Dix-neuf secondes, Pierre Charras

Ed. Folio Gallimard, mai 2005, 160 pages, 6.2 euros

Zeus, Styx, Hadès


Nom de code Zeus ! De quoi s'agit-il au juste ? Simplement l'ultime rendez-vous que donne Gabriel à Sandrine pour tenter de remettre à flot une histoire d'amour qui ne cesse de se débattre dans les eaux de la routine:
"Ils ne s'amusaient plus (...) Ils ont basculé dans le raisonnable, le convenable. La convention. Ils sont devenus vieux".
Zeus se déroulera dans le RER : Gabriel attendra Sandrine sur le quai de Nations, tandis que la jeune femme sera dans la troisième voiture... Si elle ne vient pas, si elle ne descend pas, c'en est fini de leur histoire, c'est ce qu'il ont convenu à deux.

Or, la jeune femme prend bien le métro, mais sans l'intention d'y descendre rejoindre son compagnon. "Son seul but était de voir cet instant. De vivre cet instant. D'être là. Et elle a été là. Elle a été présente au moment de son absence".
Et puis, Sandrine n'est pas seule. Autour d'elle, des passagers qui, comme elle, ont leur histoire, leur raison toute personnelle d'être à cet instant précis dans cette rame de RER; autant de vies parallèles que l'auteur nous raconte en peu de lignes, fils d'Ariane invisibles qui convergent vers un destin commun...

"C'était un anti bruit, comme on parle d'antimatière", se dira plus tard un des passagers avant de sombrer. En effet, alors que Gabriel se pose des questions sur sa relation et sur l'étrange bonhomme au blouson jaune qui est descendu juste avant la fermeture des portes, une explosion retentit dans le tunnel. Ce tunnel devient le Styx, le fleuve menant aux Enfers, à l'Hadès tant redouté par les anciens. Les chapitres qui s'égrènent comme autant de secondes avant l’instant T emmènent le lecteur vers une séparation inéluctable où la mauvaise fiction prend le pas sur le réel. Dès lors, Gabriel va comprendre que cette idée de rendez-vous était stupide :
"On n'est pas stupide provisoirement. La bêtise n'est pas précaire, elle est mutante".

Finalement, Gabriel ne saura jamais vraiment si la personne aperçue en voiture deux était bien Sandrine...

Dix-neuf secondes est un roman angoissant et poignant, car dès le début, l'auteur n’épargne rien au lecteur quant à la suite des événements. Le drame s'amorce et on accompagne un Gabriel de moins en moins sûr de lui vers l'incrédulité et l'incompréhension. Pierre Charras raconte tous ces destins qui se trouvent autour du sac de sport abandonné. Lorsque la fiction rejoint la réalité des événements, les protagonistes ont besoin de temps pour comprendre :
"On était entré en vacuité au départ, on se remettait à l'existence à l'arrivée".

Pierre Charras signe un roman digne d'une tragédie antique dans lequel, malgré les efforts déployés, les dieux en ont décidé autrement.