Peste et choléra, Patrick Deville

Ed. Points Seuil, octobre 2013, 253 pages, 6.5 euros

Lui, Alexandre Yersin


Le lecteur suit les pas d'un "fantôme du futur" qui tente de rattraper un certain Alexandre Yersin dont la particularité était d'être en perpétuel mouvement (physique et intellectuel au demeurant)
Le grand public n'a pas retenu le nom, d'ailleurs l'homme est enterré sur deux mètres carrés en haut d'une colline de Nha Trang (Viet Nam). Pourtant, c'est lui qui découvrit le bacille de la peste (Yersina Pestis) et le lien entre les rats et la maladie.
Si un lecteur vous dit que ce livre est une biographie, il se méprend. Sa structure interne contredit le principe même de ce genre. En guise de repères temporels, l'auteur utilise des références littéraires ou artistiques.
 Ironie du sort, Yersin a longtemps considéré la culture comme inutile, pour en suite consacrer les derniers mois de sa vie à traduire les auteurs antiques. En fait, ce médecin de formation avait une personnalité complexe.
Très jeune, sa pensée fut "pragmatique et expérimental. Il a besoin de voir, de toucher, de construire des cerf-volants." Il consignait dans ses carnets toutes sortes de choses, et consacra ses premiers pécules à l'achat de matériel scientifique. Solitaire de nature, Yersin a vécu les tragédies de l'Histoire et de la politique, de loin, voulant toujours s'en "laver les mains".
"Ignorer l'Histoire et ses frichtis dégoûtants. Un individualiste comme le sont souvent les altruistes. C'est plus tard, de trop aimer les hommes qu'on devient misanthrope." Victime de sa discrétion, les journalistes bâtirent "une légende noire", faisant de lui "un colonel Kurtz" en puissance régnant au fin fond de sa jungle vietnamienne. Homme dispersé dans ses recherches mais génial, membre de "la bande à Pasteur", il refusa de rester en Europe, et fit sa vie en Asie: "il se lassa de tout sauf de Nha Trang". "Un ours, un sauvage, un génial original, un bel huluberlu"? Qu'importe, mais un homme dont la vie méritait au moins un livre.
La force de Peste et Choléra tient tout entier par le ton employé. Souvent ironique, porté par un style élégant avec ce qu'il faut de recul et des chapitres courts, le récit devient captivant et très instructif.
Ou comment écrire une biographie très fouillée sans sombrer dans les canons du genre, et faire de la vie d'un homme un vrai roman.
A lire sans hésitation!