Le pélerinage, Osamu Hashimoto

Ed. Actes Sud, avril 2013, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 288 pages, 22.8 euros

Toute vie est insensée.


"Vivre seul dans une vieille baraque au milieu des poubelles qu'il entassait à l'intérieur... Pouvait-on appeler cela "vivre"?
Chuichi a réussi à s'attirer les foudres de ses voisins de la banlieue pavillonnaire dans laquelle il vit. En effet, depuis de nombreuses années, il accumule les ordures et autres objets abandonnées, et les entassent dans sa maison ou sur son terrain. Non seulement, sa demeure détonne avec les autres pavillons, mais en plus, l'été, sa résidence est à l'origine d'une odeur insoutenable décuplée avec la chaleur.
Pourtant, les services sanitaires de la mairie, les voisns aussi, ont tenté de lui faire comprendre que son étrange collection portait atteinte à l'hygiène publique, mais dès qu'une personne ose prononcer le mot "ordures", Chuichi écume de rage et rectifie en disant que ce sont simplement des "objets personnels".
Étant donné que le propriétaire refuse de reconnaître l'insalubrité de son terrain, la seule façon d'attirer l'attention et de faire venir une équipe de journalistes d'une émission télévisuelle en vue, afin de faire bouger les autorités, et pourquoi pas le principal intéressé.  Lors de la diffusion de l'émission, Shûji reconnaît son frère...

Dès lors, le roman revient sur l'histoire de Chuichi. Comment un homme gentil, bien, travailleur, héritier de la droguerie familiale transformée en magasin de tuiles, le Marukamé-ya, a-t-il pu devenir ce vieillard solitaire et sale? Contrairement à ce qu'on peut croire, il est bien conscient du "non sens" de son entassement, mais ce dépôt d'ordures est ce qui lui permet de tenir debout:
"Quelque part Chuichi sait ce qu'il est en train de faire n'a aucun sens. Mais il ne veut pas le reconnaître, parce que s'il le reconnaît, il s'effondrera en mille morceaux. Depuis un lointain passé, son existence n'a plus de sens. Il se débat, il lutte de toute son énergie, lui qui est déjà insensé."
Son jardin est un vaste dépotoir, sa maison un labyrinthe d'ordure, à l'image finalement de ce qu'a été sa vie. Son frère, lui, a su quitter à temps le cocon familial  afin de préserver son couple.
En refusant toutes les remarques et les gestes d'apaisement dans ce conflit de voisinage, le vieil homme se persuade aussi que sa collection accumulée au fil du temps a un sens. Ainsi, il refuse de voir la vérité en face par souci de préserver le peu d'équilibre mental qu'il lui reste.
Lorsque Shûji réapparaît après des décennies d'absence, le quotidien de Chuichi vacille mais il accepte la main tendu. Et pour qu'ils puissent mieux se retrouver, ils partent accomplir le pèlerinage des quatre vingt huit stations de Shikoku, à pied, en plusieurs mois.

Osamu Hashimoto raconte la vie d'un homme ordinaire dont l'existence bascule à la suite de déboire privées cumulées à un environnement familial particulier. Chuichi se bat pour donner du sens à son existence, et cumuler les ordures ou les objets déposés au rébus balisent son quotidien de vieillard esseulé. La solitude hante ses journées et ses nuits. Il est l'unique survivant (avec son frère parti loin) d'une génération et d'un mode de vie qu'il n'arrive pas à oublier. Métaphoriquement parlant, le dépotoir lui rappelle sa jeunesse et un passé où sa vie avait un but.
Construit sur le mode d'un retour dans le passé pour mieux comprendre ce qui se joue dans le présent, Le pélerinage est un roman intimiste et saisissant sur le temps qui passe, les regrets et la souffrance de survivre.


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