Cette bête que tu as sur la peau, Marie Chartres

 Ed. du Chemin de Fer, mars 2011, 12 euros
(Vu par Gisèle Bonin)

De l'effacement de soi

 

Marie Chartres, c'est d'abord un style et un rythme, une écriture au service du souffle, si bien qu'en la lisant, les phrases deviennent parfois sentences.
La musicalité des mots, l'emploi des métaphores donnent une symbolique poétique à l'ensemble, sans pour autant éloigner le lecteur du sens global du récit. Simplement comment exprimer la douleur de multiples façons sans sombrer dans la répétition et l'ennui?
Cette bête tant redoutée est multiple. Elle est à la fois la maladie dépressive de la mère, la culpabilité des enfants restés avec elle, ou encore la lâcheté du père qui a fui le domicile conjugal. L'auteur emploie le "tu" pour désigner la petite fille qui, auprès d'une mère malade, voit la déliquescence de sa famille: un père absent, un frère enfermé sur lui-même, et elle-même, seule rempart contre toute cette folie:
"Elle bavarde, mais ce n'est pas à toi qu'elle s'adresse. Elle bavarde (...) Il y a des fantômes tout autour de toi, tu les vois à travers les yeux de ta mère qui est toujours en conversation avec eux. Des générations et des générations. Pour elle, tu es seulement la membrane qui sépare le spectre d'un autre."
Les années passent et la bête, "substance noire, épaisse, visqueuse, écœurante" envahit chaque être de la maison. Le frère, "au milieu de son cœur pousse un arbre". Il se fait écorce, au point de vouloir disparaître. La sœur tente de préserver son cœur, seul organe que sa mère n'a pas détruit.
 A force de choisir "les espaces à sa mesure", elle multiplie les liaisons pour croire que quelqu'un s'intéresse à elle. La mère, enfin, incarne "la folie qui parle et qui passe", persuadée que ses propres enfants sont des ennemis, matricide dans ses paroles, enfermée dans des "lieux privés de lumière".
Le sujet n'est pas facile mais Marie Chartres, par la force de son style, a su donner de la poésie à l'innommable.
 "La bête dont on parle est celle qui puise sa force dans sa petitesse même et rend fou les plus valeureux d'entre nous."
Ainsi, le lecteur est le témoin de la lente décomposition et l'anéantissement d'une famille victime de la folie de l'un des leurs. A trop vouloir protéger, emballer, immuniser son cœur contre la souffrance, la sœur en devient transparente et seule. Le frère, lui, incapable de chasser la bête, rend les armes, et sombre à son tour.
Ce récit est enfin celui de l'impossible fuite, de ce tiraillement incessant entre la préservation de soi et l'aide aux siens, de la volonté de vivre et du vœu, de plus en plus imposant, de s'effacer. Au fil des ans, le poids des souvenirs devient trop lourd pour de fragiles personnes, et la membrane risque de rompre à tout moment.
Très belle découverte.