Nous sommes tous morts, Salomon de Izarra

Ed. Rivages, mai 2014, 131 pages, 15 euros.

Navire hanté.


"Des nuages noirs s'amoncelaient partout autour de nous, jusqu'à envahir le ciel tout entier (...) Il n'y avait rien. Il n'y avait rien d'autre que de la glace à l'infini (...) Le Providence était tout entier encerclé de glace. De la proue à la proue, 'horizon renvoyait les quelques rayons de lune qui perçaient les nuages et le sol brillait d'une lueur aquatique et froide. La glace était partout, indéfinie, éternelle, lisse comme une surface laquée, et aussi bizarre que cela puisse paraître, il semblait que le bâtiment était apparu au milieu de cet océan solide."

Nathaniel Nordnight, second du capitaine Evergans sur le navire Providence, consigne son aventure sur un carnet de bord. Point de date, point de repère spatio-temporel car la glace est infinie, et le soleil apparaît et disparaît sans prévenir. Le peu de rayons donne une lumière grise uniforme. Pas facile alors pour l'équipage de trouver le sommeil.
Confronté à un phénomène inattendu et inexplicable, le capitaine dévot a cependant une réaction très terre à terre: rationnement, surveillance et envoi d'un groupe en éclaireur. Sauf que les cauchemars apparaissent, les tentacules de glace envahissent le navire, la fatigue mine les hommes.
L'ennemi est invisible mais bien présent. Nordnight voit ses compagnons sombrer dans la démence et mourir. La lucidité du début laisse place aux hallucinations, aux cris d'effroi dus aux cauchemars à répétition. Peu à peu la folie collective s'installe.
Alors, quand les réserves de nourriture sont épuisées, plus rien ne peut sauver ce qui reste de l'équipage:
"La faim nourrissait nos démences et la folie nos éclairs de lucidité."

Manger devient une obsession, une question de survie même si survivre dans ces conditions est illusoire. Manger l'autre, manger l'ami qui vient de mourir,  est le dernier rempart qui s'effondre:
"Ce gamin qui aimait rire. Je mâchai. Qui avait une jolie voix. Je mâchai. Qui avait toute la vie devant lui. Je mâchai. Qui était heureux. Je déglutis bruyamment. Silence."

L'auteur pose la question de la folie. Collective ou individuelle, elle transforme peu à peu la personne et les perceptions qu'il peut avoir de l'extérieur. Confronté à une situation exceptionnelle après une tempête, l'équipage du Providence devient son propre ennemi.
"J'étais dans le corps d'un autre" se rend compte Nordnight dans son carnet de bord. En lisant ces lignes, on ne peut que se rappeler nos classiques tels Maupassant ou Lovecraft. Salomon de Izarra est un jeune écrivain, on sent bien ses références littéraires.
Le texte est court (131 pages) mais haletant, parfois à la limite du supportable lorsque, par exemple, Nordnight décrit le bruit de la scie au contact des os humains. On sent une véritable recherche de style, la volonté d'impressionner le lecteur sur la capacité illimitée de l'esprit à nourrir sa propre démence.
Nous sommes tous morts est un récit qui fait froid dans le dos, curieux, parfois malsain, mais qui, à mon humble avis, ne renouvelle pas les lois du genre.

Cette bête que tu as sur la peau, Marie Chartres

 Ed. du Chemin de Fer, mars 2011, 12 euros
(Vu par Gisèle Bonin)

De l'effacement de soi

 

Marie Chartres, c'est d'abord un style et un rythme, une écriture au service du souffle, si bien qu'en la lisant, les phrases deviennent parfois sentences.
La musicalité des mots, l'emploi des métaphores donnent une symbolique poétique à l'ensemble, sans pour autant éloigner le lecteur du sens global du récit. Simplement comment exprimer la douleur de multiples façons sans sombrer dans la répétition et l'ennui?
Cette bête tant redoutée est multiple. Elle est à la fois la maladie dépressive de la mère, la culpabilité des enfants restés avec elle, ou encore la lâcheté du père qui a fui le domicile conjugal. L'auteur emploie le "tu" pour désigner la petite fille qui, auprès d'une mère malade, voit la déliquescence de sa famille: un père absent, un frère enfermé sur lui-même, et elle-même, seule rempart contre toute cette folie:
"Elle bavarde, mais ce n'est pas à toi qu'elle s'adresse. Elle bavarde (...) Il y a des fantômes tout autour de toi, tu les vois à travers les yeux de ta mère qui est toujours en conversation avec eux. Des générations et des générations. Pour elle, tu es seulement la membrane qui sépare le spectre d'un autre."
Les années passent et la bête, "substance noire, épaisse, visqueuse, écœurante" envahit chaque être de la maison. Le frère, "au milieu de son cœur pousse un arbre". Il se fait écorce, au point de vouloir disparaître. La sœur tente de préserver son cœur, seul organe que sa mère n'a pas détruit.
 A force de choisir "les espaces à sa mesure", elle multiplie les liaisons pour croire que quelqu'un s'intéresse à elle. La mère, enfin, incarne "la folie qui parle et qui passe", persuadée que ses propres enfants sont des ennemis, matricide dans ses paroles, enfermée dans des "lieux privés de lumière".
Le sujet n'est pas facile mais Marie Chartres, par la force de son style, a su donner de la poésie à l'innommable.
 "La bête dont on parle est celle qui puise sa force dans sa petitesse même et rend fou les plus valeureux d'entre nous."
Ainsi, le lecteur est le témoin de la lente décomposition et l'anéantissement d'une famille victime de la folie de l'un des leurs. A trop vouloir protéger, emballer, immuniser son cœur contre la souffrance, la sœur en devient transparente et seule. Le frère, lui, incapable de chasser la bête, rend les armes, et sombre à son tour.
Ce récit est enfin celui de l'impossible fuite, de ce tiraillement incessant entre la préservation de soi et l'aide aux siens, de la volonté de vivre et du vœu, de plus en plus imposant, de s'effacer. Au fil des ans, le poids des souvenirs devient trop lourd pour de fragiles personnes, et la membrane risque de rompre à tout moment.
Très belle découverte.

NEWSLETTER (35)


 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!


La Tour de Babel, Jakob Gautel
607 c'est le nombre annoncé jeudi par le magazine Livres Hebdo correspondant à la quantité de romans programmés pour la rentrée littéraire de septembre. Il bat le record de l'an passé, soit 555. Courageux sera celui qui les lira tous, ou mythomane sera aussi celui qui vous annoncera avec flegme les avoir tous lus!
http://www.livreshebdo.fr/article/607-romans-pour-la-rentree-litteraire-2014







En cette période de coupe du monde de football, je suis tombée sur un article fort intéressant qui raconte l'opinion qu'avait l'écrivain argentin Jorge Luis Borgès sur la popularité de ce sport. Selon lui, il équivalait à une forme d'abrutissement de masse, un peu comme les jeux du cirque à l'époque antique, et il favorisait le sentiment nationaliste associé au fanatisme. Lisez plutôt, c'est sur ActuaLitté
http://www.actualitte.com/humour/le-foot-est-populaire-parce-que-la-stupidite-est-populaire-borges-51025.htm


Victor Hugo n'a toujours pas fini de faire parler de lui. Après les fameux tweets des élèves de Première à propos du Bac Français, Page42.org consacre une analyse du poème qui a tant fait parler de lui, tout en proposant un style "djeune". C'est drôle et c'est bien écrit:
http://page42.org/victor-hugo-le-swag-ultime/ 


L'info inutile (6)
On la doit cette semaine à Valérie Pécresse qui, à l'antenne d'une radio, a proposé aux éditeurs son analyse personnelle du roman de Marc Dugain, L'emprise. Au fait, en quoi est-ce une info littéraire?
 http://www.myboox.fr/actualite/valerie-pecresse-sous-l-emprise-de-l-exceptionnel-marc-dugain-ac-29999.html

Alors que dans une école à côté de chez moi, une petite fille de CM2 est arrivée seconde au concours national de lecture orale, Le Monde.fr consacre un article en accès libre à la comédienne Dominique Blanc qui, au marathon des mots, défend la lecture publique, avec La douleur de Marguerite Duras
http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/06/19/pour-dominique-blanc-la-lecture-publique-est-un-vrai-pari_4440995_3260.html
et à la fin de l'article, il y a un Keskèli ? Dominique Blanc fort intéressant.

 

Les articles les plus lus sur ce blog, cette semaine, sont:
- Le rêve du celte, Mario Vargas Llosa
- L'angoisse du Roi Salomon, Romain Gary (Regards Croisés avec Christine Bini)
- Une promesse, Sorj Chalandon 

Livres lus et bientôt chroniqués:
- Expo 58, Jonathan Coe (Gallimard)
- Wisconsin, Mary Relindes Ellis (10/18)
- Rendez-vous dans le noir, Otsuichi (Philippe Picquier)
- Nous sommes tous morts, Salomon de Izarra (Rivages)

Bon week end livresque!


RUE DES ALBUMS (53) Pollution? Pas de problème, David Morichon



 Ed. Mijade, mars 2014 (réédition, 28 pages, 5.2 euros

 

Le fléau de la pollution.




Albert la souris veut à tout prix terminer son énorme machine qui trône dans la forêt. Pour être dans les temps, son copain Henri lui donne un coup de main. L'inventeur ne tarit pas d'éloges sur les futurs avantages de son engin:

« Elle fera tout tout TOUT: des bouteilles, des voitures, des batteries, des bazars, des bidules et des trucs qui rendront la vie plus facile. »

Tant pis si la machine cylindrique, entièrement en fer, dénature le paysage! En l'observant, Albert se rend compte qu' « un drôle de liquide mauve » s'échappe de l'armature. Pas grave, se dit-il, car ni vu ni connu, il suffit de s'en débarrasser en le mettant hors de vue de tous.

Or, le liquide mauve est de la pollution et notre bricoleur ne sait pas qu'il n'est pas si facile de s'en débarasser, car même invisible elle cause des dégâts collatéraux sur le paysage ou l'atmosphère.

Pourtant notre souris ne s'avoue pas vaincue et tente, par tous les moyens, d'endiguer la pollution issue de sa machine, comme par exemple, enfouir le liquide au fond de la mer; mais cette dernière laisse toujours des marques, et le résultat n'est pas joli à voir!....



Ce petit album réédité explique simplement les effets de la pollution sur notre environnement, même lorsque celle-ci ne se présente pas sous un aspect menaçant. En effet, qui pourrait penser que le liquide mauve qui coule de la machine est capable de polluer un écosystème entier? Albert va mettre son inventivité au service  d'une mauvaise idée: cacher la pollution de sa machine au lieu de mettre fin à son projet. Il faut que les conséquences deviennent désastreuses pour qu'il comprenne enfin où se situe l'important de la situation.



Les illustrations à dominante pastel sont régulièrement « attaquées » par le liquide mauve qui, inexorablement, remplit les dessins de l'album. Elles accompagnent le texte point par point et permettent ainsi une compréhension du récit sans la lecture du texte.



Pollution? Pas de problème est un album intelligent qui permet de sensibiliser les plus jeunes sur un problème sérieux de notre planète, et interpelle les futurs éco-citoyens.



A partir de 4 ans.

Le pélerinage, Osamu Hashimoto

Ed. Actes Sud, avril 2013, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 288 pages, 22.8 euros

Toute vie est insensée.


"Vivre seul dans une vieille baraque au milieu des poubelles qu'il entassait à l'intérieur... Pouvait-on appeler cela "vivre"?
Chuichi a réussi à s'attirer les foudres de ses voisins de la banlieue pavillonnaire dans laquelle il vit. En effet, depuis de nombreuses années, il accumule les ordures et autres objets abandonnées, et les entassent dans sa maison ou sur son terrain. Non seulement, sa demeure détonne avec les autres pavillons, mais en plus, l'été, sa résidence est à l'origine d'une odeur insoutenable décuplée avec la chaleur.
Pourtant, les services sanitaires de la mairie, les voisns aussi, ont tenté de lui faire comprendre que son étrange collection portait atteinte à l'hygiène publique, mais dès qu'une personne ose prononcer le mot "ordures", Chuichi écume de rage et rectifie en disant que ce sont simplement des "objets personnels".
Étant donné que le propriétaire refuse de reconnaître l'insalubrité de son terrain, la seule façon d'attirer l'attention et de faire venir une équipe de journalistes d'une émission télévisuelle en vue, afin de faire bouger les autorités, et pourquoi pas le principal intéressé.  Lors de la diffusion de l'émission, Shûji reconnaît son frère...

Dès lors, le roman revient sur l'histoire de Chuichi. Comment un homme gentil, bien, travailleur, héritier de la droguerie familiale transformée en magasin de tuiles, le Marukamé-ya, a-t-il pu devenir ce vieillard solitaire et sale? Contrairement à ce qu'on peut croire, il est bien conscient du "non sens" de son entassement, mais ce dépôt d'ordures est ce qui lui permet de tenir debout:
"Quelque part Chuichi sait ce qu'il est en train de faire n'a aucun sens. Mais il ne veut pas le reconnaître, parce que s'il le reconnaît, il s'effondrera en mille morceaux. Depuis un lointain passé, son existence n'a plus de sens. Il se débat, il lutte de toute son énergie, lui qui est déjà insensé."
Son jardin est un vaste dépotoir, sa maison un labyrinthe d'ordure, à l'image finalement de ce qu'a été sa vie. Son frère, lui, a su quitter à temps le cocon familial  afin de préserver son couple.
En refusant toutes les remarques et les gestes d'apaisement dans ce conflit de voisinage, le vieil homme se persuade aussi que sa collection accumulée au fil du temps a un sens. Ainsi, il refuse de voir la vérité en face par souci de préserver le peu d'équilibre mental qu'il lui reste.
Lorsque Shûji réapparaît après des décennies d'absence, le quotidien de Chuichi vacille mais il accepte la main tendu. Et pour qu'ils puissent mieux se retrouver, ils partent accomplir le pèlerinage des quatre vingt huit stations de Shikoku, à pied, en plusieurs mois.

Osamu Hashimoto raconte la vie d'un homme ordinaire dont l'existence bascule à la suite de déboire privées cumulées à un environnement familial particulier. Chuichi se bat pour donner du sens à son existence, et cumuler les ordures ou les objets déposés au rébus balisent son quotidien de vieillard esseulé. La solitude hante ses journées et ses nuits. Il est l'unique survivant (avec son frère parti loin) d'une génération et d'un mode de vie qu'il n'arrive pas à oublier. Métaphoriquement parlant, le dépotoir lui rappelle sa jeunesse et un passé où sa vie avait un but.
Construit sur le mode d'un retour dans le passé pour mieux comprendre ce qui se joue dans le présent, Le pélerinage est un roman intimiste et saisissant sur le temps qui passe, les regrets et la souffrance de survivre.


Des anges mineurs, Antoine Volodine

Ed. Points Seuil, octobre 2001, 217 pages, 6.1 euros

Hallucinant, halluciné, hallucinatoire


Un lecteur non averti plongera « tête baissée » dans les quarante-neuf narrats* qui composent Des Anges Mineurs. Mais, très vite, il se rendra compte que le style est difficilement identifiable : le narrateur change à chaque fois et chante un monde à l’agonie. Il peut être « un moine-mendiant » « envoyé en mission d’observation » qui, au moyen de l’apnée, doit « évaluer l’état du monde et recueillir les éléments sur les peuplades qui l’habitent encore, sur leur culture et leur avenir », ou une scientifique qui aide à mettre bas des ourses blanches enfermées, ou encore une vieillarde alerte, bicentenaire, chamane à ses heures perdues, chargée de créer un être protéiforme dont l’objectif sera de rendre le monde plus égalitaire. 
On se perd vite dans le labyrinthe de ces personnages, mais de cette incompréhension naît une réelle fascination sur le contenu. Ainsi, à travers ces voix qui semblent se perdre dans un monde fait de silence, Volodine décrit un univers à l’agonie au décor ruiniforme, « aux couleurs épouvantables », dont « les chicots d’entrepôts effondrés » résistent au temps.

Les survivants évoluent dans des villes fantômes où le cannibalisme est courant puisque les fils peuvent engraisser leur mère pour s’en délecter plus tard. Cette vision apocalyptique et hallucinatoire, dans laquelle tout espoir semble avoir disparu, a valu à cette œuvre d’être rapprochée de la science-fiction. 
Or, Volodine refuse farouchement à être intégré dans la littérature officielle, c’est pourquoi, en 1991, il fonda le post-exotisme dont le texte présent en fait partie intégrante et de ce fait, doit être considéré comme « un objet marginal et rien d’autre ».
La lecture hermétique des Anges Mineurs déroute et fascine. En effet, le lecteur perd ses repères spatio-temporels malgré les quelques dates précisées : ce qui paraît une heure pour l’un devient quinze semaines d’absence pour l’autre. Il y a quelques retours en arrière, lorsque la société souffrait du capitalisme et tentait de se survivre à elle-même. En tout cas, chaque narrat explique « la saleté fondamentale de l’existence » sur « une planète de terre écorchée, de forêts saignées à cendre, une planète d’ordure »
Un seul être pourrait mettre un terme à ce monde de misères. Il s’appelle Will Scheidmann, c’est un être protéiforme cousu par « ses grands-mères » anciennes pensionnaires d’une maison de retraite, et qui un jour, ont « oublié » de mourir. Lors de la « gestation » de Will dans les couvertures des vieillardes, elles lui ont chanté les valeurs d’un monde égalitaire, un idéal nouveau où riches et pauvres n’existeraient plus, bref un autre monde que le capitalisme qui a causé la ruine de tout. Une fois né, il devra rassembler la population survivante et créer une nouvelle ère. Or, les vieillardes, réunies « en milice de fer » veillent et se rendent compte très vite que Will s’éloigne dangereusement des objectifs de départ. Récupéré et fait prisonnier, c’est lui qui va devenir la voix des narrats chantés aux bicentenaires tel un aède de la fin du monde. 
 Finalement, c’est un nouveau constat d’échec, et on peut se demander si le désespoir et l’agonie ne sont pas synonymes de « renouveau » dans l’univers de Volodine. Ainsi, le narrat est porteur d’une nouvelle forme de poésie dans laquelle les images apocalyptiques deviennent merveilleuses et transcendées. 
En conclusion, une œuvre hallucinante de par le style employé, hallucinée de par son contenu à la fois réel et mystique, et enfin, hallucinatoire, à cause de la vision du monde transmise au lecteur.



* Définition du narrat selon Antoine Volodine : « j’appelle narrats des textes post-exotiques à cent pour cent, j’appelle narrats des instantanés romanesques qui fixent une situation, des émotions, un conflit vibrant entre mémoire et réalité, entre imaginaire et souvenir ».

Dernier refrain à Ispahan, Naïri Nahapétian

Ed. Point Seuil, collection policier, mai 2014, 221 pages, 6.3 euros


Roxana s'en est allée...


Il ne fait pas bon vivre en Iran lorsqu'on est une chanteuse renommée. Roxana, chanteuse populaire qui s'était exilée un temps aux Etats-Unis pour fuir le régime, a été retrouvée morte dans un théâtre désaffecté. Ce décès affecte particulièrement Mona, son amie de jeunesse, car Roxana incarnait pour elle la liberté, la volonté sourde de faire entendre encore et encore sa voix malgré l'interdiction:
"Elle incarnait le diable en personne aux yeux des Khomeynistes."
Aux pieds de son corps, un bouquets de fleurs artificielles, comme les paroles d'une de ses plus célèbres chansons:
"Dans un royaume où les ignorants sont rois, un homme a volé la voix des femmes. Il a emporté leur chant, semé des tulipes sur leur chemin, et la joie s'en est allé."
Or, Roxana n'est pas la première sur la liste, si bien que l'inspecteur chargé de l'enquête, Velayi, craint un tueur en série. Alors, malgré les interdits, il s'associe avec un journaliste français d'origine iranienne, Tarek, afin de trouver l'assassin le plus rapidement possible, avant que l'affaire ne perturbe l'ordre établi.
L'Iran semble être un pays aux multiples facettes. Il y a celle qu'on voit dans les médias: un régime dur, aux multiples fatwas, dans lequel la femme n'a pas de place. Il y a celle aussi des quartiers underground qui ressemblent à s'y méprendre à ceux des pays occidentaux: prostitution, drogue, marginalité. Enfin, il y a celle qui ne tient pas compte des lois et tente de s'occidentaliser avec des importations de produits, des magasins à la gloire de l'Occident.
A travers Mona, sa fille, et Darya, la fille de la défunte Roxana, le lecteur découvre trois façons d'être une femme en Iran. Dans un pays où le chant des femmes est considéré comme impudique et dangereux pour les oreilles des hommes, dur dur d'être du sexe féminin.
Naïri Nahapétian offre un polar à la trame classique dont l'originalité tient du lieu où les faits se déroulent. Pour le lecteur occidental, ce roman est une mine d'informations sur une société finalement mal connue et pétrie de clichés que les médias veulent bien nous faire voir. La réalité interne est beaucoup plus complexe, et les attentes des habitants très fortes.
Dernier refrain à Ispahan donne de la voix à ceux qu'on n'écoute jamais et offre une intrigue impeccable.

Les âmes soeurs, Valérie Zenatti

Ed. Points Seuil, janvier 2011, 156 pages, 6.1 euros

Un air de Madame Bovary....




La narratrice Emmanuelle (en souvenir d'Emma?) s'octroie une journée de congé pour terminer le livre qui la hante et faire le point sur sa vie de femme mariée et mère de trois enfants.
"Comme une chanson de Léonard Cohen égarée dans un congrès néonazi", la narratrice se sent étrangère à sa propre vie et au monde la plupart du temps. Un peu paumée depuis la mort de sa meilleure amie, Emmanuelle n'arrive plus à donner de significations aux événements:
 "elle pense qu'elle est en train de chercher la bonne position pour vivre comme on cherche la bonne position pour dormir."
De sa lecture on ne connaît pas le titre, mais le contenu à travers quelques pages. Ainsi la narratrice se passionne pour les états d'âme de Lila, photographe reporter qui a perdu soudainement l'amour de sa vie Malik. Par ce biais, Valérie Zenatti nous propose de belles phrases sur l'amour de la lecture et le sentiment de plénitude que le le livre apporte:
 "elle n'avait qu'une hâte : retrouver le livre, se sentir absorbée par lui, reprendre sa place dans cette vie secrète et intense où tout lui était possible, où tout lui était vivable".
Certes, on retrouve certains parallèles avec Madame Bovary de Flaubert dans le sens où l'héroïne cherche dans la lecture le refuge et la vie qu'elle n'a pas vécue, mais la comparaison s'arrête là. Emmanuelle est à un stade de sa vie où elle a besoin de faire le point sur sa situation professionnelle, son rôle de maman et d'épouse (et croyez moi certaines scènes du début du livre sont criantes de vérité). Alors le roman qu'elle transporte dans son errance à travers Paris et dans le train devient simplement le prétexte à une pause et une remise en question.
Là où Emma Bovary n'a pas su gérer, Emmanuelle en sortira grandit et épanouie.

Un enfant prodige, Irène Némirovski

 Ed. Gallimard Jeunesse, Collection Folio junior, mars 2005

Destin d'un wunderkind


Très tôt, Ismaël, petit juif pauvre, se rend compte qu'il est doué pour le chant et l'improvisation: "les paroles s'éveillaient en lui comme des oiseaux mystérieux auxquels il n'avait qu'à donner de l'essor".
Allergique à l'instruction, il préfère courir les rues, surtout celles du port. Là, il chante pour la lie de la société, les "âmes simples". Un poète alcoolique le repère et le met sous la protection d'une superbe femme tsigane. Alors devant ses yeux d'enfant, cette femme devient une princesse.

Naïvement amoureux, il va partager son luxe, ses fêtes tout en lui proposant ses chansons qui "naissent sur ses lèvres comme le vent d'hiver sur les vagues."Hélas cette vie facile ne dure qu'un temps. Pris de fièvre cérébrale, Ismaël part se reposer à la campagne. Là, il grandit, laissant de côté son prodige, lui préférant une vie en harmonie avec la nature.
 "De l'enfant prodige, il ne restait rien, mais un beau gars poussait à sa place, un jeune homme robuste, pareil à tous les jeunes hommes."La lecture devient son activité principale, et par cette voie, il va y perdre ses illusions. Il se rend compte que sa vie passé n'est que chimère, que la vraie vie est toute autre. Il a honte de ce qu'il a été et de ce qu'il a composé pour ses protecteurs.Cet art populaire le dégoûte désormais.
Un jour pourtant, son père vient le récupérer, espérant faire de lui à nouveau un prodige capable de gagner beaucoup d'argent...
Ce récit est un roman d'apprentissage. Ismaël grandit et mûrit. La "perte de l'éphémère royauté enfantine" s'accompagne d'une prise de conscience sur la dureté de la vie et ses faux-semblant. Le jeune homme subit un véritable choc et il lui faut trouver de nouvelles armes pour les affronter. Mais quelles sont-elles et surtout, existent-elles? Très bien écrit, ce livre peut se lire dès le collège à condition d'être un lecteur chevronné car il aborde des thèmes dont les sens profonds peuvent échapper aux trop jeunes lecteurs.

A partir de 12 ans

Longue vie aux dodos, Dick King-Smith

Ed. Gallimard jeunesse, Folio cadet, novembre 2002, 128 pages, 6 euros

Concentré d'espièglerie!


Les presque cent vingt pages peuvent rebuter les jeunes lecteurs frileux, mais les chapitres sont courts et intenses, si bien que ce roman peut se lire en plusieurs fois sans pour autant perdre de son intérêt.
 L'auteur fait des dodos, animaux au physique peu probable disparus au dix septième siècle, les personnages principaux. Ils répondent aux doux prénoms de Florence, Victor, Bertie ou Béatrice, et ont en commun une incroyable naïveté couplée d'une absence quasi totale d'instinct du danger.
Alors, lorsque "les singes des mers" accostent sur leur île pour les chasser, ils ne songent même pas à se sauver ou à se cacher! La nature leur vient en aide quand un typhon les débarrasse des hommes, mais amène un autre fléau: les rats!
C'est grâce à l'aide d' un rescapé, un perroquet répondant au nom de Sir Francis Drake, que les dodos vont continuer à vivre paisiblement, se reproduire, et surtout chercher un nouvel eldorado pour fuir l'ennemi.
Le récit est bien écrit, sans temps mort, mais il faut être un bon lecteur pour en comprendre toutes les subtilités et les jeux de mots. L'auteur n'hésite pas à faire référence à des personnages historiques en appelant la méchante rate "Lucrezia Borgia" ou deux dodos; Victor et Hugo!
L'histoire est originale, le thème, à ma connaissance, n'a jamais été exploité. Enfin la fin et l'épilogue entretiennent le mystère.
En conclusion, un bon roman jeunesse dépaysant et rafraîchissant!

A partir de 9 ans.

REGARDS CROISES (8) L'angoisse du roi Salomon, Romain Gary

Ed. Folio Gallimard, janvier 1987, 349 pages, 6.9 euros


Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

  Vieillir? Quelle ineptie!


"Il avait pris depuis quelques années sa retraite du pantalon et il occupait ses loisirs à des œuvres de bienfaisance, car plus on devient vieux, plus on a besoin des autres."
Le il en question, c'est Salomon, jeune homme de 84 ans  qui engage le narrateur, Jean alias Jeannot comme homme à tout faire pour rendre de menus services. Car Salomon, célibataire endurci, philatéliste à ses heures, rend hommage à l'origine de son prénom: il passe son temps à manifester de l'attention aux gens de peu, à ceux qui tombent dans l'oubli:
"Il continuait à prodiguer ses largesses et à se manifester brusquement à ceux qui n'y croyaient plus, pour leur prouver qu'ils n'étaient pas oubliés, et qu'il y avait quelqu'un boulevard Haussmann, qui veillait sur lui."
Salomon est un bon samaritain, d'ailleurs une partie de son appartement renferme le standard de SOS bénévoles, l'équivalent de SOS amitiés (en mieux) disponible de nuit comme de jour...
Jean est d'abord fasciné par cette personnalité forte qui, hormis les signes de vieillesse physique indiscutables, refuse son statut d'octogénaire. Salomon refuse de vieillir tout court; la vieillesse est un concept sur lequel il ne vaut mieux pas s'attarder.  Par contre, la solitude est bien plus grave, voilà pourquoi il se tourne vers les autres et s'attache, sans relâche, à exprimer de la bonté par de menus cadeaux ou de petites attentions. Chuck, l'ami de jean, et spécialiste des aphorismes, dit de Salomon:
"le roi Salomon faisait du remplacement, de l'intérim, vu que le titulaire n'est pas là et il se venge de lui en LE remplaçant, pour Lui signifier aussi son absence."
En fait, le vieil homme veut surtout ne pas faire subir aux autres ce que lui a vécu, lorsque, enfermé dans une cave parisienne pendant trois ans pour fuir les rafles juives pendant la guerre, il n'a eu aucune visite, même pas celle de sa bonne amie de l'époque, Cora Lamenaire.

Cora Lamenaire, point faible de Salomon. Il refuse de la voir, mais l'a sauvée de sa condition de "dame-pipi" en lui achetant un appartement et en lui versant une rente confortable. Chanteuse réaliste des années 30, elle s'accroche à un reliquat de célébrité. Salomon dit d'elle qu'elle est l'incarnation d'une "ci-devant":
"Elles ont perdu leur jeunesse, leur beauté, leurs amours, leurs rêves, et quelquefois même leurs dents. (...) Elle faisait tourner la tête et maintenant plus une tête ne se tourne quand elle passe. Elle est obligée de montrer des photos de jeunesse pour se prouver."
Et, Jean, sensible à son charme passé, versé aussi dans ce qu'il appelle "l'amour humanitaire" ou "amour bénévole", cède et devient le gigolo de Cora. De toute façon, le jeune homme, adepte des définitions de dictionnaire, a trouvé que l'amour est "une disposition à vouloir le bien d'un autre que soi et à se dévouer à lui." Alors, qu'importe si Cora a 65 ans et lui 25! Qu'importe aussi, s'il se "sent dégueulasse" quant Cora se love contre son cou! Ses amis le chambrent, sa petite amie Nadine accepte, sans broncher, cette sorte d'amour en général.
Salomon lui, se moque.

"Quand on aime comme on respire, ils prennent tous ça pour une maladie respiratoire" se dit Jeannot. Mais les sentences de Chuck et la volonté farouche de Cora à ne pas vouloir accepter son âge ont bientôt raison de sa relation. Et puis, au départ, son objectif était de rapprocher Salomon et Cora, non pas de coucher avec elle...

L'angoisse du roi Salomon est celle de vieillir seul, ignoré de tous. C'est aussi l'angoisse de tout perdre. Alors, Salomon est un stoïque à sa manière:
"Le Stoïcisme, c'est quand on a tellement peur de tout perdre qu'on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur. C'est ce qu'on appelle l'angoisse."

Salomon est donc un stoïque lucide et amusé. Jean est un jeune homme naïf au cœur tendre, et aux pensées sinueuses. Cora est une artiste oubliée, parfois pathétique. Les personnages secondaires qui gravitent autour d'eux sont succulents et ont le verbe précis. Les aphorismes de Chuck sont sans appel, les réflexions de Jean sont drôles, les colères de Salomon et sa volonté farouche de prouver qu'il n'est pas vieux témoignent de sa volonté de ne pas renoncer.
Les mots désespoir, mort, vieillesse sont bannis volontairement de ce formidable roman. La bonté suinte à chaque page, sous toutes les formes possibles. Mais la bonté a aussi un revers:
"l'expression de bonté est toujours un peu triste, car elle sait à quoi elle a affaire."
Romain Gary nous a offert un texte où il célèbre la vie, l'amitié, et s'acharne sans temps mort contre le temps qui passe, inexorablement.

L'article de Christine Bini sur son blog La lectrice à l'oeuvre.

Le système Victoria, Eric Reinhardt

 Ed Folio Gallimard, mars 2013, 624 pages, 8.4 euros

Porno chic et rasoir...

 

Le Système Victoria est l’archétype même du roman qui fait parler de lui pour diverses raisons justifiées ou non mais dont on laisse de côté les remarques concernant la pauvreté du style et la récurrence des passages. On ne peut pas nier la profondeur psychologique de ses deux personnages centraux, et heureusement d’ailleurs car ils constituent « la colonne vertébrale » du récit. De leur possible transparence dépendait la vraisemblance de l’histoire. 
David, le narrateur a ceci de particulier qu’il cumule en lui toutes les contradictions : homme de gauche, il est pourtant fasciné par le luxe et l’argent ; marié et père de famille, il avoue s’être marié à Sylvie pour de mauvaises raisons liées à la maladie de son épouse ; enfin, homme volage, il refuse le terme « tromper sa femme », et pour s’en persuader consomme l’adultère l’après-midi, de temps en temps. 
Or, sa rencontre avec Victoria va bouleverser toutes ses idées reçues. Au-delà de l’aspect physique, l’attrait se fait aussi par ce qu’il symbolise : DRH dans une multinationale, Victoria est la représentation même du capitalisme dans tout ce qu’il a d’arrogant et d’ostentatoire. Alors, pour David « baiser » Victoria, c’est aussi « baiser » ce qu’il déteste… Effet assez réducteur pour un homme persuadé que cette aventure sera sans lendemain.
Or, il s’avère que David est littéralement happé par cette femme, au point de reconnaître lui-même qu’il est devenu « sa pute ». 
Pour se justifier de sa faiblesse, il pense que cette relation ne doit pas être perçue comme un minable adultère, mais "comme un moment suspendu de la réalité, un rêve sans cesse renouvelé". Et cette histoire qui, jusque là, tenait la route, est littéralement gâchée par cet aspect « porno chic » qui sombre dans le glauque. 
D’hôtels de luxe, on se retrouve dans un minable cinéma porno, d’une sexualité « bridée », on se retrouve avec un des deux partenaires qui ne sait plus très bien où il va. Car Victoria, à force de tout assumer, assume aussi ses fantasmes les plus inavouables au risque de s’y perdre. Et David, devenu « futur salarié » de sa maîtresse, le suit comme un petit chien. 
Et c’est là que le bât blesse, car la littérature érotique est un art, et non pas une accumulation de scènes de plus en plus lourdes. Eric Reinhardt, peut- être par pur effet de provocation, répète invariablement  les scènes de cul (passez-moi l’expression) au vocabulaire limite, si bien que le lecteur, à force de lire à chaque page « bite », « chatte », « mouille », « éjaculer », « se faire prendre », « suce » et bien d’autres, s’ennuie très vite et se demande où se trouve le véritable intérêt de ces répétitions. 
S’amorcent alors un sentiment d’écœurement mais aussi de gâchis car le sujet était en or, mais il est pollué par des retranscriptions de SMS entre nos deux tourtereaux qui ne servent à rien, et la répétitions de corps à corps de deux êtres qui ne se comprennent plus. 
Finalement, David devient « ce pauvre type » qui, à force de croire pouvoir rompre à tout moment, s’est laissé emporter par sa faiblesse au point de tout perdre. Quant à Victoria, elle incarne « la femme totem », le fantasme ultime dont la silhouette haut perchée par ses talons aiguilles cache une personnalité complexe qui n’a pas su être aimée à sa juste mesure.

Une promesse, Sorj Chalandon

Ed. Le Livre de Poche, janvier 2008, 217 pages, 6.1 euros

Prix Médicis 2006


De l'éternité des âmes...


Étienne et Fauvette sont deux petits vieux amoureux comme au premier jour. Lui, ancien bibliothécaire de son village, et elle institutrice à la retraite,ont marqué toute une génération de gosses devenus adultes ou de délaissés qui se retrouvent tous les jours au bar du "petit Bosco" , chez Lucien, le frère d'Étienne.
Cette bande d'amis se rendent à Ker Ael, la propriété des retraités. D'ailleurs ces derniers attendent ces visites qui viennent égayer ainsi leurs séances de mots croisés ou de lecture.
De toute façon, on ne peut pas se tromper; on reconnait cette demeure au loin, depuis que la veilleuse familiale illumine nuit et jour la fenêtre du grenier. C'est un héritage du père d'Étienne disparu en mer. Depuis, sa mère Marie avait décidé:"ce sera ton abri, ta sentinelle (...). Si tu te perds dans les brouillards, elle te montrera le chemin de la maison".
Au delà du phare, cette veilleuse protège les âmes et les conservent auprès de leurs proches....

Au fur et à mesure de la lecture, on sent bien que quelque chose cloche car les retraités restent cloîtrés chez eux tandis que leurs amis vaquent à des occupations immuables entre leurs murs. A quoi tient donc cette promesse de faire comme si rien n'avait changé?
Lucien tente, vaille que vaille, de garder son "troupeau" uni, mais la vie prend le dessus, même si les souvenirs et le chagrin restent. Écrit tout en pudeur et sans pathos (le mot "mort" n'est jamais écrit ou prononcé), l'auteur a voulu rendre hommage à la vie et à ceux qui ont faits du bien autour d'eux. Les rites de ces sept amis peuvent paraître ridicules pour les non-initiés, mais ils prennent toute leur dimension lorsqu'on comprend le contexte, car "tant que l'âme brûle, on n'est pas vraiment mort."
Fauvette et Etienne sont les Philémon et Baucis de la mythologie grecque: amoureux et heureux jusqu'au dernier jour, ils n'ont eu qu'un souhait: partir ensemble pour ne pas souffrir de la perte et l'absence de l'autre.
Un très bon roman sur l'amitié, l'amour et la perte.

NEWSLETTER (34)


 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!


Côté infos littéraires, c'est la somnolence. Bac, soleil, préparation des vacances? En fait, les maisons d'édition fonctionnent comme une école primaire: dès la seconde quinzaine de juin, elles sont entièrement tournées vers la préparation de la rentrée! Sur les réseaux sociaux, les cartons de livres sont pris en photo, quelques quatrièmes de couverture apparaissent, des titres sont déjà mis en avant.... De quoi préparer (pour les chanceux) une liste de romans à ne pas manquer.
Et pourtant, quatre articles ont retenu mon intention.


Dans la République des livres, Pierre Assouline propose l'étude de l'Autre de Sylvie Le Bihan (Seuil) qui raconte l'histoire d'une femme vivant avec un pervers narcissique. Déjà, Emilie Frèche dans Deux étrangers (Actes Sud, 2013) racontait ce type d'homme, incarné par son père. Sylvie Le Bihan, en fait  le sujet principal de son récit.
Extrait de la quatrième de couverture:
"11 septembre 2011. Emma fait partie des invités d'honneur de la Maison Blanche pour les commémorations des attentats. Debout sous le soleil de septembre, elle est au plus mal. Mais est-ce son veuvage qui la fait tant souffrir ? Rien n'est moins sûr. Strasbourg janvier 1996, Emma est insouciante, une séductrice capricieuse qui croque les hommes et les jette sans remords. Jusqu'au moment où elle rencontre l'Autre. Avec l'Autre, sa vie va prendre une tournure plus grave. Emma éprouvera au quotidien, dans les gestes les plus banals, que l'enfer existe."
Selon Pierre Assouline, ce premier roman est très réussi:
 http://larepubliquedeslivres.com/quand-lautre-est-un-pervers-narcissique-2/


Capture
photo prise par Milca Benedit


Habitué des meilleurs ventes, David Foenkinos a pourtant l'intention de tout stopper pendant un certain temps. C'est ce qu'il raconte à un entretien pour Livres Hebdo, sauf que le titre n'a rien à voir avec le contenu, voyez plutôt:
http://www.livreshebdo.fr/article/david-foenkinos-veut-arreter-decrire-pendant-un-moment
Étrange donc!

Description de cette image, également commentée ci-après
Victor Hugo par Nadar

Victor Hugo s'est fait des ennemis bien involontaires depuis que les élèves de premières ont planché sur un poème des Châtiments. Certains étaient tellement bien inspirés, qu'ils ont semés des tweets cinglants contre lui, et apparemment quelques littéraires en herbe ne semblent pas au courant que l'écrivain est mort depuis 1885. Trop drôle! MyBOOX nous a choisi quelques extraits de ces "clasheurs":
http://www.myboox.fr/actualite/bac-francais-le-fil-twitter-des-clasheurs-de-la-litterature--29984.html


L'info littéraire inutile (5)
On la doit cette semaine à Franz Olivier Giesbert qui tente de faire croire qu'il passe sa vie à tenter de transmettre le bonheur. On y croit, on y croit...
http://www.myboox.fr/actualite/franz-olivier-giesbert-j-essaye-toujours-de-transmettre-du-bonheur-ac-29970.html


Un image circule en ce moment sur Twitter, assimilant la librairie au chien qui, comme à chaque veille de grandes vacances, a peur d'être abandonné. L'objectif est de défendre les librairies menacées par le boom des ventes sur internet.



 Les articles les plus lus sur le blog cette semaine:
- Ma lecture de deux romans jeunesse d'Eva Almassy 
- Les anges aquatiques, Mons Kallentoft
- Chevrotine, Eric Fottorino

Mes lectures:
- Hiver Arctique, Arnaldur Indridason (Points Seuil)
- L'angoisse du roi Salomon, Romain Gary (Folio)
- La chanson de la neige silencieuse (nouvelles), Hubert Selby Jr (L'Olivier)


Bon week end livresque!


RUE DES ALBUMS (52) Entre chat et chien, Eric Battut

Ed. Autrement, mars 2014, 48 pages, 5.2 euros

Heureux comme Chat et Chien


Un chat et un chien ne sont pas faits pour s'entendre. D'ailleurs, ils ne mènent pas la même vie. Alors que Chien, poète de son état en panne d'inspiration, contemple la neige depuis sa fenêtre, Chat vadrouille par monts et par vaux, "vagabond sans poser son baluchon."
A la recherche d'un toit pour la nuit, Chat arrive par hasard chez Chien qui accepte de l'héberger. Le soir venu, Chat aime les images du livre de poésie au détriment du texte que Chien lit et relit. Et puis, qu'est-ce qu'un objet livre si ce n'est un bon appui pour y faire ses griffes!
La cohabitation est impossible si bien que Chat quitte Chien, mais sur le chemin, il lui prend de dessiner. Chien qui le surveille depuis la fenêtre trouve que ses dessins sont beaux. Grâce à ces illustrations éphémères dans la neige, Chien retrouve l'inspiration aux côtés de son nouvel ami. Il lui dit: 
"j'ai une idée, faisons ensemble un livre illustré. J'écrirai l'histoire, tu feras les dessins."
Ils trouvent une idée de livre à deux: ils écriront et dessineront sur les lapins, ceux que l'on voit courir au clair de lune. Ils échangent leurs impressions, travaillent de concert et arrivent à boucler leur manuscrit. Et l'impossible du départ devient le possible à la fin...

Enfin en petit format, superbement relié avec des pages épaisses, Les éditions Autrement Jeunesse nous enchante avec cet album tout en nuance de jaune, blanc et  rouge.
Eric Battut propose une histoire en contrepied total avec l'expression "s'entendre comme chien et chat". Même si l'amitié au départ s'avère houleuse, Chat et Chien s'unissent dans un projet commun qui leur tient à coeur. Leurs différences de point de vue sont mises à profit pour créer leur manuscrit à deux.
Ainsi, la différence devient richesse, et l'amitié s'incarne par le partage.
Entre Chat et Chien est un album à la prose simple aux messages multiples et universels qu'il s'agit de transmettre sans réserve!

A partir de 4 ans.



Middlesex, Jeffrey Eugenides

 Ed. Points Seuil, juin 2004, 656 pages, 8.7 euros

Cocktail détonnant!


Calliope est la cadette d'une famille américaine d'origine grecque dont les grands parents ont fui la diaspora de Smyrne en 1922. Cette famille a le verbe haut, le caractère bien trempé, les idées politiques bien arrêtées, la religion orthodoxe "intermittente", mais elle cache un lourd secret: la consanguinité, depuis l'union de Desdemona avec son frère Lefty. Personne n'est au courant sauf la grand tante.
A chaque naissance, la grand mère appréhende: le bébé sera-t-il un monstre poilu, un avatar? Car on ne plaisante pas avec la consanguinité, et elle peut être source de bien des déconvenues...Ouf, Calliope, la dernière née de la famille est tout à fait normale, jusqu'à l'adolescence tout au moins. Après, ce ne sera pas Callie, doux diminutif féminin, mais Cal...
Sans en avoir l'air, elle fait partie de ces deux mille enfants qui naissent avec des organes génitaux ambigus, mais comme elle semble être une fille, ses parents l'élèveront comme une fille! L'auteur mélange avec brio la mythologie grecque, les avancées de la médecine, le "soap opéra" (car les aventures de cette famille en sont dignes!), si bien que le lecteur ne s'ennuie jamais et grandit avec Callie et ses différences.
Les retours en arrière ne sont jamais fastidieux et permettent de mieux appréhender les raisonnements de la narratrice-narrateur. Car il existe la sexualité de fait symbolisée par les organes génitaux, mais aussi la sexualité de genre due à l'éducation.
Ainsi, Calliope n'est pas un monstre de foire, mais un être humain avec une identité complexe, bien intégrée dans la cellule familiale, mais qui va devoir prendre, à l'âge adulte, des décisions qui orienteront à jamais sa vie future. On ne sombre jamais dans le pathos ou le voyeurisme. Cette différence est analysée avec tact et tend à la réhabiliter.
Middlesex est un roman long, complet, original et passionnant.

Les anges aquatiques, Mons Kallentoft

Ed. Seuil, traduit du suédois par Frédéric Fourreau, mai 2014, 485 pages, 22.5 euros

Malin replonge... 

 

Les amours de Malin Fors avec Peter le beau chirurgien sont au plus bas. Blessée au ventre, Malin sait qu'elle ne peut plus avoir d'enfant, mais s'est persuadée, notamment en le faisant croire à son conjoint, que le médecin n'était pas complètement pessimiste. N'empêche, Peter enchaîne les gardes pour ne plus se retrouver en tête à tête avec Malin qui rêve de plus en plus à un verre de téquila. A cela s'ajoutent les problèmes avec sa fille qu'elle ne reconnaît plus depuis qu'elle a intégrée en tant que boursière une école privée et huppée. Depuis, Torjn semble renier ses origines et avoir honte de sa mère...
C'est au milieu de ce marasme affectif qu'une nouvelle enquête se présente. Un couple bien sous tout rapport est retrouvé assassiné dans leur jacuzzi. Leur petite fille, Ella, adoptée au Vietnam, a disparu.
"Dans le jacuzzi, des corps nus s'effondrent sous les balles.
Une fillette hurle dans la nuit.
Seuls les morts peuvent l'entendre.
Mais ils ne peuvent pas lui venir en aide.
Le sang jaillit des plaies et l'eau du bassin rougit.
Plus de respiration."
Cette affaire résonne de manière bien particulière dans le coeur de Malin. En effet, l'adoption est un des sujets de discorde entre Peter et elle. De plus, la médecin légiste du commissariat de Linköping, Karin, a trouvé son équilibre en devenant la maman d'une petite Tess, venue elle aussi d'Asie.
Borje, Johan, Waldemar, Zeke et leur chef Sven cherchent la gamine et le tueur. Leur enquête les mène vers les filières illégales d'adoption gérées par des gens sans foi ni loi considérant que les enfants sont une marchandise comme une autre.
Trop de pression, Peter qui s'échappe, une fille au bord de la rupture, une affaire émotionnellement intense, s'en est  trop pour Malin: elle replonge dans les vapeurs embrumées de l'alcool.
"C'est mon boulot qui me tue, pense Malin. En même temps, c'est à peu près la seule raison de vivre qu'il me reste."

Mons Kallentoft dresse le portrait d'une héroïne particulièrement fragile. Forte en surface à cause de son métier et de l'image qu'elle veut renvoyer à ses collègues, Malin tente désespérément en secret de soigner ses plaies intimes, en vain. A trop penser, elle ne sait plus où elle en est, mais surtout en vient à se détester. Alors, l'alcool lui permettra un instant d'oublier qui elle est et ce qui lui arrive.
Côté polar, pour cette sixième enquête, l'auteur ne recule devant rien en construisant son intrigue autour de l'exploitation de l'enfance dans ce qu'elle a de plus glauque. Ainsi, le lecteur devine entre les lignes ce qui se trame sans toutefois être préparé aux dernières pages. Mons Kallentoft réussit à se renouveler en proposant un thriller impeccable dont les personnages récurrents révèlent de plus en plus de fêlures.
Alors oui, l'auteur continue à faire parler les victimes, alors oui, on retrouve Linkoping, antichambre des Enfers, mais quel plaisir de lecture!

Purge, Sofi Oksanen

Ed. Le Livre de Poche, traduit de l'estonien par Sébastien Cagnoli, février 2012, 129 pages, 7.6 euros

 

 Noirceur extrême


C'est en s'inspirant de l'histoire de certains membres de sa famille que l'auteur a eu l'idée de ce roman.
Sans linéarité temporelle, ce livre flirte aussi bien avec le genre historique (l'histoire douloureuse de l'Estonie) qu'avec le genre policier (Zara est pourchassée).
Cependant Purge est surtout l'histoire de la rencontre de deux femmes, la rencontre aussi de deux générations dont le face à face va permettre de sortir les démons du passé et s'affranchir de ses actes les plus honteux.
Aliide est l'incarnation de celle qui a commis des actes inhumains par amour pour un homme qui ne l'aime pas, mais aussi pour jouir d'une vie assez tranquille après sa terrible nuit d'interrogatoire dans la cave de la mairie de son village.
Zara est la jeune fille qui a rêvé d'occident et d'études et qui se retrouve dans un engrenage infernal de traite des blanches qu'elle a fui en commettant l'irréparable.
C'est un roman d'une grande noirceur où l'optimisme et les éclats de rire sont bannis.
C'est un roman où le lecteur voit un pays et leurs deux héroïnes panser leurs plaies.
Mais c'est surtout un roman implacable, qui, avec un style somme toute classique, décrit les malheurs de l'Histoire et en filigrane pose la question du remords et des regrets.
Seule la fin, un peu trop convenue à mon goût, m'a légèrement déçue.

Autobiographie d'un fantôme et Les cheveux de la poupée, Eva Almassy

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Médium,  octobre 2007, 107 pages, 8.7 euros

Jeux de mains, jeux d'écrivain!


Madeleine Delande, écrivain de son état, se rend compte que, depuis qu'elle met des gants pour écrire, l'inspiration arrive vite. Alors, elle les collectionne et en revêt ses mains selon ses humeurs ou ses rencontres. Ainsi, ses histoires se multiplient et surtout adoptent plusieurs genres et plusieurs styles. Chaque gant acheté a une histoire et Madeleine devient la réceptrice de celle-ci. L'écrivain transmet alors la vie des autres...
Hommage à Pérec avec La lettre de René, ou récit à la lisière du fantastique avec Les trois eaux sauvages, Eva Almassy passe d'une histoire à l'autre avec beaucoup de facilité en enchaînant plusieurs styles. Les gants sont les fils conducteurs, et deviennent un tremplin à l'imagination.
Dès lors, les textes sont à l'image des gants qui les inspirent: délicat comme la dentelle d'Irlande, sensuel comme le rouge écarlate, ou évanescente comme les marques d'usure. En tout cas, à travers cette lecture, le lecteur sent que l'auteur y a pris du plaisir et a développé avec soin une idée tout à fait originale.






Ed. L'Ecole des Loisirs, septembre 2009, 60 pages, 7.7 euros

"Les poupées sont les enfants des enfants."


Couverture du livre Les cheveux de la poupée
Au début tout va bien: l'oncle de Charlotte, grand collectionneur de poupée, lui propose d'en choisir une pour son anniversaire. La petite fille jette son dévolu sur une poupée de type Frida dont la particularité comme de nombreuses poupées de l'époque, est d'avoir des cheveux naturels. Simplement, il suffit d'une amie un peu plus mûre que les autres et un passé familial sous silence pour que Charlotte rejette cette poupée à qui elle avait fait don de sa personne.
Ce court roman pose le questionnement du non-dit, de la douleur rentrée après les événements de la seconde guerre mondiale, "comme si la vie était une question de chance et non quelque chose qui va de soi pour tout le monde".
Même si Charlotte devinait vaguement que "derrière cette guerre, il s'est déroulé des choses si inhumaines qu'elles étaient infiniment plus atroces que la guerre elle-même", elle n'avait pas encore compris "intimement" les événements. Ainsi, la poupée, aux yeux riboulant(s) et à l'air vaguement triste devient le symbole d'une atrocité.
A cela s'ajoute des dialogues entre Charlotte et sa poupée qui ajoutent un caractère dramatique à la situation. "Dans le doute, abstiens-toi" dit l'adage; ainsi la petite fille se refuse à aimer cette possible incarnation du malheur. Mais ce jouet est-il vraiment responsable? Charlotte résistera-t-elle?Un très joli texte pour faire prendre conscience aux plus jeunes des turpitudes de l'Histoire, dont le ton doux et parfois drôle tente d'atténuer la douleur de toute une famille.

Romans à partir de 12 ans.

Chevrotine, Eric Fottorino

Ed. Gallimard, mai 2014, 192 pages, 18.5 euros

" Nous n'y connaissons pas encore de remède au mal que produit une phrase. "
Balzac, La peau de chagrin


Alcide Chapireau est "un être dépourvu de mots". Pourtant, la veille de partir à l'hôpital, il se met en tête d'écrire à sa fille, Automne, à propos de sa mère, Laura. En effet, Automne a grandi "dans le regard fuyant de son père", sans Laura, disparue mystérieusement. En fait non, l'épouse de Chapireau n'a pas refait sa vie, pour la simple et bonne raison qu'il a tiré dessus et depuis, il vit avec ce secret.

Chapireau a eu deux garçons, Zack et Marcel, d'une première union avec Nellie, morte trop tôt de maladie. Alors, un jour, Laura est apparue à l'échoppe de l'ostréiculteur, et sa vie a basculé :
"A eux trois, ils formèrent un petit continent à fuir le chagrin. C'est ce continent que Laura, un jour de printemps, aborda de son rire impérieux. Ce fut un bel acte de piraterie".
Lui qui rêvait d'une vie de famille sereine est charmé, le voilà comblé. La jeune femme est enthousiaste, volontaire, et semble adorer les garçons. Elle vient s'installer avec eux en emmenant son fils Benjamin.
Or, très vite, la personnalité de la nouvelle compagne est toute en contradiction :
"Laura était une artiste de l'illusion. Son regard et ses intonations déclenchaient aussitôt l'empathie".
Mais, une fois la porte fermée, ses paroles sont "quelques gouttes de venin dans un sourire". Elle tient Chapireau à sa merci. C'est un pauvre fétu de paille qui  se sent incapable d'affronter le dragon qui vit chez lui, même lorsqu'on s'en prend à ses enfants où à sa défunte épouse. Désormais, la peur a remplacé l'amour:
"Une peur qui ne lâche rien quand elle tient sa proie, qui ne prévient jamais. La peur qu'ont parfois les marins d'être aspirés par le fond".
Zack et Marcel sont les victimes annoncées de Laura. Et Chapireau ne fait rien ; il croit les protéger des foudres de leur belle-mère en les envoyant en pension ; eux y voient un dernier acte de lâcheté paternelle. Désormais, la vie de cet homme est entre les mains de sa nouvelle compagne, enceinte. La torture psychologique est quotidienne, les crises aussi. Son grand besoin d'amour, elle l'exprime dans l'anéantissement de l'autre, en le poussant "dans ses retranchements". Alcide croit en la fatalité, c'est plus commode que d'admettre qu'il a renoncé.
"Le chaud, elle le refroidissait, le beau elle le salissait. Comme d'autres ont le vin gai, elle avait l'amour triste".
Automne naît, et c'est la seule joie de Chapireau. Sauf que Laura, après lui avoir retiré ses amis, ses enfants et sa dignité d'homme, lui annonce qu'elle veut partir avec la petite...

Chevrotine est un roman douloureux. Il raconte un crime passionnel, un crime aussi de délivrance. "Son crime, c'était un cri, juste un cri", écrit Eric Fottorino. Laura était passée maître dans l'art d'exercer "l'amour terroriste". L'amoureux devient une proie à abattre.
Les chapitres sont courts et intenses. Chapireau se raconte et explique pourquoi il est désormais un homme seul, isolé des siens. Cependant, comment expliquer tout cela à sa fille ? Comment expliquer que la traînée mauve qui traversait soudain le regard de Laura était annonciateur d'une nouvelle crise, de nouveaux cris, ou de silences inconsidérés et dédaigneux?
L'auteur a su écrire aussi sur ces silences, aussi tranchants que les mots qui tuent à petit feu en vous laissant désemparé.
Laura sans le savoir (quoique) cherchait son assassin et l'a finalement trouvé. Car, à défaut de la mort d'un des deux protagonistes, quelle issue pour ce couple ? Les menaces de départ, de fuite, ne sont que du vent car Laura avait besoin d'une cible pour trouver son équilibre...

Eric Fottorino signe un roman fort et bouleversant sur un amour haineux qui ne grandit que dans le rejet et le rabaissement de l'autre. Point de jugement, juste le récit d'un homme fait de renoncements dont toute la vie a été remplie "d'un vertige étrange de pouvoir disparaître sans que nul ne s'en inquiète."

Magistral.

Peste et choléra, Patrick Deville

Ed. Points Seuil, octobre 2013, 253 pages, 6.5 euros

Lui, Alexandre Yersin


Le lecteur suit les pas d'un "fantôme du futur" qui tente de rattraper un certain Alexandre Yersin dont la particularité était d'être en perpétuel mouvement (physique et intellectuel au demeurant)
Le grand public n'a pas retenu le nom, d'ailleurs l'homme est enterré sur deux mètres carrés en haut d'une colline de Nha Trang (Viet Nam). Pourtant, c'est lui qui découvrit le bacille de la peste (Yersina Pestis) et le lien entre les rats et la maladie.
Si un lecteur vous dit que ce livre est une biographie, il se méprend. Sa structure interne contredit le principe même de ce genre. En guise de repères temporels, l'auteur utilise des références littéraires ou artistiques.
 Ironie du sort, Yersin a longtemps considéré la culture comme inutile, pour en suite consacrer les derniers mois de sa vie à traduire les auteurs antiques. En fait, ce médecin de formation avait une personnalité complexe.
Très jeune, sa pensée fut "pragmatique et expérimental. Il a besoin de voir, de toucher, de construire des cerf-volants." Il consignait dans ses carnets toutes sortes de choses, et consacra ses premiers pécules à l'achat de matériel scientifique. Solitaire de nature, Yersin a vécu les tragédies de l'Histoire et de la politique, de loin, voulant toujours s'en "laver les mains".
"Ignorer l'Histoire et ses frichtis dégoûtants. Un individualiste comme le sont souvent les altruistes. C'est plus tard, de trop aimer les hommes qu'on devient misanthrope." Victime de sa discrétion, les journalistes bâtirent "une légende noire", faisant de lui "un colonel Kurtz" en puissance régnant au fin fond de sa jungle vietnamienne. Homme dispersé dans ses recherches mais génial, membre de "la bande à Pasteur", il refusa de rester en Europe, et fit sa vie en Asie: "il se lassa de tout sauf de Nha Trang". "Un ours, un sauvage, un génial original, un bel huluberlu"? Qu'importe, mais un homme dont la vie méritait au moins un livre.
La force de Peste et Choléra tient tout entier par le ton employé. Souvent ironique, porté par un style élégant avec ce qu'il faut de recul et des chapitres courts, le récit devient captivant et très instructif.
Ou comment écrire une biographie très fouillée sans sombrer dans les canons du genre, et faire de la vie d'un homme un vrai roman.
A lire sans hésitation!