REGARDS CROISES (7) Le liseur du 6h27, Jean-Paul DidierLaurent

Ed. Au Diable Vauvert, mai 2014, 217 pages, 16 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

RER, boulot, dodo voilà à quoi se résume la vie de Guylain Vignolles, longtemps surnommé Vilain Guignol à cause de la contrepèterie facile de ses camarades de classe. La vie de ce quadragénaire est bien morne. En effet, célibataire, il confie son quotidien à son poisson rouge Rouget de Lisle, et agrémente ses moments de loisirs à rendre visite à son ex-coéquipier, Guiseppe, dont la vie active s'est arrêtée depuis qu'il a eu les jambes arrachées au travail.
Car, Guylain et Guiseppe sont conducteurs d'engin, mais pas n'importe lequel, un Nestor 500, dont la particularité est de mettre au pilon des montagnes de livres. L'usine qui l'emploie a pour tâche de réduire en bouillie les invendus, de démembrer les ouvrages en vue du recyclage. A chaque fin de poste, Guylain entre dans la cuve et sauve "les feuilles volages", "les peaux vives" qui ont échappées à la destruction. Les gardant précieusement, il leur donne une seconde vie, tous les matins, dans le RER de 6h27:
"Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s'agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d'histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l'acte de lire révélait de l'importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un  peu de cet écœurement qui l'étouffait à l'approche de l'usine."
Guylain aime les livres, les phrases, les mots. Sauver les pages et les lire, c'est aussi avoir l'impression d'exister aux yeux d'autrui. D'ailleurs, ce  rituel lui vaut une petite réputation dans sa rame matinale, et on lui demande de faire la lecture en maison de retraite.
Un matin, sur un siège du RER, Guylain trouve une clé USB. En l'ouvrant, il découvre que le propriétaire est une femme qui écrit. Le fichier contient son manuscrit. Alors, comme Guiseppe qui cherche, depuis son accident, des fragments symboliques de ses jambes dans les exemplaires  de Jardins et potagers d'autrefois mis au pilon ce jour là, notre héros du quotidien va lui aussi avoir sa quête: retrouver l'auteur qui se cache derrière ces soixante douze fragments de vie.

Il était une fois un homme bien sous tout rapport (même s'il ment à sa mère sur sa situation professionnelle), sans aucun défaut, altruiste, amoureux des livres, au tempérament romanesque, qui cherche et trouve une jeune femme ordinaire, une dame-pipi qui lit et écrit, "un malentendu, une erreur de casting" soi-disant pour les bien-pensants, jumelle cosmique de la concierge dans L'élégance du hérisson de Muriel Barbery (Folio), la beauté en plus. A cela vous ajoutez un ami cul-de-jatte, un collègue "alexandriophile" qui s'adresse à vous en citant des vers des tragiques du 17ème siècle (enfin, pas toujours). Enfin, vous saupoudrez le tout d'extraits de pages volantes sauvées du pilon et de chefs méchants ridiculisés, et vous obtenez un conte de fées moderne pour les uns, ou un scénario de téléfilm du lundi soir pour les autres, en tout cas, paraît-il, "le phénomène éditorial du moment".

Trop de clichés tuent le cliché. Trop de bons sentiments tuent les bons sentiments au point qu'ils dégoulinent des pages que vous êtes en train de lire. Trop d'invraisemblances tuent la fiction, et ce qui tue la fiction, tue le roman finalement.
Vingt-six courts chapitres racontent la quête d'un homme seul, chevalier des temps modernes, pour sauver la dame de son cœur, employée modeste prisonnière d'un hyper centre commercial de la région parisienne, château fort et emblème consumériste. L'histoire est belle, le style sans prétention, on comprendra aisément que le lecteur accrochera, car en ces temps de morosité collective, un peu de couleur et de bons sentiments, cela ne fait pas de mal.
Cependant, si on gratte un peu, si Le liseur du 6h27 tombe sur un lecteur un peu plus exigeant, la sauce ne prend pas. Les extraits lus par Guylain alourdissent un ensemble bien fade et n'apportent rien au récit. Le manuscrit retrouvé dans la clé USB n'est pas bien passionnant. Les personnages du roman s'avèrent trop caricaturaux. Finalement, la seule idée à sauver du pilon était justement celle de l'homme amoureux des livres employé à les détruire...

Petite merveille romanesque du printemps? Non, phénomène commercial annoncé pour cet été, une belle lecture de plage dont il sera bon de se vanter d'avoir lu dans des cercles restreints, mais qui sera vite oublié même par ceux qui en auront fait un phénomène éditorial.
Essayez, vous maudirez sûrement cet article, puis avec le temps, vous changerez d'avis.

Ici, l'article de Christine Bini:  http://christinebini.blogspot.fr/2014/05/regards-croises-7-le-liseur-du-6h27-de.html

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