Printemps barbare, Hector Tobar

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Furlan, février 2014, 669 pages, 9.6 euros

Fresque sociologique


Aracelli Ramirez, mexicaine de naissance, avait des rêves dont celui de devenir artiste et vivre de ses créations. Mais, la vie et les conditions difficiles de subsistance en ont voulu autrement. A y repenser, même Aracelli ne sait plus comment elle est arrivée aux Etats-Unis, dans le comté de Santa Ana, près de Los Angeles. Ses rêves sont maintenant loin derrière, et son seul objectif quotidien consiste à maintenir en ordre la maison d'une famille modèle américaine:
"Aracelli appréciait sa solitude, son sentiment d'être à l'écart du monde, et elle aimait penser à son travail auprès de la famille Torrès-Thompson comme à une sorte d'exil qu'elle s'était imposée pour s'éloigner de la vie devenue sans but qu'elle avait menée à Mexico."
Cette nouvelle vie au service d'un couple dont le souci majeur est de paraître parfait aux yeux des autres, a un prix: la perfection et le silence. Aracelli s'en contente tout à fait, bien consciente de n'être finalement "qu'un fond dans le décor de maison aux yeux des invités". La responsabilité de propreté que ses patrons lui incombe lui convient tout à fait du moment qu'elle reçoit ses 250 dollars par semaine. Tant pis si les gosses sont insupportables et le couple parfois limite. Elle sait que Maureen Torrès-Thompson la considère comme une fée du logis et ne peut s'en passer, quitte à ce que cette dernière supporte la froideur à la limite de la politesse de sa domestique.
Finalement, ces nouveaux riches ne sont-ils pas des exilés en quelque sorte?
"Cette famille américaine était venue sur cette colline au sommet de l'océan pour vivre à l'écart du monde. Ce sont des fugitifs comme moi. C'était une vérité évidente, mais une vérité à laquelle Aracelli n'avait pas encore bien réfléchi."

Or, la tranquillité de notre héroïne mexicaine bascule le jour où Maureen et Scoot se disputent et prennent le large chacun de leur côté, laissant leurs garçons de 11 et 7 ans seuls à la maison, à la charge de la domestique sans qu'elle en soit prévenue.
Domestique oui, nounou, non. Alors, elle entreprend d'emmener les enfants chez leur grand-père paternel, sans connaître son adresse, ne se fiant qu'à une vieille photo de famille. Le périple urbain commence dans un Los Angeles bien loin du confort douillé et sécurisant du lotissement du Rancho Laguna Estate.
Comme ses patrons, Aracelli n'a prévenu personne, alors quand le couple rentre et trouve une maison vide de ses occupants, non seulement leur quotidien bien huilé vacille, mais en plus "l'évasion délibérée" est interprétée comme une tentative d'enlèvement.
La machine judiciaire et l'emballement médiatique sont en marche...

Hector Tobar, par cette histoire singulière d'une domestique accusée à tort d'enlèvement d'enfants, pointe le doigt sur l'hypocrisie de la société américaine qui consiste à bien s’accommoder de la population immigrée tant que celle-ci sert à leurs intérêts, mais qui la fustige dès qu'elle fragilise leur petite vie bien tranquille. Tant qu'Aracelli faisait le ménage à la perfection et se taisait, tout allait bien. Mais lorsque cette dernière emmène les enfants pour les protéger, elle devient la cible, . Or, son absence à la maison, rappelle au couple Torres-Thompson la position paradoxale de la domestique au sein de leur foyer: invisible mais indispensable:
"Pendant les jours qui suivirent, Scott et Maureen se souvinrent d'Aracelli à travers leurs muscles, leurs mains fripées et javellisées, jusqu'à ce que ces travaux deviennent familiers, routiniers. Alors, la place éminente qu'elle occupait dans leurs souvenirs commença à s'estomper très légèrement."

L'auteur réussit son pari d'entomologiste sociétal, au détriment parfois de ses lecteurs. En effet, à force de détails sur les tenants de l'intrigue, les aboutissants ne surviennent que très tard dans la narration et gâche le plaisir de lecture.
Parfois, on frise le manichéisme avec les "gentils riches américains blancs" d'un côté et "les pauvres mexicains sans papier de l'autre". Pourtant, la présentation du couple Torres-Thompson est une réussite. Sous couvert de perfection, la vérité est toute autre. Maureen et Scott sont pétris de contradictions, enfermés dans des poncifs et autres idées reçues, incapables d' avoir une véritable discussion de couple sans que l'autre ne devienne hystérique. Le paraître pour exister est reconstitué à merveille.
Le dernier quart du roman est symptomatique du fonctionnement de la justice américaine, accompagnée souvent par un emballement médiatique excessif, soucieux du sensationnel au détriment du fond de l'affaire. Au fond, la barbarie ne vient-elle pas de celui qui a besoin de vous?

Printemps barbare est une fresque sociologique intéressante, parfois un peu longue, sur les dérives de la sociétré vis à vis de la population immigrée.
Les justiciables ne sont pas toujours ceux qu'on pointe du doigt.

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