Mailman, J.Robert Lennon

Ed. Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l'anglais (USA) par Marie Chabin, février 2014, 672 pages, 23 euros.


Pas facile d'écrire sur ce roman foisonnant, à la fois horripilant et passionnant par moments. En tout cas, Albert Lippincott n'est pas un personnage qui laisse indifférent. Car, c'est de lui et uniquement de lui qu'il s'agit tout au long de ces 672 pages en écriture serrée.
Albert, surnommé Mailman eut égard à son métier de facteur, aurait pu avoir un bel avenir, mais un terrain familial bancal psychologiquement et une certaine propension à s'attirer des ennuis en a voulu autrement. Mailman "petit éclat de braise incandescente sur la toundra de la vie" a tout raté: sa vie professionnelle, sa vie affective, sa vie sociale:
"Jamais il n'a été le meilleur en quoi que ce soit. Il n'a été qu'un étudiant minable, un facteur fourbe. Et un mari lamentable: exigeant, ingrat, égoïste."
 A chaque fois qu'il entreprend quelque chose, un souvenir lui revient en mémoire et lui rappelle des événements passés qu'il aurait bien aimé enfermer dans sa boite de Pandore personnelle. Son problème principal justement c'est qu'il réfléchit toujours, incapable de se mettre en mode OFF de temps en temps, si bien que le lecteur croit parfois (à juste titre) que ce cher Lippincott est à moitié fou car plusieurs personnes semblent parler en même temps à l'intérieur de sa tête.
Sauf que la tempête sous son crâne n’engendre jamais rien de positif:
"C'est démoralisant de penser qu'il est important d'accomplir quoi que ce soit sur Terre (...) Il a passé sa vie à désirer des choses précises, des choses qui n'existent pas et qui n'existeront jamais, pas parce qu'il est important ou trop difficile de les réaliser, mais parce que tout le monde se contre fout de ces trucs là. Des trucs qu'il est le seul sur Terre à désirer."
Ses désirs sans cesse avortés ont eu raison de sa joie de vivre. Mailman vit au quotidien un enfer personnel. Alors, pour se rassurer aussi que ce qu'il vit n'est pas un cas isolé, il s'est mis à lire le courrier des autres. L'entreprise est facile lorsqu'on est facteur! Dans son appartement, une pièce est consacrée à son petit trafic de courrier. A force, il connaît les personnes de son réseau de distribution, et se convainc que ces gens sont aussi malheureux que lui:
"Le courrier est un privilège qui n'est pas sans risque. Il peut tout aussi bien embellir votre journée que la foutre en l'air."
En trente années d'expérience, ouvrir une enveloppe qui ne lui est pas destinée lui procure toujours autant de frissons. Parfois même, il se permet de garder les missives. Or, un jour, un certain Sprain, dépressif comme lui, se suicide, et Mailman est aperçu par une voisine remettant trop tard le courrier qui lui était destiné.
A partir de ce moment, la routine d'Albert déraille, le passé refait surface, sa relation extrêmement étrange avec sa sœur aussi. Il décide de tout plaquer et de tailler la route rejoindre ses parents en Floride:
"Il n'est qu'un point qui progresse lentement sur une carte, un citoyen de nulle part, un vrai routard. Sans port d'attache, il s'est affranchi de la monotonie du quotidien, du regard inquisiteur des voisins, des propos fielleux de ses supérieurs hiérarchiques, du fardeau des habitants (...) Il est libre."

Albert fuit sa vie, son métier, son ex-femme, sa ville, mais il rejoint une famille u'il avait fuie par le passé...

Lire Mailman est parfois une épreuve de force. On est souvent découragé, désorienté même par les digressions nombreuses voire omniprésentes. L'esprit d'Albert Lippincott est en ébullition permanente, et l'auteur a voulu mettre en évidence cet aspect en adoptant un style qui ressemble parfois à une logorrhée. Ce personnage est complexe, oscillant sans cesse entre le déni et la lucidité, et se posant toujours des questions parfois inutiles. En cinquante années d'existence, il a l'impression tenace de n'avoir rien accompli de bien dans sa vie, et de n'avoir réalisé aucun de ses désirs. A force de vouloir se déculpabiliser de tout, notre anti-héros est dans une impasse existentielle.
Mailman est un roman lourd, au sens propre et au sens figuré, parfois indigeste, parfois aussi carrément brillant avec quelques passages qui retranscrivent à la perfection la difficulté de vivre.
On n'aime ou on n'aime pas, mais on ne reste pas indifférent.


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