L'homme qui aimait ma femme, Simonetta Greggio

Ed. Stock, août 2012, 304 pages, 20 euros

Existe-t-il un concept universel de l’amour, ou chaque être humain le décline-t-il à sa façon, défendant corps et âme sa propre conception de ce sentiment ?
Vaste débat ! A défaut de proposer une définition qui convienne à toutes et à tous, et surtout parce qu’une telle proposition reste dans le champ de l’utopie, Simonetta Greggio esquisse les « possibilités ». Des années 60 jusqu’aux divers événements annonçant la crise économique des années 2000, elle met en scène trois personnages fusionnels, Alexandre et son frère Yann, tous deux épris de la même femme, Maria.
Alexandre et Yann ont une relation complexe. Pourtant très proches, ils ne se comprennent plus lorsqu’il s’agit du sentiment amoureux. Jadis, ils avaient eu la même quête d’une femme idéalisée, « une femme intelligente qui ne parle jamais. Une femme qui cache son amour sauf au lit. Une femme qui ait envie de nous quitter avant qu’on ait envie d’être seul. Une femme raisonnable à force de passion ». Ayant accepté très vite que ce désir ne serait jamais réalisé, ils ont pris des chemins différents.
Alors qu’Alexandre se forge au fil des ans une réputation de libertin, véritable boulimique d’aventures sans lendemain, Yann préfère n’aimer qu’une seule femme. Celle-ci prend les traits de Maria, « mélange explosif de grâce, de conformisme, de curiosité et d’innocence au potentiel érotique absolu». Elle symbolise l’idée qu’il se fait de la constance. Avec elle, son avenir sentimental serait radieux. Or, « Maria n’est pas leur sœur, c’est la fille dont Yann est amoureux et qui suscite le désir honteux d’Alexandre ».
Sans le vouloir vraiment, incapable non plus de réprimer son désir de la posséder, mais aussi parce que pour Maria « l’amour est un ogre qui réclame ponctuellement sa ration de chair et de solitude », Alexandre et Maria entament une liaison, d’abord en cachette de Yann jusqu’au jour où ce dernier les surprend. Dès lors, le jeune frère devient un kamikaze, un prince du vent ; il quitte ses études et ses proches pour battre la campagne afin « d’apprivoiser le désespoir et ne plus vivre sans espoir ».
Le récit ne pourrait être qu’une énième variation sur les méandres du trio amoureux, sauf qu’il propose aussi une réflexion somme toute assez intéressante sur l’adultère. En effet, les années passent, Maria et Alexandre sont mariés, mais ce dernier reste Don Juan. Et puis, le verbe tromper est-il juste puisque Maria est au courant ? A cela, il préfère l’expression d’« amitié érotique » dont il extrait sa propre définition :
« La règle qui régit l’amitié érotique n’admet aucune autre exclusivité que, Aime qui tu veux, mais aime-moi quoi qu’il en soit, et c’est la seule loi amoureuse à laquelle je souscrivais totalement ».
De son côté, Maria n’est plus l’ogresse de sa jeunesse. « Se sentir aimée, c’est tout ce qu’elle désire ». La jalousie l’envahit et la tourmente, mais son époux ne la comprend pas puisque pour lui « être jaloux charnellement est une hérésie ».
Bataille de mots, combat d’expressions, lutte des sentiments. Chacun possède sa propre version de l’amour et s’isole de l’autre avec le temps. En proposant de suivre trois personnages sur plus de quarante années, Simonetta Greggio démontre aussi que le sentiment amoureux est chronophage et destructeur :
« L’amour est un risque, une menace, une bravade et une détresse, pour soi comme pour l’autre que l’on entraîne dans un processus dont on ne revient pas, où chaque foulée est sans retour, chaque promesse un serment que le temps nargue et détruit ».
Tel est en résumé ce qui se dégage de cette lecture. On lit avec délectation les histoires d’Alexandre, Maria et Yann, « embarqués volontaires » dans une conception entropique de l’amour qui les hantera toute leur vie.

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