L'Ange de charbon, Dominique Batraville

Ed. Zulma, avril 2014, 175 pages, 17 euros

Le Mardi de la blesse.


Qui est cet homme noir, mince, très grand, qui erre dans les rues de Port-Au-Prince, parlant et riant fort parfois tout seul, se disant italien de souche?
C'est l'Ange de charbon ainsi surnommé pour la couleur de sa peau et se origines. En effet, Baldini, tel est son nom véritable, est le fils d'un prêtre défroqué italien et de la grande prêtresse vaudou de la ville. Oui, il est noir comme "un poème d'Arthur Rimbaud", comme "les princes de Tombouctou", ou "les nègres-savane d'Am", mais sa culture n'est pas africaine. Il se dit italien:
"Je suis noir mais italien (...). J'ai passé mon enfance dans la paisible communauté italienne."
Depuis ce jour sinistre où le séisme "a mis à genoux le Président et a fait descendre dans les abysses hommes, femmes, et enfants", l'Ange noir doute de ses convictions catholiques, et se promène dans les rues en ruine de la capitale haïtienne, témoin de "la blesse". Ainsi, ce "roi mage aux poches crevées de courants d'air" témoigne du quotidien des survivants, de l'inertie politique et humanitaire, et réinvente inlassablement une nouvelle ville, avec des "maisons parasismiques" et des parcs,  dans l'espoir mythique qu'elle renaîtra plus belle de ses ruines:
"Port-Au-Prince, ville-hangar, ville écurie, ville-savane, ville black-out. Te voici libre. Je te réinvente sur une plage volante."
Faisant constamment référence à des passages bibliques, Baldini le grand, comme Simon L'Apostat, décrit sa ville comme la nouvelle Sodome:
"La mort rôde encore. La ville a une odeur de peste. Avec autant de poubelles cumulées à chaque coin de rue, avec autant de latrines à ciel ouvert, il faut s'attendre aux sept plaies de Saint Jean."
Pourtant les effets de "Monsieur Richter" sont-ils la volonté de Dieu? La foi  vacille mais reste présente néanmoins:
" Ma vie est celle d'un voyageur intemporel appelé dans le monde des morts, amené un an après dans les fonds marins pour dialoguer avec les mystères de l'eau."

Or, Baldini a beau être "un philosophe des rues doublé d'un conteur apothicaire errant", il est aussi un homme qui aime les femmes et cherche à soigner son mal être. Car depuis le "Mardi de la blesse", il cherche à protéger les femmes de sa vie, les femmes de la rue, les prostituées, mais surtout, en parlant continuellement aux unes et aux autres, son flot de paroles déversées "sur la ville semi-engloutie sert à peu près de thérapie."

Baldini, l'Ange noir de charbon, est le narrateur de ce livre. Le lecteur voit à travers ses yeux, ressent à travers ses impressions, entend les rires, les sanglots, et les prières, à travers ses oreilles.
Baldini n'est pas un narrateur omniscient. Il ne cache pas son parti-pris, son questionnement à la foi, sa révolte intérieure. Au fil des jours et des ses errances, sa capitale est sans cesse réinventée.
Celui qui se dit poète des rues peut parfois passer pour un fou aux yeux de ses semblables, tant ses propos, teintés de pragmatisme et  d'animisme, peuvent devenir  obscurs. Ainsi, on peut le comparer à une Pythie noire des Temps Modernes, annonciatrice des temps futurs.

Dominique Batraville propose une écriture riche, poétique, où le verbe et les expressions imagées deviennent photographies. Il décrit un avant et un après "Monsieur Richter", un Port-Au-Prince à genoux, parfois agonisante mais jamais complètement vaincue. Malgré tout, la foi des haïtiens en un avenir meilleur, l'optimisme à chaque coin de rue rendent l'espoir possible, palpable, et à portée de main. Dès lors, Dieu ne leur a-t-il pas fait subir cette épreuve pour recommencer sur de meilleures bases? Baldini est à la fois la voix de Dieu et celle du peuple, le poète des rues à la langue bien pendue.



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