La maison dans l'arbre, Mitsuyo Kakuta

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Isabelle Sakaï, avril 2014, 340 pages, 23.5 euros

Vivre sans racines


Yaé, après le décès de son mari Taiso, décide de retourner en Mandchourie, lieu où elle avait connu jadis son époux. C'est son petit-fils Yoshitsugu et son fils Taijiro qui l'accompagnent. Ce désir de retourner là-bas est d'autant plus étonnant que jamais, ni l'un ni l'autre, ne s'était appesanti sur leur passé respectif et commun. Ne subsistait seulement que l'impression étrange et récurrente d'être un couple sans racines:
"Même avec des enfants, un domicile, elle n'avait pas l'impression d'avoir des racines, l'inquiétude d'être coupée de tout et de flotter sans amarres se mêlait aussi à cette sensation."

Yoshitsugu est d'autant plus curieux de connaître les détails de cette période que, lui aussi, s'est aperçu que sa famille avait un mode de fonctionnement assez bizarre:
"Il pensait que dans n'importe quelle maison vivaient les parents et les grands-parents avec un fils ou un neveu au chômage. La frontière entre le restaurant et la maison était imperceptible et il croyait qu'une maison devait être toute l'année en proie au bruit et au remue-ménage."
 En effet, depuis que les grands-parents ont ouvert le restaurant Jade à leur retour au Japon, rien n'a semblé les atteindre, que ce soit les décisions laborieuses de leurs enfants, le suicide d'un garçon, ou les retours au bercail par période intermittente. Sans racines dès le départ, ils n'ont pas su transmettre valeurs et principes à leur descendance, qui a du se contenter de ce vague sentiment de flottement ou de désintérêt:
"Dès le départ, les grands-parents ne croyaient plus à rien. Ils n'avaient aucun principe susceptible d'être enseigné ou transmis à leurs enfants. Lieu d'hébergement précaire, repaire à la cime de l'arbre, tout cela n'était-il pas normal? Ils avaient tout perdu d'un coup. Des racines, ils n'en avaient pas."
 Yaé et Taiso, ayant fui jadis la Mandchourie à cause de la misère et de la faim, n'ont jamais vraiment assumé leur acte et ne se sont pas sentis capables d'instaurer des règles dans leur propre foyer. Seul Taiso n'a jamais refusé le logis à celui qui se présentait à lui comme réfugié, comme une "impression qu'il ne voulait pas lâcher le passé qui s’éloignait aussi vite qu'une illusion et qu'il serrait sur son coeur tel un objet précieux qu'il ne fallait pas perdre."

Alors, comment grandir dans une famille dans laquelle chaque membre se sent isolé? Chacun, à sa façon, trouvera sa voie et tentera de trouver une explication rationnelle au mode de fonctionnement familial. N'empêche que tous se retrouvent au restaurant Jade et finissent par y travailler et y vivre. Ainsi, cette pièce devient peut-être le seul lieu d'enracinement de la famille Fujishiro, avec la cabane construite dans l'arbre du jardin, premier souvenir de Yoshitsugu, repaire où le bien être y était maître car "on est ici mais on peut y vivre comme si on n'y était pas en fait."

La question centrale du roman est le passé et ce qu'on en fait. Si cette dernière est vécue comme une douleur parce qu'on a du fuir, comment fonder une famille et transmettre un vécu qu'on tente d'oublier parce qu'on a honte de lui? Le voyage de Yaé à la fin de sa vie sur les traces de son histoire ne suffit pas à répondre à ses questions toujours en suspens:
"Yoshitsugu réalisa que sa mère ne savait toujours pas. Elle avait abandonné son village natal, sa famille, et elle ne savait toujours pas vers où elle était partie ni où elle était arrivée, non, elle ne savait même pas si elle était arrivée. Et ce qu'elle cherchait maintenant, ce n'était pas ces gens qui l'avaient aidée, mais peut-être bien la réponse à toutes ces interrogations."
Grâce à une traduction fluide, Isabelle Sakaï retranscrit à merveille les silences et les non-dits de cette famille hors norme, où amour et intérêt pour l'autre existent mais n'arrivent pas à s'exprimer. Seule la cabane en haut de l'arbre laisse un peut de répit à cette ambiance involontairement pesante finalement.
La maison dans l'arbre soulève le questionnement de la transmission, de la part de l'histoire familiale dans la construction des liens affectifs. S'attachant aux personnages des enfants et petits-enfants, l'auteur a écrit une saga familial simple dans laquelle l'acte de fuir n'est plus vécu comme une honte, mais aussi comme un salut, car "le salut n'est pas que dans le combat."
 

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