Ada, Masaki Yamada

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, traduit du japonais par Anne Regaud-Wildenstein, avril 2014, 370 pages, 23 euros

Quand fiction et réalité fusionnent...


Ada Lovelace (1815-1852) est considérée dans le monde informatique comme une pionnière. On lui doit le langage dit ADA. L'auteur l'utilise dans son récit pour en faire la fille mal aimée et incomprise de Lord Byron, le grand poète anglais, lui-même instigateur d'un roman inconnu en son époque mais devenu emblématique du roman gothique par la suite, Frankenstein, de Mary Shelley. En effet, cette dernière l'aurait écrit à la demande du poète.
Pourquoi parler de Frankenstein dans Ada? Parce que le monstre créé dans l'imagination de Mary Shelley est le véritable fil conducteur du roman éponyme , qui se compose en multiples chapitres, en multiples récits, en multiples personnages.
"L'histoire de Frankenstein est un récit fondamental. Sous certains aspects, c'est un archétype enraciné au plus profond de la psyché des hommes." Au fur et à mesure, le lecteur y trouve une certaine cohérence, amplifiée par des passages répétitifs mais qui ont valeur de recadrer le récit parfois "spiralitique".
Il faut concevoir Ada comme l'histoire fictionnelle entre deux théories qui s'affrontent: la théorie du Big Bang et la théorie quantique qui envisagent deux visions différentes de l'Univers. A cela vous ajoutez la possibilité selon laquelle dans le monde quantique fiction et réalité peuvent se confondre, créant ainsi une quantité infinie de mondes parallèles. Lu comme ça, le roman semble extrêmement compliqué, mais il soulève des questions réellement intéressantes sur les relations entre l'auteur et ses personnages fictionnels. A qui appartient une histoire finalement? A son auteur ou à ceux qui la lisent?
" Ne peut-on pas considérer que chaque histoire, quelle qu'elle soit, une fois qu'on a fini de la raconter, va, contrairement au monde réel, engendrer un univers qui lui est propre?"
L'ombre immense, grotesque et disproportionnée du monstre de Frankenstein traverse les mondes parallèles. Parfois, il rencontre aussi un certain Sherlock Holmes, infiltré lui aussi dans le réel, car le programme ADA est "une réaction en chaîne quasi ininterrompue, un mouvement ondulatoire qui transcende les notions d'espace et de temps, un phénomène que l'on peut qualifier d'histoire originelle."
Ainsi, les possibilités deviennent réalité, on passe du virtuel au réel, de la croyance ancestrale à la technologie futuriste. Ada est un roman d'anticipation complexe.
Parmi ces histoires entremêlées, on suit celle de Shimizu, détenteur d'une disquette nommée ADA qui porte en elle les secrets de la propulsion de distorsion, et la possibilité d'une autre théorie de l'Univers.Concepteur d'un programme de simulation Imaginary Star, il était loin de s'imaginer que ce dernier existerait vraiment dans une autre réalité, alors quand ces deux mondes se croisent, ce sont des personnages qui apparaissent et disparaissent, des réalités qui fusionnent:
"La Vérité objective n'existe pas, elle n'existe nulle part. L'homme, au fond, ne croit que ce à quoi il veut croire, il mène sa vie au milieu de sa propre fiction."

Ce roman, écrit dans les années 90, est seulement traduit en France cette année. La trame est originale mais terriblement complexe. il faut se plonger dans Ada par petits bouts, afin de ne pas perdre le fil de la lecture et la cohérence d'ensemble qui s'y dégage. En arrière plan, il existe une réelle réflexion sur le rapport entre l'homme et la fiction et l'influence que celle-ci peut avoir sur nous:
"L'homme ne peut exister sans introduire de la fiction dans tout. Il ne saurait vivre sans ajouter une part de fiction, jusque dans la Science, que l'on considère pourtant comme quelque chose d'objectif."
Troisième roman de la nouvelle collection Exofictions Chez Actes Sud, il y trouve naturellement sa place.
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