NEWSLETTER (31)

 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 


La semaine littéraire a été fort maigre si on retire l'annonce du prix Orange 2014 pour Maylis de Kerangal, et le décès de la femme de lettres et militante des droits civiques Maya Angelou.
Déjà, dimanche dernier, cela commençait fort lorsque France 2, pour appâter le télespectateur, annonçait l'analyse de Marc Lévy en personne sur les résultats des élections européennes. Super, surtout quand on sait que ce monsieur vit la plupart du temps à New-York... Depuis, son intervention a fait l'objet de railleries sur les réseaux sociaux.



Cette semaine Gallimard sort un nouveau roman d'Eric Fottorino dont le sujet peut s'avérer sulfureux. Chevrotine raconte l'histoire d'un homme qui a tué sa femme et qui, vingt ans plus tard, tente d'écrire une lettre à sa fille pour expliquer son geste. Le site Gallimard propose un entretien de l'auteur sur ce nouveau livre.
http://www.gallimard.fr/Media/Gallimard/Entretien-ecrit/Eric-Fottorino.-Chevrotine


A défaut d'actualité passionnante côté littérature, penchons nous sur les séries TV, phénomène télévisuel de ces dernières années, et plus précisément celle produite par HBO: True Detective. La saison 1 en 8 épisodes a passionné les fans du genre. Intrigue complexe et addictive, personnages complexes, bref une belle réussite.
Or, quels acteurs pour la saison 2 depuis que l'on sait que chaque saison sera une enquête différente sans aucun rapport avec la précédente? Les paris sont lancés et Pierre Langlais dans Télérama.fr tente sa chance en proposant plusieurs castings possibles, dont le dernier s'avère très drôle!
http://www.telerama.fr/series-tv/5-castings-pour-true-detective-saison-2,112837.php

L'info littéraire inutile (2)
Elle provient de notre cher Gérard Holtz national qui nous confirme cette semaine: "je suis addict au vélo".
Euh Jéjé t'est pas le seul, et surtout tout le monde s'en fout!
Et en plus, il ose publier un livre pour nous expliquer tout ça!
http://www.myboox.fr/actualite/gerard-holtz-je-suis-addict-au-velo-ac-29864.html



Enfin, célébrons Ariane Mouchkine, metteur en scène de théâtre et personne discrète qui, sur France Inter a mis en avant une profession trop souvent raillée par ceux qui ne la vivent pas au quotidien. Merci.
 http://www.dailymotion.com/video/x1xlrb9_ariane-mnouchkine-les-profs-sont-les-heros-des-temps-modernes_news



La photo de la semaine est un self portrait d'Andy Warhol prise en 1964. Un photomaton, ancêtre du Selfie finalement!





 Les articles les plus lus cette semaine sont:
- Silo: Origines (tome 2) de Hugh Howey
- Entretien avec Dominique Fabre
- Mailman de J.Robert Lennon

Côté lecture, j'ai aimé:
- Le ravin de Nivaria Tejera (La Contre Allée)
- Joyland de Stephen King (Albin Michel) même si ce n'est pas le meilleur...

Pour info, mon aventure avec la Cause Littéraire s'est arrêtée cette semaine. Je participais en tant que rédactrice depuis 2011 et officiait en tant que responsable du Comité de lecture depuis mai 2013.
Une page se tourne...

Bon week end livresque et profitez du soleil!

RUE DES ALBUMS (50) Ours blanc a perdu sa culotte, Tupera Tupera

Ed. Albin Michel Jeunesse, traduit du japonais par Makiko Saito, janvier 2014, 32 pages, 13.5 euros

 Tout nu!


Tupera Tupera est le nom d'un duo de créateurs, Tatsua Kameyama et Atsuko Nakagawa.


Ours blanc a un gros problème: il a perdu sa culotte! Alors, avec son ami la souris, il part à la recherche de son précieux morceau de tissu, histoire de se sentir moins nu.
Dans leur quête, nos deux animaux tombent sur six culottes de toutes sortes: des grandes, des petites, des rayées, des fleuries....mais jamais la bonne. Et pour faire participer le jeune lecteur, une page à découpe permet de voir la culotte avant de voir le propriétaire.
Zèbre, poulpe, chat, papillon... chacun porte le précieux linge, mais sont incapables d'aider ours blanc à retrouver le sien!

Côté illustrations, le duo ours blanc-souris s'efface au profit des détenteurs de culottes. Les personnages, en papier-collé sont nets ainsi que les couleurs.
L'album est entièrement imprimé sur fond marron-ocre pour bien faire ressortir les couleurs claires et la blancheur de notre héros.
Côté texte, les phrases sont courtes et assez répétitives, permettant ainsi de retenir l'attention des plus jeunes. Chaque questionnement est suivi d'une réponse simple et illustrée. L'effet d'attente est accentué par la page intermédiaire en découpe qui fait le jeu de la silhouette de la culotte de chaque animal.

Ours blanc est un grand étourdi car il ne sait même plus comment était son habit!  Mais parfois, il suffit d'ouvrir les yeux et bien regarder autour de soi, au lieu de se mettre à chercher obstinément.

Cet album est très drôle, soigné, et la chute est vraiment réussie. L'épilogue nous offre une petite mélodie, ce qui, somme toute, est assez original dans un album.

Ours blanc a perdu sa culotte est une histoire à ne pas manquer!

A partir de 4 ans.

Extrait:
"- Et cette petite culotte à fleurs? C'est celle-là?
  -  Elle me plaît bien , mais elle est beaucoup trop petite pour moi!
Mais alors... à qui est-elle?"


L'arc-en-ciel blanc, Akira Yoshimura

 Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Martin Vergne, mars 2012, 181 pages, 17.3 euros

Tourmente


Quatre récits dont les points communs sont de mettre en scène des enfants, et d'opposer la pureté de la nature à la misère humaine.
Si vous cherchez un livre léger, plein de bons sentiments, passez votre chemin. Ici, les enfants ne portent que le nom d'enfants et portent déjà les responsabilités des adultes.
Abandonnées, rejetés, témoins de la violence des hommes, ils tentent de se trouver une place dans ce monde qu'ils ne comprennent pas et apprennent très tôt la notion de survie. De ce fait, la mort n'est pas un sujet tabou, plutôt l'ultime solution si la situation empire...
Pourtant, malgré la gravité de ton, Yoshimura adoucit les faits qu'il décrit en les situant toujours au sein d'une nature pleine de pureté. Ainsi, trois des quatre récits se déroulent sous la neige, mais jamais la nature ne devient un ennemi.
Chaque histoire propose un personnage dit "de transition" dont le rôle de médiateur permet de rendre compte au héros qui souffre qu'une autre alternative existe. Jiro, "au cerveau différent de celui des gens normaux" ressent l'anormalité de ce qu'il voit et tente par ses maigres moyens de porter secours à la petite fille qui souffre.
L'auteur pose donc la question: faut-il être simple d'esprit ou peu impliqué dans la société pour ressentir la détresse et le chagrin?
L'absence de communication, l'influence du passé, l'amour absolu sont autant de thèmes qui se recoupent le long des quatre récits, avec, à chaque fois, un épilogue qui se veut être la continuité même de l'histoire. Il n'y a pas de place aux péripéties ou aux retournements de situations, comme si la vie de ces personnages était toute tracée, les empêchant ainsi de se forger un destin personnel.

Tangente vers l'est, Maylis de Kerangal

 Ed. Verticales, janvier 2012, 136 pages, 10.5 euros

Rencontres improbables


A bord du Tanssibérien en route vers Vladivostok et ses plages cendreuses de l'Océan pacifique, l'auteur raconte la rencontre improbable entre Hélène, française de trente cinq ans et Aliocha, jeune appelé russe ignorant.
Hélène fuit Anton, son amant russe, non pas parce qu'elle a quelque chose à lui reprocher, mais surtout pour prendre le large et s'évader de la dure vie en Sibérie, "la vie dans un monde retourné comme un gant, brut, sauvage, vide". La barrière de la langue est un fait, mais comment s'adapter au vide lorsqu'on est habituée aux tumultes de la ville?
Aliocha fait partie de ces nombreux jeunes appelés partis pour deux ans de service militaire. Avec d'autres, à bord du Transsibérien, sous les commandes d'un certain Sergent Letchov,, il ignore totalement quelle base il va rejoindre. Or, le vide des paysages sibériens désertiques lui fait peur, contracte sa poitrine, et l'encourage à tenter de déserter. Ce train, ce chemin de fer "lui rappelle qu'il n'existe plus que pour s'enfuir."
Bref, la Sibérie n'est pas faite pour les Hommes: "rien ici n'est à la mesure de l'homme, rien de familier ne saurait l'y accueillir, c'est même cela qui le terrorise, cette poche continentale à l'intérieur du continent, cette enclave qui aurait l'immensité pour frontière, cet espace infini mais sans bord." et pourtant, dans l'espace fini et confiné d'un wagon, Hélène et Aliocha se rencontrent. Par quelques gestuelles, elle comprend qu'il faut le cacher, elle devient sa complice d'un moment sans trop se poser de questions. Les regards, les ombres qui se meuvent, les emballements du cœur remplacent l'acte de parole. Malgré tout, il n'est pas facile de se cacher car le train est une véritable "petit village" dans lequel les passagers prennent leurs aises, surveillés par les provodnista...De ce fait, au vertige de l'immensité du paysage, s'ajoute celle de la peur.

Maylis de Kerangal a voyagé à bord de ce train mythique en 2010 à l'occasion de l'année France-Russie. De cette expérience, elle signe ce court roman de très belle facture stylistique, mettant en scène deux personnages au premier abord différents, mais dont la solitude et "l'inconnu du lendemain" rapprochent. Sans cesse, elle oppose l'espace délimité des wagons à celui que ces derniers traversent à vitesse continue, derniers remparts de la civilisation et espoir vierge d'un avenir libre. Complices, parfois ennemis potentiels Hélène et Aliocha viennent interrompre leur solitude mutuelle et incarne la possibilité d'un destin autre que celui tout tracé.

La conspiration des Dieux (IV), l'ultime trahison, Richard Normandon

Ed. Folio Junior, Gallimard, novembre 2013, 166 pages, 6 euros

Ultime épisode des aventures de Phaéton, fils d'Apollon....

 

La trilogie de ses aventures sur ce lien: http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/12/mythologie-antique-et-litterature.html


La trilogie se terminait par la victoire des Titans, dieux méprisés et méprisants, sur les Olympiens dirigés par Zeus. Les Titans ont pu compter sur l'aide d'Héra, titanide délaissée par son frère et époux roi des Dieux.
Depuis leur prise de pouvoir, les ténèbres ont vaincu le Soleil, et c'est une nuit continuelle qui a enveloppée le monde. Même certains Dieux ont disparu, comme Apollon. Depuis, son fils Phaéton, enfin reconnu depuis peu par les siens, tentent de sauver ce qui est encore possible de l'être.
La lumière du Soleil, créée après la première Guerre Blanche semble être la solution car elle ferait fuir les nouveaux maîtres de l'Olympe, tout droit sortis des Enfers, et abreuvés par les eaux de l'Achéron.
Sur les conseils des Anciens, Phaéton se rend en Arctique afin de récupérer une arme secrète qui viendra à bout de la nouvelle situation. Là, Calaïs et Leto lui confient "l'urne des vents (...) un concentré de tous les vents du monde, des tornades, des vents primitifs, et même le kaikias, qui attire à lui les nuages au lieu de les chasser. C'est une arme effrayante. Une promesse de destruction."
En digne fils de son père, le jeune Dieu n'écoute que son courage pour affronter les hordes ennemies qui ont décidées de rassembler les Olympiens afin de les faire plonger un par un dans le fleuve de l'oubli...

Ultime aventure de Phaéton, le titre fait référence à l'outrage de la Reine Héra envers les siens. Une nouvelle fois, on suit avec plaisir le récit, même si le rythme s'avère moins trépidant que les épisodes précédents. Le personnage principal n'est plus un jeune loup fougueux dont l’unique désir est d'être enfin reconnu par son père et les Olympiens. Désormais, il incarne l'espoir, la possibilité d'une renaissance pour ces Olympiens trahis par leur propre famille...
L'intrigue est honnête, l'épopée s'achève "sans trop grosses pertes ni fracas" et aura eu le mérite de tenir sur quatre tomes.

A partir de 11 ans.

Le prisonnier de la bibliothèque, Xavier Armange

Ed. D'Orbestier, collection Azymut Junior, 2000, 128 pages, 6 euros


Fantômes d'écrivains...


http://e-leclerc.scene7.com/is/image/gtinternet/Electre_2-84238-027-4_9782842380274?hei=450&wid=450Au départ, un jeune garçon qui n'aime pas lire vraiment.
Pour tuer le temps il se rend à la bibliothèque.....et s'y retrouve enfermé le temps du week end!
La force de cette histoire c'est que l'aventure de Victor lui fera radicalement changer d'opinion sur la littérature en général et les auteurs en particulier.
En effet, le bâtiment où il est enfermé abrite les fantômes d'écrivains célèbres qui, en deux nuits inoubliables, s'occuperont de Victor et lui donneront le goût des livres.
L'auteur a choisi des auteurs classiques, les "incontournables", et les décrit de façon drôle et attrayante.
Le jeune lecteur sera attiré par le discours direct employé qui donne beaucoup de punch à l'histoire. Le sujet est original et permet d'aborder le thème des livres autrement. Derrière les livres, il y a ou il y a eu des auteurs avec un caractère, un tempérament, une obsession...
Enfin qui n'a jamais rêvé de rencontrer au moins une fois son écrivain préféré?

 La fin est un clin d'oeil très juste à mettre en grand dans les salles de classe!
A LIRE D'URGENCE!!

A partir de 10 ans

SILO Origines (tome 2), Hugh Howey

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, traduit de l'anglais (USA) par Laure Manceau, mai 2014, 564 pages, 23.5 euros

PREQUEL


Ce second tome n'est pas la suite, mais un préquel du tome 1, répondant à certaines questions soulevées dans le premier roman.
Nous sommes en 2049. Donal Keene est un député démocrate débutant, bosseur invétéré et amoureux de son épouse, même s'il ne la voit pas aussi souvent qu'il le voudrait. Son sénateur et mentor Thurman lui demande de participer à un projet de grande ampleur, la conception de silos géants censés accueillir des milliers de personnes en cas de menace planétaire. Donald obéit, et en architecte de formation, crée un mini univers enseveli, complet, en collaboration avec son ex et informaticienne Anna Thurman.
Au fil des mois, le discours du vieux sénateur change. Donald comprend lentement, trop lentement peut-être que le projet Silo n'est pas une solution "au cas où", mais bel et bien un nouveau départ. Les cinquante silos construits dans le désert et supervisés par le Silo 1 abriteront la nouvelle Humanité.
Or, qui est le véritable ennemi? On comprend que les Etats-Unis sont en guerre d'enlisement en Iran, mais il semble qu'une nouvelle technologie dormante, la nanotechnologie, est devenue la première arme, plus effrayante encore que le virus Ebola. En effet, indétectables dans l'air, les nanos sont des particules qui s'incrustent dans votre corps et libèrent, sur simple ordre informatique de ses commanditaires, un virus qui vous tue. Les nanos sont l'arme de demain, une arme cybernétique; il n'y a aucun remède, sauf de se réfugier dans les silos pour y échapper...

Comment traverser les années sans vieillir? Car Silo, Origines emmène le lecteur en 2049, 2110 et 2345 avec des personnages récurrents. Hugh Howey a fait des "pères des silos" des personnages centraux, en charge de la survie de l'Humanité restante et ignorante, confinée dans les forteresses sous terre. Le Silo 1 devient la pierre angulaire, garante de la transmission du livre de l'Ordre et de l'Héritage, version autorisée du passé commun:
"L'Ordre tenait plus du livre de recettes que du manuel d'instructions. Les psys qui l'avaient écrit avait tout prévu, la moindre bizarrerie de la nature humaine (...) L'Héritage était la vérité autorisée, la vérité qu'on se transmettait de génération en génération."
La cryogénisation est une science désormais aboutie....


A travers les siècles, le lecteur fait connaissance avec de nouveaux personnages, héros souterrains dont le seul espoir est de connaître enfin la vérité sur leurs origines. Au fil de la lecture, on avance inexorablement vers l'intrigue du tome 1. En effet, les silos, conçus initialement pour une vie communautaire, doivent faire face à une nouvelle forme de mutinerie accès sur l'individualisme et le repli sur soi, reléguant ainsi l'intérêt général comme un processus insignifiant et non probant de la survie commune.

Ce tome 2 est une merveille de la Science-Fiction. Plus abouti que le tome 1, il fait de la complexité humaine un des facteurs de l'origine du projet Silo. Folie d'un seul homme ou vision humaniste de la survie de l'Humanité, Hugh Howey laisse le lecteur décider. Le personnage de Donald, traversant les siècles, est fascinant car il conserve ses contradictions, ses questions, et cherche une solution à un aboutissement positif du projet. Le lecteur met enfin un nom aux voix du tome 1!
Silo, Origines est un roman qui se lit à petite dose, non pas par peur d'indigestion, mais pour s'en délecter le plus longtemps possible.
Vivement le tome 3 en novembre!

Ici, mon article sur le tome 1: http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/11/silo-hugh-howey.html


Mailman, J.Robert Lennon

Ed. Monsieur Toussaint Louverture, traduit de l'anglais (USA) par Marie Chabin, février 2014, 672 pages, 23 euros.


Pas facile d'écrire sur ce roman foisonnant, à la fois horripilant et passionnant par moments. En tout cas, Albert Lippincott n'est pas un personnage qui laisse indifférent. Car, c'est de lui et uniquement de lui qu'il s'agit tout au long de ces 672 pages en écriture serrée.
Albert, surnommé Mailman eut égard à son métier de facteur, aurait pu avoir un bel avenir, mais un terrain familial bancal psychologiquement et une certaine propension à s'attirer des ennuis en a voulu autrement. Mailman "petit éclat de braise incandescente sur la toundra de la vie" a tout raté: sa vie professionnelle, sa vie affective, sa vie sociale:
"Jamais il n'a été le meilleur en quoi que ce soit. Il n'a été qu'un étudiant minable, un facteur fourbe. Et un mari lamentable: exigeant, ingrat, égoïste."
 A chaque fois qu'il entreprend quelque chose, un souvenir lui revient en mémoire et lui rappelle des événements passés qu'il aurait bien aimé enfermer dans sa boite de Pandore personnelle. Son problème principal justement c'est qu'il réfléchit toujours, incapable de se mettre en mode OFF de temps en temps, si bien que le lecteur croit parfois (à juste titre) que ce cher Lippincott est à moitié fou car plusieurs personnes semblent parler en même temps à l'intérieur de sa tête.
Sauf que la tempête sous son crâne n’engendre jamais rien de positif:
"C'est démoralisant de penser qu'il est important d'accomplir quoi que ce soit sur Terre (...) Il a passé sa vie à désirer des choses précises, des choses qui n'existent pas et qui n'existeront jamais, pas parce qu'il est important ou trop difficile de les réaliser, mais parce que tout le monde se contre fout de ces trucs là. Des trucs qu'il est le seul sur Terre à désirer."
Ses désirs sans cesse avortés ont eu raison de sa joie de vivre. Mailman vit au quotidien un enfer personnel. Alors, pour se rassurer aussi que ce qu'il vit n'est pas un cas isolé, il s'est mis à lire le courrier des autres. L'entreprise est facile lorsqu'on est facteur! Dans son appartement, une pièce est consacrée à son petit trafic de courrier. A force, il connaît les personnes de son réseau de distribution, et se convainc que ces gens sont aussi malheureux que lui:
"Le courrier est un privilège qui n'est pas sans risque. Il peut tout aussi bien embellir votre journée que la foutre en l'air."
En trente années d'expérience, ouvrir une enveloppe qui ne lui est pas destinée lui procure toujours autant de frissons. Parfois même, il se permet de garder les missives. Or, un jour, un certain Sprain, dépressif comme lui, se suicide, et Mailman est aperçu par une voisine remettant trop tard le courrier qui lui était destiné.
A partir de ce moment, la routine d'Albert déraille, le passé refait surface, sa relation extrêmement étrange avec sa sœur aussi. Il décide de tout plaquer et de tailler la route rejoindre ses parents en Floride:
"Il n'est qu'un point qui progresse lentement sur une carte, un citoyen de nulle part, un vrai routard. Sans port d'attache, il s'est affranchi de la monotonie du quotidien, du regard inquisiteur des voisins, des propos fielleux de ses supérieurs hiérarchiques, du fardeau des habitants (...) Il est libre."

Albert fuit sa vie, son métier, son ex-femme, sa ville, mais il rejoint une famille u'il avait fuie par le passé...

Lire Mailman est parfois une épreuve de force. On est souvent découragé, désorienté même par les digressions nombreuses voire omniprésentes. L'esprit d'Albert Lippincott est en ébullition permanente, et l'auteur a voulu mettre en évidence cet aspect en adoptant un style qui ressemble parfois à une logorrhée. Ce personnage est complexe, oscillant sans cesse entre le déni et la lucidité, et se posant toujours des questions parfois inutiles. En cinquante années d'existence, il a l'impression tenace de n'avoir rien accompli de bien dans sa vie, et de n'avoir réalisé aucun de ses désirs. A force de vouloir se déculpabiliser de tout, notre anti-héros est dans une impasse existentielle.
Mailman est un roman lourd, au sens propre et au sens figuré, parfois indigeste, parfois aussi carrément brillant avec quelques passages qui retranscrivent à la perfection la difficulté de vivre.
On n'aime ou on n'aime pas, mais on ne reste pas indifférent.


NEWSLETTER (30)

 

 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 


L'actualité littéraire de la semaine a commencé avec une interview de Philip Roth accordée à la BBC largement diffusée sur le web dans laquelle il annonce la fin de sa carrière littéraire. Tout est dit en une phrase:
« Ceci est ma dernière apparition télévisée. Mon ultime, absolument ultime, apparition publique. »
L'entretien diffusé en deux parties n'a pas fini de faire couler l'encre. Philip Roth explique qu'à 81 ans, il a fait le tour du sujet et ne regrette rien. Le Monde.fr propose un bel article résumant l'essentiel des déclarations du grand écrivain.
http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/05/19/philip-roth-confirme-qu-il-arrete-d-ecrire_4421665_3246.html
Déjà, Pierre Assouline écrivait sur son blog, en novembre 2012, la volonté de l'auteur d'arrêter d'écrire de la fiction:
 http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/11/13/philip-roth-arrete-decrire-de-la-fiction/
Au moins, on pourra dire que cette décision a été longuement murie.

Mardi dernier, le rendez-vous mensuel Regards Croisés était consacré au "phénomène éditorial du moment", le roman Le liseur du 6h27 de Jean-Paul DidierLaurent. En partageant les deux articles sur les réseaux sociaux, nous avons appris par un écrivain reconnu (dont je ne citerai pas le nom) que le thème de ce livre avait déjà été en partie traité dans un autre roman, beaucoup moins connu, d'où la difficulté de faire le rapprochement. Il s'agit de Une trop bruyante solitude de Bohumil Hrabal publié chez Robert Laffont en pavillon Poche (2007)
Emmanuelle Caminade,  avait écrit un article sur ce livre dans son blog L'or des Livres, en septembre 2008:
http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/article-22704138.html
Attention, les deux romans sont bel et bien différents, seul le thème de départ est analogue.


 L'info littéraire inutile(1)
A force de chercher des informations littéraires intéressantes sur le net, force est de constater que je suis obligée de faire le tri entre ce qui semble primordial, secondaire et carrément inutile. Certes, le choix est très partial, mais j'ai décidé de lancer dans cette Newsletter un nouveau paragraphe intitulé l'info littéraire inutile.
Alors, pour ce premier rendez-vous, place à Nathalie Reims dont le magazine MyBOOX a rapporté les propos: "je n'ai pas de vie, et je le vis très bien!"
http://www.myboox.fr/actualite/nathalie-rheims-je-n-ai-pas-de-vie-et-je-le-vis-tres-bien-ac-29833.html
Eh bien, tant mieux pour elle...

Enfin, malgré les réputations nombreuses et erronées sur le département, les rumeurs les plus folles, voire même une certaine banderole déployée lors d'un match de foot, le Pas-de-Calais, et surtout le bassin minier, peut être aussi une terre de culture.
Pour la quatrième année consécutive, Escale des Lettres invite en résidence littéraire sur une péniche neuf auteurs d'horizons et de nationalités différentes, le tout sur trois semaines. Puis, place à la fête du livre, mini salon à taille humaine, où les auteurs des éditions de l'année précédente côtoient les autres invités.
C'est ce week end, cela se passe à Béthune et c'est bien!



La photo de la semaine a 129 ans. Elle a été prise en 1885 par Nadar., et représente le grand Victor Hugo sur son lit de mort (il est décédé un 22 mai)
"Le testament du poète est parfaitement clair : «Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises, je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu.»
Seules deux couronnes de roses blanches au nom de ses petits-enfants ornent ce simple corbillard, noir, sans décor, tiré par deux chevaux, tandis qu’un million de parisiens émus se pressent le long du parcours, allant de l’Arc de triomphe au Panthéon." (source site Paris à nu)



Les articles les plus lus cette semaine sont:
- REGARDS CROISES Le liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent
- Un homme, Philip Roth
- Ada, Masaki Yamada

Côté lectures, deux belles surprises:
- La mauvaise pente, Chris Womersley (Albin Michel)
- La prière d'Audubon, Isaka Kotaro (Philippe Picquier)
Rien n'est passé par la fenêtre, c'est bon signe!

Bon week end livresque ou sinon ce sont aussi les Assises du roman à Lyon!

RUE DES ALBUMS (50) Le crocodile qui avait peur de l'eau, Gemma Merino

Ed. Casterman Jeunesse, traduit de l'anglais par Rémi Stefani, février 2014, 26 pages, 13.95 euros

L'eau, ça mouille!!


Maman crocodile a eu six petits lors de sa dernière couvée. Ils sont verts (forcément!), en pleine santé, ne pensent qu'à s'amuser, adorent surtout se jeter à l'eau. Seul hic, un sur les six a peur de l'eau!
Lui, il est toujours en retrait, affublé de chaussettes rouges et d'une peau verte un peu plus pâle que celle de ses frères. Son truc à lui, c'est grimper aux arbres, mais comme il est le seul, à force cela l'ennuie. Du coup, il décide de faire des efforts et achète une bouée pour accompagner les siens dans leurs jeux aquatiques. Seulement, cette dernière l'handicape beaucoup dans ses mouvements et ne résout pas son problème de vertige. Mais petit crocodile est courageux: il tente le saut pour se faire accepter mais:
"Il n'y avait rien à faire, le petit crocodile détestait l'eau, c'était froid, c'était mouillé, c'était désagréable."
Résultat du compte, il est enrhumé! Il éternue et.....
La chute de cet album est un retournement de situation et explique pourquoi le petit héros avait tant d'appréhension à se jeter dans l'élément liquide.

Les illustrations jouent beaucoup sur la verticalité et la limite "dans l'eau-hors de l'eau". Chaque page procure au lecteur une nouvelle petite surprise imagée.
Les phrases sont simples et en adéquation avec les images. Elles préparent la chute et la morale de la fin: les apparences sont parfois trompeuses....

Seul petit bémol: l'illustration de couverture illustre certes le titre, mais pas le récit en lui-même.

A partir de 4 ans pour les lecteurs curieux!

La fête du siècle, Niccolo Ammaniti

Ed 10/18, traduit de l'italien par Myriem Bouzaher, février 2013, 357 pages, 8.4 euros

Néropolis!


En lisant ce roman, on ne peut s'empêcher de penser à certaines pages de Néropolis d'Hubert Monteilhet qui décrivait (déjà) la décadence de l'Empire Romain.
On ne peut s'empêcher non plus de faire le rapprochement avec certaines pratiques festives d'un ancien dirigeant italien .
Toujours est-il que l'auteur, sous couvert d'une fête déjantée, propose un véritable jeu de massacre, usant et abusant de la satire à outrance pour mieux se moquer de ceux qui polluent notre téléviseur à longueur de journées ou usent de l'écriture pour se donner une contenance en se disant écrivain. Comme dans les jeux du cirque, on a le droit à des combats avec des animaux exotiques, sauf que le spectacle ne tourne pas trop à l'avantage des invités.
Pour couronner le tout, vous ajoutez une secte sataniste de pacotille, dont le leader, Mantos, se prend pour un méchant, un vrai, même si, "en secret il adore ce bon vieux Billy Joel",qui décide de frapper fort pour se faire connaître.
Alors, parfois, la lecture agace car on est toujours dans la surenchère, le paraître, avec des dialogues "transparents", mais justement Ammaniti a écrit en fait une véritable farce sociale qui fait souvent sourire tout en laissant un goût amer.
Pour la fin, une réflexion du chef cuistot bulgare de cette fête du siècle, tout à fait symptomatique de l'esprit de ce roman déjanté: "l'appétit était l'expression d'un monde repu et satisfait, prêt à la reddition. Un peuple qui savoure au lieu de manger, qui grappille au lieu de se rassasier, est déjà mort et il ne le sait pas. La faim est synonyme de vie. Sans la faim, l'être humain n'est que l'apparence de lui-même".
 Un roman dérangeant, bien écrit, avec lequel on passe un bon moment.

La lanterne d'Aristote, Thierry Laget

Ed. Gallimard, septembre 2011, 336 pages, 19.3 euros

Hommage aux livres


Le narrateur, se qualifiant lui-même de "rat des livres", est engagé par la Comtesse Azélie pour répertorier la bibliothèque du château.
Or, ce dernier ne renferme pas que des ouvrages inestimables. Il abrite aussi des personnages inquiétants, des sous-sols remplis de mystères et une chambre occupée par un mystérieux locataire. Cette "assemblée prosaïque" permet de donner de l'élan à un livre dont la principale exigence est de faire honneur à la littérature en générale et au roman en particulier.
 De ce fait, la lecture est exigeante et peut paraître "intellectualisante" pour un lecteur lambda. Notre bibliothécaire fustige la littérature contemporaine et ses romans "kleenex" (décochant des flèches à Levy et Musso par exemple), les qualifiant de "coquelicots, si brillants sur leur talus, mais qui fanent dès qu'on les a cueillis".
Pour lui, la littérature est "une immense vibration du monde" et on sent bien que, décomplexé par son statut de millionnaire, il entend bien vivre comme sa passion.
Alors, s'ensuivent des pages sur l'interprétation d'une main posée sur une cuisse, sur le statut d'une marchande des quatre saisons devenue écrivain, ou les déboires du Comte, ruiné par les subprimes américaines.
On passe un bon moment, mais l'exigence du style et le contenu fait que la lecture se fait à petite dose pour en apprécier la teneur. Certes, on trouve de bonnes pages, de bonnes réflexions sur "le romanesque", mais point de fulgurances, ni de ce petit truc qui fait qu'on se sent happé par le livre. Finalement, ce roman honore bien les cent ans des Editions Gallimard, car il est un bel hommage à la littérature française et antique.

Un homme, Philip Roth

Ed. Folio Gallimard, traduit de l'anglais (USA) par Josée Kamoun, février 2009, 192 pages, 6.8 euros

Un homme presque parfait...


"Ce n'est pas une bataille, la vieillesse, c'est un massacre".
 Englué dans ses problèmes cardiaques qui s'alourdissent de jour en jour, un homme fait le bilan de sa vie. Marié trois fois, père de trois enfants dont deux le méprisent, grand frère aimé d'un homme modèle sous tous rapports et fils aimé d'une famille juive issue de l'immigration, cet homme a tout vécu: l'amour, la passion, l'adultère, le mensonge, la tristesse, la compassion, la jalousie. Seulement, il ne pensait pas vieillir de cette façon là. Grand séducteur parfois dans le passé, il se rend compte de son âge lorsqu'il ne parvient plus à séduire une jeune femme qu'il croise souvent courant sur la digue. Cependant,"il refuse de faire cadeau d'une seule minute à la mort" et décide de profiter du temps qu'il lui reste sans pour autant tenter de changer et reconstruire le passé. D'ailleurs, sa maxime stoïque est: "on ne peut pas réécrire l'histoire. Il faut prendre la vie comme elle vient. Il faut tenir bon et prendre la vie comme elle vient." Seulement, cet homme a aussi des regrets comme celui de n'avoir pas été toujours un bon mari, de n'avoir pas pu freiner une crise de la cinquantaine galopante, ou n'avoir pas su se faire aimer de ses garçons...
La lectrice féminine que je suis apprécie cette introspection, cette reconnaissance de celui qui admet avoir fait du mal à ses proches. Philip Roth ne prétend pas faire le procès de cet homme qui a bien vécu, et penser que ce livre est une forme d'autobiographie serait sûrement une erreur. Roth écrit sur la vieillesse, après s'être longtemps penché sur la sexualité (voir Portnoy et son complexe, ou La Contrevie). la vieillesse est une autre vie, parallèle à la première, où "échapper à la mort semble devenir la grande affaire de (la) vie, qui se résume désormais à l'histoire du déclin physique". Alors, on pourrait penser que ce livre est triste, larmoyant, narcissique...Et bien non, c'est un concentré de vie que l'auteur a su transcender pour en faire un excellent roman voire même de la grande littérature. A lire et à garder dans sa bibliothèque pour le relire une fois âgé(e)

La tache, Philip Roth

Ed. Folio Gallimard, traduit de l'anglais (USA) par Josée Kamoun, mai 2004, 496 pages, 8.9 euros 

 Utopie américaine


Nathan Zuckerman (alter ego de l'auteur) est ami avec le doyen de la faculté d'Athéna, un certain Coleman Silk. Ce dernier lui demande d'écrire un livre sur lui, et plus précisément sur les conditions de son éviction du campus après une obscure affaire de racisme due à un mot prononcé devant les étudiants. Nathan s'attache à cette personnalité forte dont "la rage avait réquisitionné tout son être", blessé à mort par ce qu'il considère comme une injustice flagrante. Car, outre le fait que Zuckerman soit considérée comme raciste, il subit aussi une lapidation publique de par sa relation suivie avec Faunia, simple femme de ménage illettrée.
Son plus grand adversaire est une femme qu'il a pourtant lui même embauché, Delphine Roux, une prof de littérature en mal de reconnaissance, "une hystérique à la petite semaine" en constant conflit avec son éducation bourgeoise et ses désirs.
Cependant, ce qui fait la profondeur de ce grand roman, c'est la "tache" profonde de Coleman, son secret que même sa femme et ses enfants ne connaissent pas. Pour cela, il a rompu avec sa famille, sa mère qui lui dira lors de la séparation: "tu penses en prisonnier. Tu es blanc comme neige, et tu penses en esclave".
Pour réussir, il a renié ses origines. C'est en sorte un révolutionnaire à sa manière car il s'est autorisé "à dénoncer, une fois arrivé à sa majorité, le contrat établi à sa naissance." Tout le paradoxe du roman vient de là: on accuse un homme de racisme alors que lui-même a su cacher ses origines!
A cela vous ajoutez le feuilleton du "Monicagate" (nous sommes en 1998), et Philip Roth analyse avec brio la société américaine qui, sous couvert de liberté et d'égalité des chances, masque ses injustices les plus flagrantes et ne réussit pas à s'occuper de ceux qui lui ont rendu service. Les personnages en présence, Delphine, Lers, Coleman, Faunia, ne sont que les symboles du mythe américain trompeur et les victimes collatérales de la Grande Hypocrisie. A mon avis, le meilleur roman de Philip Roth avec Un Homme, tout en finesse de récit et d'analyse.

La voix de la meute (tome1): les remplaçants, Gaïa Guasti

Ed. Thierry Magnier, mai 2014, 260 pages, 14.5 euros

LYCANTHROPIE


Mila, Tristan et Ludo ont grandi ensemble, et, chaque année, ils fêtent leur anniversaire au même moment, même s'ils ne sont pas nés à la même date. Pour l'occasion, ils décident de se retrouver au lieu dit la Résurgence; c'est l'occasion pour eux d'échanger et de garder des liens, car les années et les études les éloignent inexorablement.
Or, ce jour là, ils sont attaqués par trois chiens sauvages qui, les mordant pourtant violemment, ne les mettent pas à mort. Une fois remis de leurs blessures, les trois ados comprennent que quelque chose a changé dans leur corps. Une voix les pousse à courir à travers les bois; leurs sens sont décuplés, et enfin, en cas de danger, ils se métamorphosent en loup.
Le vieil Abel leur explique que l'âme du loup leur a été transmis, et grignotera peu à peu une place de plus en plus importante dans leur enveloppe charnelle, ainsi que dans leur existence.

En plus du problème de cette nouvelle double identité, les jeunes gens sont confrontés à un nouvel ennemi. En effet, lors de leur agression, il y avait trois chiens-loups. Sauf, qu'au départ, il étaient quatre. Trop faible pour trouver un remplaçant à qui transmettre son âme animale, la quatrième, une chienne rousse est maintenant prisonnière dans son enveloppe de prédateur et a décidé de se venger de ceux qui l'ont abandonnée jadis.

La Voix de la meute est un roman de genre. Il surfe avec plaisir sur un thème déjà bien fourni en littérature. Rien de bien nouveau à l'horizon sauf peut-être du côté des personnages principaux. Mila, Tristan et Ludo vont devoir à la fois faire face à leurs problèmes typiques d’adolescents, à leurs parents plus ou moins présents dans leurs vies respectives, et à leur nouvelle nature de lycanthrope. C'est pourquoi ce tome 1 annonce deux prochains épisodes où les trois dualités devront être prises en considération pour ne pas passer inaperçu.

Côté contenu, l'ensemble se lit facilement, sans impression de déjà lu. Le rythme, sans être haletant,  amène tranquillement le lecteur vers la fin et distille des informations susceptibles d'être développées dans le tome 2. Les clichés du genre sont évités, mais il n'y a pas de réelle innovation.
On attend donc la suite!

A partir de 12 ans.

Je suis un tremblement de terre, Martin Page

Ed. L'Ecole des Loisirs, mars 2009, 74 pages, 8.2 euros

Réflexion sur la notion d'anormalité


Couverture du livre Je suis un tremblement de terre"Il y a deux sortes de tristesse. La grande tristesse qui rend notre corps et notre esprit douloureux. Et la tristesse infinie qui a le pouvoir de nous retirer du monde et de notre propre conscience". C'est ce que dit le narrateur, petit garçon, orphelin de guerre et adopté par une famille aimante. Pourtant, il adore sa nouvelle vie et son nouveau pays, mais depuis quelques temps, il provoque sans le vouloir un phénomène étrange: la terre tremble à son passage, au point de provoquer de gros dégâts matériels.
A la réaction enthousiaste d'une géologue qui pense que "les gens comme les autres ne sont pas intéressants" , notre narrateur veut juste retrouver sa normalité. Dès lors, la population de son village le rejette et le déclare dangereux. Malgré l'amour de ses parents, il décide de fuir puisqu'il est devenu une "calamité" qui, de par le monde, est source de destruction et de mort.
 Martin page campe une intrigue fantastique pour véhiculer des messages bien réels sur le rejet, l'amour des siens, la notion de normalité.
Avoir choisi un tremblement de terre comme partie intégrante d'un personnage est hautement symbolique. Le narrateur est "normal et pourtant anormal" à la fois, et surtout on ne peut rien faire. Le séisme est la métaphore de toutes ses blessures enfouies au fond de son cœur: la guerre, la violence, la perte des êtres chers, les risques de destruction. Pourtant, il n'empêche pas les hommes de continuer à vivre normalement malgré la menace. Tout le monde porte en soi son lot de "bobos" et de peine, d'où ce constat: "après tout, nous sommes tous, plus ou moins, des tremblements de terre." Un roman jeunesse subtil et attachant. 

A partir de 10 ans

REGARDS CROISES (7) Le liseur du 6h27, Jean-Paul DidierLaurent

Ed. Au Diable Vauvert, mai 2014, 217 pages, 16 euros

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

RER, boulot, dodo voilà à quoi se résume la vie de Guylain Vignolles, longtemps surnommé Vilain Guignol à cause de la contrepèterie facile de ses camarades de classe. La vie de ce quadragénaire est bien morne. En effet, célibataire, il confie son quotidien à son poisson rouge Rouget de Lisle, et agrémente ses moments de loisirs à rendre visite à son ex-coéquipier, Guiseppe, dont la vie active s'est arrêtée depuis qu'il a eu les jambes arrachées au travail.
Car, Guylain et Guiseppe sont conducteurs d'engin, mais pas n'importe lequel, un Nestor 500, dont la particularité est de mettre au pilon des montagnes de livres. L'usine qui l'emploie a pour tâche de réduire en bouillie les invendus, de démembrer les ouvrages en vue du recyclage. A chaque fin de poste, Guylain entre dans la cuve et sauve "les feuilles volages", "les peaux vives" qui ont échappées à la destruction. Les gardant précieusement, il leur donne une seconde vie, tous les matins, dans le RER de 6h27:
"Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s'agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d'histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l'acte de lire révélait de l'importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un  peu de cet écœurement qui l'étouffait à l'approche de l'usine."
Guylain aime les livres, les phrases, les mots. Sauver les pages et les lire, c'est aussi avoir l'impression d'exister aux yeux d'autrui. D'ailleurs, ce  rituel lui vaut une petite réputation dans sa rame matinale, et on lui demande de faire la lecture en maison de retraite.
Un matin, sur un siège du RER, Guylain trouve une clé USB. En l'ouvrant, il découvre que le propriétaire est une femme qui écrit. Le fichier contient son manuscrit. Alors, comme Guiseppe qui cherche, depuis son accident, des fragments symboliques de ses jambes dans les exemplaires  de Jardins et potagers d'autrefois mis au pilon ce jour là, notre héros du quotidien va lui aussi avoir sa quête: retrouver l'auteur qui se cache derrière ces soixante douze fragments de vie.

Il était une fois un homme bien sous tout rapport (même s'il ment à sa mère sur sa situation professionnelle), sans aucun défaut, altruiste, amoureux des livres, au tempérament romanesque, qui cherche et trouve une jeune femme ordinaire, une dame-pipi qui lit et écrit, "un malentendu, une erreur de casting" soi-disant pour les bien-pensants, jumelle cosmique de la concierge dans L'élégance du hérisson de Muriel Barbery (Folio), la beauté en plus. A cela vous ajoutez un ami cul-de-jatte, un collègue "alexandriophile" qui s'adresse à vous en citant des vers des tragiques du 17ème siècle (enfin, pas toujours). Enfin, vous saupoudrez le tout d'extraits de pages volantes sauvées du pilon et de chefs méchants ridiculisés, et vous obtenez un conte de fées moderne pour les uns, ou un scénario de téléfilm du lundi soir pour les autres, en tout cas, paraît-il, "le phénomène éditorial du moment".

Trop de clichés tuent le cliché. Trop de bons sentiments tuent les bons sentiments au point qu'ils dégoulinent des pages que vous êtes en train de lire. Trop d'invraisemblances tuent la fiction, et ce qui tue la fiction, tue le roman finalement.
Vingt-six courts chapitres racontent la quête d'un homme seul, chevalier des temps modernes, pour sauver la dame de son cœur, employée modeste prisonnière d'un hyper centre commercial de la région parisienne, château fort et emblème consumériste. L'histoire est belle, le style sans prétention, on comprendra aisément que le lecteur accrochera, car en ces temps de morosité collective, un peu de couleur et de bons sentiments, cela ne fait pas de mal.
Cependant, si on gratte un peu, si Le liseur du 6h27 tombe sur un lecteur un peu plus exigeant, la sauce ne prend pas. Les extraits lus par Guylain alourdissent un ensemble bien fade et n'apportent rien au récit. Le manuscrit retrouvé dans la clé USB n'est pas bien passionnant. Les personnages du roman s'avèrent trop caricaturaux. Finalement, la seule idée à sauver du pilon était justement celle de l'homme amoureux des livres employé à les détruire...

Petite merveille romanesque du printemps? Non, phénomène commercial annoncé pour cet été, une belle lecture de plage dont il sera bon de se vanter d'avoir lu dans des cercles restreints, mais qui sera vite oublié même par ceux qui en auront fait un phénomène éditorial.
Essayez, vous maudirez sûrement cet article, puis avec le temps, vous changerez d'avis.

Ici, l'article de Christine Bini:  http://christinebini.blogspot.fr/2014/05/regards-croises-7-le-liseur-du-6h27-de.html

Ada, Masaki Yamada

Ed. Actes Sud, collection Exofictions, traduit du japonais par Anne Regaud-Wildenstein, avril 2014, 370 pages, 23 euros

Quand fiction et réalité fusionnent...


Ada Lovelace (1815-1852) est considérée dans le monde informatique comme une pionnière. On lui doit le langage dit ADA. L'auteur l'utilise dans son récit pour en faire la fille mal aimée et incomprise de Lord Byron, le grand poète anglais, lui-même instigateur d'un roman inconnu en son époque mais devenu emblématique du roman gothique par la suite, Frankenstein, de Mary Shelley. En effet, cette dernière l'aurait écrit à la demande du poète.
Pourquoi parler de Frankenstein dans Ada? Parce que le monstre créé dans l'imagination de Mary Shelley est le véritable fil conducteur du roman éponyme , qui se compose en multiples chapitres, en multiples récits, en multiples personnages.
"L'histoire de Frankenstein est un récit fondamental. Sous certains aspects, c'est un archétype enraciné au plus profond de la psyché des hommes." Au fur et à mesure, le lecteur y trouve une certaine cohérence, amplifiée par des passages répétitifs mais qui ont valeur de recadrer le récit parfois "spiralitique".
Il faut concevoir Ada comme l'histoire fictionnelle entre deux théories qui s'affrontent: la théorie du Big Bang et la théorie quantique qui envisagent deux visions différentes de l'Univers. A cela vous ajoutez la possibilité selon laquelle dans le monde quantique fiction et réalité peuvent se confondre, créant ainsi une quantité infinie de mondes parallèles. Lu comme ça, le roman semble extrêmement compliqué, mais il soulève des questions réellement intéressantes sur les relations entre l'auteur et ses personnages fictionnels. A qui appartient une histoire finalement? A son auteur ou à ceux qui la lisent?
" Ne peut-on pas considérer que chaque histoire, quelle qu'elle soit, une fois qu'on a fini de la raconter, va, contrairement au monde réel, engendrer un univers qui lui est propre?"
L'ombre immense, grotesque et disproportionnée du monstre de Frankenstein traverse les mondes parallèles. Parfois, il rencontre aussi un certain Sherlock Holmes, infiltré lui aussi dans le réel, car le programme ADA est "une réaction en chaîne quasi ininterrompue, un mouvement ondulatoire qui transcende les notions d'espace et de temps, un phénomène que l'on peut qualifier d'histoire originelle."
Ainsi, les possibilités deviennent réalité, on passe du virtuel au réel, de la croyance ancestrale à la technologie futuriste. Ada est un roman d'anticipation complexe.
Parmi ces histoires entremêlées, on suit celle de Shimizu, détenteur d'une disquette nommée ADA qui porte en elle les secrets de la propulsion de distorsion, et la possibilité d'une autre théorie de l'Univers.Concepteur d'un programme de simulation Imaginary Star, il était loin de s'imaginer que ce dernier existerait vraiment dans une autre réalité, alors quand ces deux mondes se croisent, ce sont des personnages qui apparaissent et disparaissent, des réalités qui fusionnent:
"La Vérité objective n'existe pas, elle n'existe nulle part. L'homme, au fond, ne croit que ce à quoi il veut croire, il mène sa vie au milieu de sa propre fiction."

Ce roman, écrit dans les années 90, est seulement traduit en France cette année. La trame est originale mais terriblement complexe. il faut se plonger dans Ada par petits bouts, afin de ne pas perdre le fil de la lecture et la cohérence d'ensemble qui s'y dégage. En arrière plan, il existe une réelle réflexion sur le rapport entre l'homme et la fiction et l'influence que celle-ci peut avoir sur nous:
"L'homme ne peut exister sans introduire de la fiction dans tout. Il ne saurait vivre sans ajouter une part de fiction, jusque dans la Science, que l'on considère pourtant comme quelque chose d'objectif."
Troisième roman de la nouvelle collection Exofictions Chez Actes Sud, il y trouve naturellement sa place.
A découvrir

American Gods, Neil Gaiman

Ed. J'ai Lu, septembre 2004, 603 pages

Que deviennent les dieux lorsqu'ils sont oubliés?

 

"Nous sommes comme le vent. Nous soufflons dans tous les sens."

 

La couverture peut porter à confusion, mais rien à voir avec d'éventuels super héros. D'ailleurs, dans le genre, il y a le très bon La vie sexuelle des super-héros de Marco Mancassola. 
Ici, le roman part du principe que les premiers émigrants débarqués aux Etats - UNis ont emporté avec eux leurs dieux qui se sont mélangés aux dieux déjà existants et vénérés par les autochtones. Mais, au fil des siècles, le peuple américain a tourné le dos à leurs idoles. Dès lors, ces dieux oubliés vivotent, perdus et dépossédés de leurs fidèles, telles des âmes en peine. Ils ont donc pris l'apparence d'humains et se sont mêlés à la population.
"Le Père de Tout" surnommé Voyageur, engage Ombre, ex-détenu et cent pour cent humain comme "homme à tout faire". Ombre découvre alors les "rouages" de ce peuple oublié voué à la disparition complète depuis que Mr Monde et ses sbires tout droits sortis des nouvelles technologies commencent à devenir très influents. 
Une guerre entre dieux se prépare: le panthéon nordique avec son lot d'elfes, de nains, de dieux et de déesses, contre ceux issus des médias et du progrès. Mais tout n'est pas si simple, car même les divinités ont leur orgueil et leur caractère! J'avoue que les deux cents premières pages ont été fastidieuses, le temps que je m'imprègne des personnages, du concept, bref, le temps que "je rentre dedans". Seulement, une fois cet écueil franchi, j'ai pris un réel plaisir à suivre ce récit.L'idée selon laquelle les dieux sont à l'image des humains qui les vénèrent est prise au pied de la lettre. Ombre se rend compte que le statut divin n'est pas facile, mieux vaut rester homme car "nous n'avons pas besoin que qui que ce soit croie en nous, et nous ne nous nourrissons pas du chaos"
Accompagné de sa femme adultère, ni tout à fait morte, ni tout à fait vivante, Ombre trouve sa place dans cette querelle ancestrale. L'humour et la dérision permettent d'"alléger" une prose qui pourrait devenir vite opaque tant le sujet est complexe. Finalement, ce roman mérite d'être au panthéon des gloires du fantastique.

NEWSLETTER (29)



 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule!


Pour commencer, la semaine dernière, m'a été faite une remarque sur le choix du titre de ce rendez-vous hebdomadaire. En effet, pourquoi l'appeler  Newsletter alors que ce blog est en général consacré à la littérature? On m'a alors proposé de traduire, comme les québecois, le terme newsletter par Infolettre. Je ne suis pas contre, mais bon je ne suis pas vraiment convaincue. Alors, si par hasard, une idée de génie vous passe par la tête pour rebaptiser la page du samedi, contactez-moi, je suis preneuse!



image de 2012, le film
Alors que je termine le ô combien passionnant Silo tome 2 Origines, au rythme de 100 pages par jour, histoire de m'en délecter le plus longtemps possible, Les Inrokuptibles consacre cette semaine deux articles sur le genre post-apocalyptique. C'est le genre à la mode, déjà en littérature dite "jeune adulte" mais qui ravit de plus en plus un lectorat plus vieux. Avec son premier roman, Salomon de Izarra annonce la couleur: Nous sommes tous morts chez Rivages. Il répond en écho à une étude plus conséquente sur le fantasme universel de l'apocalypse c'est pour bientôt.... Lisez plutôt en suivant les liens:

http://www.lesinrocks.com/2014/05/07/livres/salomon-izarra-sort-sommes-morts-premier-roman-apocalyptique-11502740/

http://blogs.lesinrocks.com/kaganski/2014/05/08/apocalypse-bientot/



Côté BD classique, Pierre Barthélémy révèle sur son blog Passeur de sciences que Hergé était un adepte du paranormal. Ainsi Tintin au Tibet aurait été créé pendant une période de déprime, d'où l'importance de la couleur blanche, et on y décèle ça et là des clins d’œil au surnaturel.
je cite:
 "Pour Vanessa Labelle, étudiante en français à l'université d'Ottawa, il ne faut pas pour autant se contenter de voir dans Tintin au Tibet l'histoire d'une catharsis. S'il s'agit de l'album le plus personnel d'Hergé, c'est aussi parce qu'il y a mis ses convictions les plus profondes, et notamment celles qui touchent au paranormal. On peut résumer l'ouvrage ainsi : sur la seule foi d'un rêve prémonitoire, le reporter à houppette, d'ordinaire si rationnel, part sauver des griffes de la montagne et de l'animal mythique qu'est le yéti son ami Tchang que tout le monde sauf lui croit mort dans un accident d'avion. En chemin, il est aidé par les visions d'un moine qui lévite..."
La suite, ici:
http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2014/05/14/quand-herge-se-faisait-chantre-du-paranormal-2/#xtor=RSS-3208 

ancienne couverture du roman pour le Livre de Poche
Enfin pour ceux qui ne le sauraient pas encore, Henry Beyle dit Stendhal s'est inspiré d'une véritable histoire judiciaire pour écrire son roman Le Rouge et le Noir. Jérôme Garcin, sur Bibliobs nous rappelle ce fait divers, ou comment Mme Michoud de la Tour succomba au précepteur de ses enfants, un certain Antoine Berthet...
http://bibliobs.nouvelobs.com/documents/20140512.OBS6866/le-rouge-et-le-noir-le-fait-divers-derriere-le-roman.html


Sinon, cette semaine, les articles les plus lus sur ce blog sont:
- American Gothic, Xavier Mauméjean (10/18)
- Les Gorges rouges, Christine Balbo (Rhubarbe)
- Quatre soldats, Hubert Mingarelli (Points Seuil)
et à ce jour, 500 articles ont été mis en ligne depuis sa naissance en octobre 2013.

Côté lectures cette semaine, j'ai lu:
- Le liseur du 6h27 dont je vous parlerai mardi dans REGARDS CROISES avec Christine Bini
- Mailman de J.R Lennon (je dois le digérer maintenant)
- La voix de la meute (tome 1 les remplaçants) (Jeunesse)
Et à l'heure où je tape ces mots il me reste à peine 50 pages du tome 2 de Silo, hélas....

Bon week end livresque, et n'oubliez pas, c'est la nuit des musées!

RUE DES ALBUMS (49) A la rencontre d'Emile, personnage de Vincent Cuvellier et Ronan Badel

Ed. Gallimard Jeunesse, collection Giboulées, mars 2014, 28 pages, 6 euros chaque album

Emile fait un cauchemar / Emile et les autres



http://ecx.images-amazon.com/images/I/61UlsYRgIbL._SX385_.jpgEmile a un prénom à la mode, un visage en forme de ballon de rugby allongé, les cheveux en bataille. Emile pourrait être un petit garçon comme les autres, souriant, social, toujours à vouloir s'amuser, comme ceux de son âge.... Sauf qu'Emile est tout le contraire!
En effet, il n'aime pas avoir de copains, préfère s'amuser seul. Il n'accepte pas la faiblesse, non plus.
"Emile ne se laisse pas manger. Même par les loups."
Lorsqu'il fait un cauchemar, il préfère le tourner à son avantage plutôt que d'admettre qu'il a réellement eu peur. Et puis, mieux vaut un cauchemar avec un loup qu'une histoire à dormir debout avec des lapins roses!
"Emile ne fait pas de cauchemars de loup! Ce sont les loups qui font des cauchemars d'Emile."
Emile aspire à la solitude. A quoi bon se mêler aux autres quand on en a bien envie. Certes, il obéit aux injonctions de sa mère (qui n'est jamais représentée), mais il a toujours la réplique qui tue, comme si dans sa tête, il était déjà un pré-ado en opposition. D'ailleurs, il a une si haute idée de lui-même qu'il parle de lui à la troisième personne.
Jouer est un mot qui l'horripile; il préfère s'inventer des histoires de chevalier, c'est bien plus commode que de se mêler aux jeux de ses camarades, au parc.
"Mais il prévient: il ne jouera pas. Il restera assis sur un banc et il regardera les autres jouer. Un point c'est tout."
La seule fois où il sourit, c'est quand il rencontre une vieille dame, à l'air aussi renfrogné que lui, qui veut le chasser du banc où ils sont assis tous les deux, c'est dire!
En lisant ces deux histoires, on sent que la carapace du petit Emile est très solide. Constamment en décalage, il a choisi de montrer qu'il est grand en montrant du désintérêt pour les activités de son âge. Cependant, sa maman ne l'écoute pas outre mesure...
Ronan Badel a donné corps à un personnage pas facile à représenter et c'est réussi. On voit d'emblée que le petit protagoniste est  "hors du commun", aux antipodes des enfants de son âge.
Et pourtant, Emile, malgré sa mauvais tête, est un gamin attachant. On prend plaisir à suivre ses réflexions et ses "non-aventures" du quotidien. Les illustrations sur fond blanc accompagnent au mieux le récit et font d'Emile le centre d'attention car il est présent sur chaque page.
Les phrases de Vincent Cuvellier sont simples, facilement lisibles pour un tout jeune lecteur, mais ce dernier aura besoin d'un adulte pour comprendre le sens implicite de chaque album. Car l'objectif, en jouant la carte de l'opposition, c'est de mettre en évidence le fait que parler de ses peurs c'est bien, et que jouer avec les copains, c'est encore mieux!

Finalement Emile est un anti Petit Nicolas.

A partir de 7 ans.


L'homme qui aimait ma femme, Simonetta Greggio

Ed. Stock, août 2012, 304 pages, 20 euros

Existe-t-il un concept universel de l’amour, ou chaque être humain le décline-t-il à sa façon, défendant corps et âme sa propre conception de ce sentiment ?
Vaste débat ! A défaut de proposer une définition qui convienne à toutes et à tous, et surtout parce qu’une telle proposition reste dans le champ de l’utopie, Simonetta Greggio esquisse les « possibilités ». Des années 60 jusqu’aux divers événements annonçant la crise économique des années 2000, elle met en scène trois personnages fusionnels, Alexandre et son frère Yann, tous deux épris de la même femme, Maria.
Alexandre et Yann ont une relation complexe. Pourtant très proches, ils ne se comprennent plus lorsqu’il s’agit du sentiment amoureux. Jadis, ils avaient eu la même quête d’une femme idéalisée, « une femme intelligente qui ne parle jamais. Une femme qui cache son amour sauf au lit. Une femme qui ait envie de nous quitter avant qu’on ait envie d’être seul. Une femme raisonnable à force de passion ». Ayant accepté très vite que ce désir ne serait jamais réalisé, ils ont pris des chemins différents.
Alors qu’Alexandre se forge au fil des ans une réputation de libertin, véritable boulimique d’aventures sans lendemain, Yann préfère n’aimer qu’une seule femme. Celle-ci prend les traits de Maria, « mélange explosif de grâce, de conformisme, de curiosité et d’innocence au potentiel érotique absolu». Elle symbolise l’idée qu’il se fait de la constance. Avec elle, son avenir sentimental serait radieux. Or, « Maria n’est pas leur sœur, c’est la fille dont Yann est amoureux et qui suscite le désir honteux d’Alexandre ».
Sans le vouloir vraiment, incapable non plus de réprimer son désir de la posséder, mais aussi parce que pour Maria « l’amour est un ogre qui réclame ponctuellement sa ration de chair et de solitude », Alexandre et Maria entament une liaison, d’abord en cachette de Yann jusqu’au jour où ce dernier les surprend. Dès lors, le jeune frère devient un kamikaze, un prince du vent ; il quitte ses études et ses proches pour battre la campagne afin « d’apprivoiser le désespoir et ne plus vivre sans espoir ».
Le récit ne pourrait être qu’une énième variation sur les méandres du trio amoureux, sauf qu’il propose aussi une réflexion somme toute assez intéressante sur l’adultère. En effet, les années passent, Maria et Alexandre sont mariés, mais ce dernier reste Don Juan. Et puis, le verbe tromper est-il juste puisque Maria est au courant ? A cela, il préfère l’expression d’« amitié érotique » dont il extrait sa propre définition :
« La règle qui régit l’amitié érotique n’admet aucune autre exclusivité que, Aime qui tu veux, mais aime-moi quoi qu’il en soit, et c’est la seule loi amoureuse à laquelle je souscrivais totalement ».
De son côté, Maria n’est plus l’ogresse de sa jeunesse. « Se sentir aimée, c’est tout ce qu’elle désire ». La jalousie l’envahit et la tourmente, mais son époux ne la comprend pas puisque pour lui « être jaloux charnellement est une hérésie ».
Bataille de mots, combat d’expressions, lutte des sentiments. Chacun possède sa propre version de l’amour et s’isole de l’autre avec le temps. En proposant de suivre trois personnages sur plus de quarante années, Simonetta Greggio démontre aussi que le sentiment amoureux est chronophage et destructeur :
« L’amour est un risque, une menace, une bravade et une détresse, pour soi comme pour l’autre que l’on entraîne dans un processus dont on ne revient pas, où chaque foulée est sans retour, chaque promesse un serment que le temps nargue et détruit ».
Tel est en résumé ce qui se dégage de cette lecture. On lit avec délectation les histoires d’Alexandre, Maria et Yann, « embarqués volontaires » dans une conception entropique de l’amour qui les hantera toute leur vie.

Les mains nues, Simonetta Greggio

Ed. Le Livre de Poche, novembre 2010, 160 pages, 5.6 euros

Détournement d'amour



"Je n'avais pas joué le jeu, n'avais respecté aucune règle", se dit Emma après coup. La quarantaine, vétérinaire de campagne bien installée et appréciée, elle n'a pas pu échapper à l'opprobre lorsque son histoire a fait scandale. En effet, célibataire, sans enfant, pas le moindre fiancé attitré, alors une histoire d'amour interdite avec un adolescent de 14 ans, c'est du pain béni pour la rumeur...
Le "daguet" tel que l'appelle un de ses proches, c'est Giovanny (Gio) l'aîné d'un couple qu'elle a bien connu, Micol et Raphael, et qu'elle a fui pour se préserver. En fugue, il a rejoint Emma pour un peu de tranquillité, sauf qu'au fil du temps, l'amitié se transforme:
"Tout ce que je peux dire à ma décharge, c'est qu'à un moment donné c'était devenu moins impudique, moins malhonnête de coucher ensemble que de se regarder dans les yeux."
La narratrice a bien conscience qu'il y a détournement de mineur; elle se pose même la question de savoir si, à travers "ça", il n'y aurait pas non plus de la vengeance vis à vis de ses anciens amis. Finalement, "notre âge à tous les deux n'était qu'un élément de cette course à la collision", pense-t-elle. Le tabou est enfreint, Micol les a surpris, la justice prend l'affaire en main...
C'est tout en pudeur que Simonetta Greggio raconte l'histoire d'amour entre un tout jeune homme et une femme qui pourrait être sa mère. Elle ne porte aucun jugement. Son héroïne n'est ni une victime, ni une prédatrice. Il s'agit simplement du récit d'une collision entre deux être esseulés et mis de côté par les mêmes personnes...Gio et Emma sont lucides mais assument:
"Gio jonglait. Il négociait son quotidien entre l'enfant et l'âge adulte, conscient que si les ennuis ne manquaient pas d'un côté, de l'autre il allait falloir les assumer."
Avec des mots simples, l'auteur raconte un tabou vécu de l'intérieur, sans scènes crues, sans provocation, comme pour faire oublier l'âge des protagonistes.

Le diable, tout le temps, Donald Ray Pollock

Ed.Le livre de de Poche, traduit de l'anglais (USA) par Christophe Mercier,janvier 2014, 408 pages, 7.1 euros

"Orphelins et fantômes"



Tout commence et tout finit en Ohio, à Meade plus exactement, sur les Mitchell Flats, là où jadis, un homme, mari et père, a renié son dieu car il n'a pas pu sauver son épouse de la maladie.
Pourtant, Willard avait tout fait pour que Charlotte guérisse. Il avait même embarqué avec lui son jeune fils Arvin, dans un tourbillon de religion et de folie, en créant un petit sanctuaire dans le bois, lieu de prière et de de mort aussi, car surveillé par des dépouilles sanguinolentes d'animaux en tout genre.
Dans ce contexte, le jeune Arvin y a perdu non seulement ses parents, mais aussi sa foi, persuadé maintenant que tout ne peut se régler que par la violence si les événements dégénèrent. Envoyé chez sa tante Emma Laferty, il va croiser le chemin de sa cousine Lenora, dont le père Roy, prédicateur de grands chemins, a fui depuis des années avec son grand ami Théodore, après avoir tué son épouse.
Les fantômes des âmes sacrifiées ne sont jamais bien loin, mais n'influencent pas les comportement de ceux qui restent et tentent de trouver un peu d'amour auprès de leurs semblables. Seul Earskell, le vieil oncle vivant chez Emma, incarne la figure stable, calme, témoin au fil des années de la violence des hommes.
Il y a du Suttree de Cormac Mc Carthy dans les personnages de Donald Ray Pollock, dans cette habitude résignée de côtoyer la misère, la souffrance, tout en essayant de rester digne. De ce fait, Dieu existe-t-il vraiment s'il fait souffrir autant ceux qui l'adorent? Emma, avec les années, en doute, et l'arrivée du nouveau pasteur amateur de jeunes filles, confirmera hélas ses interrogations. L'Homme n'est pas un homme de bien, il est un pêcheur qui penche dès qu'il le peut du côté du ruisseau.
Seul Arvin Russell, fort de son expérience passée, tente de rester sur le droit chemin. La religion l'importe peu car il sait depuis longtemps qu'IL est incapable de sauver les innocents telle sa mère. Depuis, il tente de vivre en comprenant le geste désespéré de son père Willard. Sur le chemin du retour vers les lieux de son enfance, il va croiser le couple Carl-Sandy, "tueurs-nés" d'auto-stoppeurs dont Carl conserve les clichés, comme autant de preuves que les derniers souffles de la vie sont paisibles malgré la peur et la souffrance.

Le diable, tout le temps est un roman coup de poing. Construit en sept parties, il forme une boucle dans laquelle se débattent des personnages ayant tous un lien entre eux finalement. Même le Shérif, autrefois bon et généreux, n'a pas su résister à la corruption. Pollock décrit un monde où la perfection humaine n'existe pas, mais surtout, dans lequel ceux qui y vivent sont parfaitement conscients de leur perversité et ne tentent pas d'y mettre un terme. En cela, le couple antithétique Carl-Sandy est fascinant. Il met la violence et le meurtre en paroxysme en l'assimilant à des vacances pour lesquelles ils économisent toute l'année afin de profiter au mieux de leur road movie sanglant.
Pas de fulgurances littéraires, pas de pages à corner, mais un récit haletant, prenant,  qui vous accroche jusqu'à la dernière page et vous interpelle.


Suttree, Cormac McCarthy

Ed. Points Seuil, mars 1998, 620 pages, 8.7 euros

La lie de la société


Comme le père et l'enfant dans La route, comme le frère fratricide de L'obscurité du dehors, Suttree est un héros qui marche et qui contemple la lie de la société dont il fait partie. On ne sait pas pourquoi cet anti héros se retrouve dans la misère sociale, mais on comprend qu'il a eu une famille bien sous tout rapport. 
Suttree se retrouve à Knoxville, véritable antichambre des Enfers où le fleuve Tennessee peut être assimilé au Styx, pourvoyeur des pauvres richesses, mais aussi parfois des âmes:
 "Un jour un bébé mort.Bouffi, des yeux putréfiés à l'état de pulpe dans un crâne bulbeux, et des petits lambeaux de chair traînant dans l'eau comme du papier de soie". Et toujours, cette obsession du bébé mort que l'on retrouve dans chaque roman. de l'auteur...
Ce livre est difficile à lire car il n'y a pas d'histoire à proprement parler, mais une suite de scènes dont Suttree est le témoin ou l'acteur. Car, même s'il est embarqué dans cette vie au jour le jour, il garde un regard lucide sur ce qu'il voit:
"Mais la détresse humaine ne connait pas de limites et tout peut toujours aller plus mal, seulement Suttree ne le dit pas."
Outre cette pauvreté mise à nu, McCarthy fait bien la différence entre le centre ville et la banlieue, territoires séparés par le pont au dessus du fleuve Tennesse et dont les gardiens sont des policiers à la fois redoutés et respectés.
De la difficulté de lire des scènes violentes ou des errances de Suttree, s'ajoute celle de lire le style de l'auteur. on est encore loin du style dépouillé de La route. Ici, les phrases sont longues, alambiquées, avec des adjectifs toujours plus nombreux, si bien que certains diront que le style est ampoulé. Volonté d'en faire trop? Je ne crois pas. Simplement Mac Carthy pense qu'écrire sur la damnation doit aussi posséder sa forme de beauté et sa poésie, peut-être aussi pour atténuer le choc des scènes décrites.

Le regard des princes à minuit, Eric L'Homme

Ed. Gallimard Jeunesse, collection Scripto, mars 2014, 144 pages, 7.65 euros

Décontenancer l'époque dans laquelle nous vivons


La liberté est un "mot fourre-tout", utilisé partout, si bien qu'il en perd son essence et sa signification originelle. Dès lors, il convient de renouer avec la vieille époque, celle où jadis on entrait dans l'âge adulte en bravant l'impossible.
En s'inspirant des Sept bacheliers ou l'épreuve périlleuse écrit par Cosme d'Aleyrac en 1190, Eric L'Homme propose sept nouvelles  mettant en avant sept chevaliers des temps modernes qui, avec courage et détermination, vont passer une épreuve pour donner un sens au mot liberté, et par le même temps, devenir adulte.
Aller de l'avant, sans un regret pour le passé, tel est le maître de mot. Ainsi,  la première nouvelle se déroule en forêt de Brocéliande, au lieu dit le Val-sans-retour, car il "est le territoire de nos errances personnelles. On dit qu'il est sans retour, car lorsqu'on s'engage sur le chemin des quêtes, on ne peut pas revenir en arrière."
Le bachelier des temps modernes n'a rien à envier de celui du Moyen-Age. Il doit être encore celui qui sort du troupeau, "qui pense et agit par lui-même", comme Ulysse qui dit se prénommer Personne devant le Cyclope Polyphème dans le chant IX de l'Odyssée d'Homère. Ainsi, les jeunes gens ne doivent ni se fier aux Musées "cimetières du passé", ni aux médias:
"La télévision ment, elle tue notre monde (...) en jouant sur nos émotions, la télévision manipule. En détournant notre attention sur des choses futiles, elle nous abrutit. En nous imposant ce qu'il faut penser, elle nous endoctrine."
Alors, escalader Notre Dame de Paris, se perdre dans la nuit en forêt de Brocéliande, être adoubé dans les souterrains parisiens sont des actions symboliques ayant pour but de "décontenancer l’époque dans laquelle nous vivons. Autant d'actes qui sortent de l’ordinaire pour se sentir vivant et unique.

On adhère ou non aux messages véhiculés par le recueil, néanmoins on ne peut que saluer le format adopté par l'auteur pour écrire ses sept histoires, dont, chacune, illustre une morale du recueil de 1190. Les récits sont parfois redondants, on frise l'invraisemblable par moment, mais l'idée est belle!
Çà et là, on note quelques "fulgurances littéraires" dont celle-ci:
"Une librairie qui ferme, c'est un phare qui s'éteint, laissant les hommes dériver, s'échouer ou se fracasser contre les récifs d'une époque."

Pour lecteur confirmé et avide d'originalité
A partir de 15 ans.

les A.U.T.R.E.S, Pedro Manas

Ed. La joie de lire, Traduit de l'espagnol par Anne Calmels, mai 2012, 137 pages

 Je suis différent, et alors?

« Franz, Franz, ce n’est pas grave d’avoir un œil abîmé. Cela ne veut pas dire que tu n’es plus bon à rien. L’histoire est pleine d’estropiés célèbres. Regarde Toulouse-Lautrec. Il était nain. Et Miguel de Cervantès, manchot (…). Homère était aveugle, et Beethoven est devenu sourd. De véritables épaves humaines, qui ont lutté contre la fatalité et mis à profit le peu que leur offrait la vie, défiant les moqueries des gens normaux ».
Tel est le discours de l’ophtalmologiste à Franz lorsqu’il lui apprend que pour guérir son œil paresseux, il devra porter un cache pendant quelque temps. Or, le petit garçon n’est pas convaincu de la normalité et de la banalité de la chose. A coup sûr, il va attirer le regard de ses congénères en cour de récréation et devenir la risée de la classe. Pourtant, fataliste, il accepte…
Au bout de quelques jours, il se rend compte qu’il n’est pas le seul à être mis invariablement de côté lors du choix des équipes en sport, ou pendant les jeux ; plusieurs enfants subissent le même sort que lui, et tous ont en commun un signe extérieur qui les font basculer aux yeux des autres dans l’anormalité : un poids excessif, des cheveux qui ressemblent à de la paille, une haute taille, des lunettes avec des gros verres… Finalement, mine de rien, Franz n’est plus seul !
Un jour, l’un d’entre eux, Jakob, lui propose un rendez-vous, une rencontre avec tous les autres. Ensemble, ils décident de fonder une organisation d’aide et de soutien, et non de vengeance, avec un règlement spécifique et des noms de code : crocs d’acier, XXL, Mâchefer, Œil de cobra, La Taupe… Leur association s’appelle les A.U.T.R.E.S : « Anormaux Unis Très Rarissimes, Exceptionnels et Surprenant. Ou Solitaires. Ou Superdoués ». Dès lors, ils supportent mieux leur différence et en font une force. Sauf qu’un après midi, XXL est humilié en public par une jeune fille « bien comme il faut ». Leur vengeance sera… terriblement drôle !
Sans jamais tomber dans la caricature, ce roman aborde avec humour et légèreté le thème de la différence et du handicap. On a tous connu dans la cour d’école un camarade différent, mis de côté pour d’obscures raisons non justifiées. Finalement, cette histoire explique que nous sommes tous porteurs d’une tare, mais que chez certains, comme elle est invisible à l’œil nu, le regard des autres est supportable.
« Nous sommes tous des anormaux potentiels » pourrait être la devise de cette organisation. Leur singularité est leur force, et c’est ce qui les distingue de la « masse » de petits moqueurs mal intentionnés.

(à partir de 9 ans)

La Clé des Langues-Espagnol (ENS Lyon) reprend cet article sur ce lien  http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/les-a-u-t-r-e-s-lij--230351.kjsp?RH=cdl_esp000000

Les Gorges rouges, Christine Balbo

Ed. Rhubarbe, avril 2014, 125 pages, 10 euros

Monde anxiogène

 



"Permettre aux esprits de s'ouvrir, aux idées de jaillir, aux routines de dépérir."
Cette parole prononcée par un des personnages des neuf nouvelles du recueil donne le ton. En effet, de nos jours,l'accès à la culture se fait essentiellement sur le web, marquant ainsi la fin de l'ère des livres, des visites au musées, des échanges entre personnes. Désormais, c'est l'écran qui joue le rôle d'intermédiaire, réduisant alors l'être humain à "un mouton noir d'Ouessant", cobaye sans trop le savoir d'une opération technologique qui le dépasse.
Dès lors, les personnages ont en commun d'être comparés de près ou de loin à un animal, non pas à cause de leur physique mais de leur capacité réduite à accéder à la réflexion, ou de leur profonde volonté de révolte qui ne peut s'exprimer que par la violence instinctive. Et quand l'un d'entre eux tente d'intégrer le monde dit de la connaissance, le milieu littéraire pour ne pas le citer, soit son prénom se réduit à une initiale, telle Vanessa, dans Les Gobelins, qui devient V devant les petits vieux lettrés en mal d'amusement, "ce V, vous savez, déploie ses ailes en liberté loquace", soit il est contraint de supporter une assistance hypocrite et superficielle, comme décrit dans la nouvelle In real life, où le lauréat d'un obscur prix littéraire fait bonne figure face à un parterre invité par une "Verdurin devenue Princesse".

"Je ne suis de nulle part (...) mais je suis des leurs" se dit la narratrice de la nouvelle éponyme du recueil. Ce désir, en commun avec les animaux, de vouloir appartenir à un troupeau, à un groupe, histoire d'avoir cette impression d'exister, d'en être. Certains, pour sortir du conformisme, en sont réduits à faire un acte violent ou à regretter un passé fait de violence latente. Alex, dans French Area Coordinator, détruit l'intérieur impeccable de la famille qui l'accueille à Camden, afin d'en finir avec "le déroulé morne et sans surprise d'un vieillard avant l'heure" qu'il croit être devenu.  Dans Le monte-escalier André, à la retraite, parti vivre sur une île bretonne, rêve de sa vie passée en région parisienne:
"Lui qui avait vécu les dernières années de sa vie active la peur au ventre, dans l'environnement urbain, regrettait à présent les invectives des sauvageons, les possibles lames qui lui auraient transpercé la bedaine comme il en avait été témoin à Champigny."

En lisant ces nouvelles, ce qui frappe, c'est la collision entre le réel et l'imaginaire. D'une situation tout à fait probable, le récit prend à chaque fois une direction tout à fait surprenante. Ainsi, l'accès à l'instruction numérique prend des tournures inquiétantes. Le scriptorium numérique est alimenté par un groupe de moines copistes d'un nouveau genre, brebis égarées de l'ère où le savoir se transmettait dans des salles de classe. Nourrir le monstre est un titre évocateur. Le web est un monstre boulimique ayant toujours soif de données, si bien que ses vassaux des temps modernes ont du mal à  renouer avec la vraie vie.  Dans La mise au vert, Corado et Terence, webmasters fusionnels, ont bien besoin d'air pur en famille pour se déconnecter du monde virtuel:
"Pourquoi les payait-on au fond? Pour tenir à jour deux sites web à peu près confidentiels mais prestigieux."
Inventer pour mieux aborder le réel. Car, il est évident que notre époque est une époque de fou, où nous, pauvres humains, sommes les perdrix affublées de lunettes opaques pour éviter de s'entretuer. "Si on les laissait faire, elles passeraient leur vie, leur courte vie, à se battre entre elles" explique le père d'Aleth, dans Un autre monde. Comme elles, aveuglés par l'écran, les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, nous ne sommes plus capables d'entretenir un dialogue constructif, sans sous-entendu, sans rapport de force caché. Le chamois sacrifié dans la dernière nouvelle est le symbole de la perte d'un temps où les hommes vivaient entre eux, sans intermédiaire.:
"Ils sont encore là et nous aussi, alors nous les survivons. On ne les touche pas."

Alors qu'arrive-t-il quand l'être humain est incapable de s'auto-gérer, emporté par la fièvre de la réalité virtuelle, incapable "d' envisager les conséquences de ses inconséquences" au point de mettre en danger son travail? Dans 23, rue des Palombes, Christine Balbo met en scène un Effaceur, un tueur  d'un nouveau genre, qui fait le ménage du web, à l'instar de sa voisine, Mme Santiago, qui fait le ménage dans l'entreprise, et vit encore dans la réalité quotidienne.

Le monde dépeint dans ce recueil est un monde "saturé de communication" dans lequel il est de plus en plus difficile d'y marquer son empreinte durable et réelle. Christine Balbo a pris le parti de l'humour "aigre-doux" pour décrire un monde imaginaire qui, au fil des pages, ne s'avère pas si fanstamagorique que ça. Ses personnages se sentent piégés dans une société qui les dépasse et, à défaut d'y trouver une volte-face, baissent les bras, ou ont un sursaut de lucidité.
Finalement, n'est-ce pas la lucidité qu'il faut à tout prix entretenir?

A découvrir!

Le Prix Ozoir'elles 2014 :
Voici la sélection officielle !
"Les gorges rouges" de Christine Balbo (éditions Rhubarbe)
"Caprice de la reine" de Jean Echenoz (éditions de Minuit)
"Derrière les grilles du Luxembourg" de Pablo Mehler (éditions Moires)
"Passage de l'amour" de Pascale Roze (éditions Stock).
Verdict au salon du livre d'Ozoir-la-Ferrière le samedi 29 novembre 2014 !