Trois romans sur la nature déchainée: Ouragan, En attendant Babylone, Zola Jackson

Laurent Gaudé, Ed. Actes Sud Babel, août 2013, 188 pages, 7 euros

 "Redonner la parole aux oubliés du monde."


Selon Laurent Gaudé, "la littérature passe son temps à chanter le deuil de ceux qui perdent tout", ainsi Ouragan chante le deuil de ceux qui ont tout perdu dans l'ouragan il y a cinq ans, et met en avant la population noire restée dans le déluge.
Le roman n'a pas pour mission de dénoncer quoi que ce soit. Les personnages sont mis à nu à cause du déchainement de la nature, et la problématique de l'auteur est de savoir comment vont réagir ceux qui ont tout perdu: famille, biens, maison, ville...
"Nous serons dans la vérité nue du monde" chante Joséphine à l'approche du cataclysme. Les hommes et les femmes vont devoir puiser des ressources qui jusque là leur étaient inconnues.
Quant au style de ce roman, il est superbe. Le rythme est en adéquation avec les événements. Le point disparaît lorsque la tension augmente. Le premier chapitre donne le rythme, lorsque l'auteur écrit une polyphonie des voix des personnages en présence pour annoncer l'arrivée de l'ouragan.
Gaudé poursuit sa réflexion sur la mort, entamée déjà dans La porte des enfers, et le rôle de la religion par le biais du prêtre errant dans la Nouvelle Orléans. Justement cette ville ne serait-elle pas devenue la nouvelle porte des Enfers? Prisonniers armés, crocodiles, eaux montantes, les dangers s'accumulent.
Encore une fois, l'auteur nous propose un très bel exercice de style dans lequel j'ai pris un énorme plaisir à "croquer" les pages.Devant la nature, nous ne sommes rien, et surtout: "nous ne sommes pas à l'échelle de ce qui va venir".
Un seul conseil: ne pas passer à côté de cette lecture


Amanda Boyden, Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Olivier Colette et Judith Roze, avril 2012, 432 pages, 8 euros

Bienvenue à Orchid Street! 


Imaginez: vous avez le pouvoir de pointer une loupe magique sur un quartier de la Nouvelle Orléans et d'observer ce qui s'y passe, au jour le jour. C'est ce qu'a écrit Amanda Boyden, en articulant son récit autour de quatre couples vivant dans la même rue. Il y a le couple blanc Ariel-Ed: gérante d'hôtel, elle fantasme sur son adjoint pendant que lui reste à la maison et s'occupe des enfants. Leurs voisins noirs, Cerise et Roy, incarnent le vieux couple encore amoureux malgré le temps. Les frères Muzzle et Fearius sont "les électrons libres", et vivent de trafics de drogue. Enfin, il y a Philoménia (Prancie) qui désire "épurer sa rue de tous les éléments indésirables" et attend patiemment que son mari Joe qui ne l'a jamais aimée se décide enfin à mourir de son cancer du colon.
Une fois le décor planté, un accident domestique et l'annonce de l'arrivée de l'ouragan Yvan vont permettre aux voisins de faire plus ample connaissance et surtout sauter le pas sur leurs désirs les plus inavoués. Le climat de la Nouvelle Orléans, chaleur, humidité, ouragan, agissent sur les états d'esprit. Ariel "perd les pédales": "dans quelques minutes, son mari sera cocu. Et elle sera elle même autre chose. Elle ne sait pas encore l'appeler". Elle paiera cher son manque de discernement.
Le lecteur assiste en tant que témoin à la vie de cette rue. L'auteure a su adapter son style en fonction des personnages. Ainsi, on navigue sur un registre de langue très familier avec Fearius, pour ensuite tourner la page et se retrouver avec Prancie qui vouvoie son mari et parle sur un registre soutenu.
Le lecteur est happé par ces "morceaux" de vie: j'ai tourné les pages avec délectation sans une fois me douter ce que pourrait être la fin.
Amanda Boyden a su peindre avec justesse la vie d'un quartier au quotidien dans une ville où les gens de couleur et de culture différentes tentent de vivre ensemble. Finalement, c'est la Nature le personnage principal, car c'est elle qui mettra tous ces gens sur un pied d'égalité un an plus tard avec l'ouragan Katrina. Un très bon premier roman à lire sans hésitation.


Gilles Leroy, Ed. Folio Gallimard, mai 2011, 160 pages, 5.6 euros

Une vie en enfer.


"On ne quitte pas la Nouvelle Orléans. On y naît.On y crève. C'est comme ça."
A partir de ce constat simple, Zola Jackson, institutrice à la retraite, décide de rester chez elle avec son labrador Lady, au lieu de fuir avant que l'ouragan ne frappe sa ville. De toute façon elle a bien survécu à Betsy, il y a quarante ans, avec un bébé malade, alors Katrina...
Et même si l'envie de vivre s'échappe peu à peu avec le temps, elle suit les recommandations du manuel de survie distribué par la ville en cas de phénomène météorologique exceptionnel. Zola sait surtout qu'on est réduit à rien face au déferlement des éléments; du coup, elle recherche aussi cette confrontation qui s'annonce.
 Dans cette ville sudiste, longtemps raciste et mal aimée des Dieux, elle y a tout connu, mais aussi tout perdu. Partir, c'est bien joli, mais où car "c'est juste qu'on n'a personne d'autre où aller!" Grâce à une construction elliptique, le lecteur en apprend plus sur la vie de Zola et comprend mieux son état d'esprit.
A travers les vapeurs brumeuses de l'alcool devenu son compagnon lorsque rien ne va plus, Zola couvre les vents de sa voix, et malgré elle, raconte ce qu'elle voit. Ainsi, "les ruisseaux de Sodome devaient être plus sains" que les eaux qui envahissent son quartier, l'odeur fétide rappelle la simple condition de mortel, le paysage de désolation interroge sur Dieu...
Et même si elle n'attend plus rien de la vie, et même si son Caryl n'est plus là, Zola s'accroche pour sa chienne, unique compagne fidèle jusqu'au bout. Katrina inspire, et c'est réussi. Gilles Leroy a inventé un sacré personnage qui, malgré les vicissitudes et les malheurs de toute une vie, se bat pour la garder alors que plus personne ne l'attend...Bien écrit aux ellipses narratives intelligentes ce roman est un bon moment de lecture qui me réconcilie avec l'auteur du Prix Goncourt 200.

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