REGARDS CROISES (6) L'Exception, Audur Ava Olafsdottir

  Ed. Zulma, avril 2014, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson, 337 pages, 20 euros

 

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"Pardonne-moi, mais je l'aime. Tu es la dernière femme de ma vie."
Telles sont les paroles de l'aveu de coming out formulées par Floki à son épouse Maria. Onze ans de mariage, des jumeaux de trois ans, et une phrase lapidaire de rupture prononcée pendant le feu d'artifice de la Saint Sylvestre, si bien que la jeune femme n'est pas tout à fait sûre de la véracité de ce qu'elle a cru entendre.
Et pourtant, Floki décide de partir tout de suite chez son amant homonyme, laissant une épouse perdue, qui va faire l'expérience de la solitude et le deuil de son mariage. Lui, "c'était l'homme de sa vie", et "désormais, l'homme le plus vieux de la maison affichant à peine trois ans, on peut prétendre à juste titre qu'en l’occurrence il y a carence."
Certes, il y avait bien des absences nocturnes, des week end gâchés soi-disant par un surplus de travail, des silences gênants parfois lors des séjours en amoureux, néanmoins, jamais Maria ne s'est posée la question d'une éventuelle liaison, encore moins avec un homme!
"Tu es l'Exception de ma vie, dit-il. Je me sentais bien avec toi mais je savais que ça ne pouvait pas durer éternellement."
Comment trouver des réponses aux questions légitimes qui s'accumulent dans son esprit? A défaut de harceler Floki, Maria se tourne vers sa voisine, Perla, auteur-nègre de polars la nuit, et conseillère conjugale le jour, qui a su surmonter son nanisme en se tournant vers les autres:
"Selon elle, avoir un pied dans la fiction et l'autre dans les Sciences Humaines, c'est un peu se tenir debout sur deux icebergs s'éloignant l'un de l'autre. Ces domaines fusionnent néanmoins souvent dans son esprit."
Justement, Perla pense qu'il ne faut pas mettre de mots à cette expérience. Maria doit se contenter d'être l'Exception dans le parcours amoureux de Floki, et en cela rester la seule et l'unique. Comme "tous les gens ne comprennent pas les mots de la même manière", ils ne lui seront pas d'un grand secours pour panser ses plaies.
Pas facile cependant de se retrouver seule du jour au lendemain sans n'avoir jamais rien vu venir. Alors, quand l'ex-époux prend les jumeaux pour le week end, Maria a quarante-huit heures pour "inventorier la forme et le fond de la souffrance", surtout qu'un autre événement, et non des moindres, vient s'ajouter à son histoire personnelle, lorsque sa mère lui demande de rencontrer Albert, son père biologique, qu'elle n'a jamais vu!
"Si ta vie est un roman, une telle saturation d'événements dramatiques semblerait peu vraisemblable", lui dit Perla, à juste titre. Or, Maria fait front, tente de dompter les sentiments de vengeance, de colère ou de haine qui pourraient l'envahir. Elle refuse le chaos de sa vie. Elle fait face calmement, courageusement, et voit en ses enfants et une possibilité d'adoption, l'occasion de tourner sereinement la page.

L'auteure conjugue avec grâce l'humour et le sérieux pour aborder le thème de la séparation. Parce que la rupture n'est pas conventionnelle, parce que Floki avoue son homosexualité, Maria devient une Exception, un être unique dans l'histoire de l'autre. On est frappé par l'absence de cris, de révolte de la part de cette femme abandonnée. Pourtant, la douleur est réelle, et depuis son coming out, Floki est souvent aussi froid que l'hiver polaire islandais! Son ex-amant et meilleur ami la force d'aborder la nouvelle année en apprivoisant le manque de l'autre toujours aimé.
Le personnage de Perla est central. Cette voisine haut en couleurs, qui se dit finalement spécialiste en meurtre et conseillère conjugale, a compris, du haut de ses un mètre vingt,  que ce qui se passe chez sa voisine est matière à écrire un roman. Elle prend des notes, écoute Maria, lui prodigue quelques conseils avisés sans pour autant condamner son ex-voisin. Elle devient une clé essentielle dans le cheminement personnel de l'héroïne, si bien que le lecteur peut se demander à juste titre si Maria n'est pas finalement un personnage créé de toute pièce dans l'imagination de  Perla!

L'Exception est un roman réussi, un petit bijou anti-mélancolique et hautement poétique, sans fausse note, où l'hiver polaire et instable islandais est représentatif du désordre intérieur et émotionnel de Maria. On ne sombre jamais dans les larmes et la tristesse, mais dans cette possibilité d'un nouveau départ, d'une nouvelle vie où l'apaisement et l'accord avec soi-même sont les maîtres mots.

L'article de Christine Bini sur ce roman sur son blog La lectrice à l’œuvre: http://christinebini.blogspot.fr/2014/04/regards-croises-6-lexception-dauur-ava.html

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