L'emprise, Marc Dugain

Ed. Gallimard, collection  Blanche, avril 2014, 320 pages, 19.5 euros.


Launay, chef de l'opposition, attend son heure. Les sondages récents le désigne, à dix-huit mois de l'échéance, comme le futur président de la République. En effet, en France, "le rythme ternaire du quinquennat est toujours le même: enthousiasme, déception, accoutumance."
Même si Launay a beaucoup œuvré pour en arriver là, il reste froid et lucide. Il sait que la dernière ligne droite est pavée d'embûches: des ennemis politiques, forcément, dont Lubiak, un cadre de son propre parti, aux dents longues et "copain" avec des émirs, des patrons de grosses entreprises, Volone et Deloire, "les hommes araignées de la politique française", qui ont financé les dernières campagnes électorales de façon très obscure, mais aussi et surtout sa propre épouse, Faustine, qui depuis le suicide de leur fille cadette, lui en veut à mort, et est "devenue son chemin de croix, la route du calvaire."
Et pourtant, on a l'impression que cet homme politique qui veille à ne pas tremper dans des magouilles pour ne pas se faire épingler, est un animal à sang froid. Rien ne l'atteint, ou semble l'atteindre. Même ses étreintes avec Aurore, sa conseillère en communication, sont froides et rapides, hygiéniques. Seule la vie politique et ce qu'elle apporte de difficultés donne un sens à sa vie:
"Chacun devait, d'une façon ou d'une autre, porter sa croix. Le poids de celle-ci n'était supportable que si sa vie politique en était l'exact contrepoids par la masse de satisfactions qu'elle était censée lui apporter."

Or, une affaire risque de le faire tomber. Lorsqu'il était Ministre de la Santé, Launay a autorisé la construction et la mise en fonctionnement d'incinérateurs de deuxième génération, construits par l'entreprise Arléva, dirigée par  Volone. Depuis, à proximité de ces machines, des cas nombreux de cancers ont été détectés sur la population environnante. Comment étouffer l'affaire, si ce n'est faire appel à la DCRI (Direction Centrale des Renseignements Intérieurs) dirigée par Ange Corti, qui dit de sa fonction:
"Je n'aide personne. Je régule le trafic dans l'intérêt du pays et dans le mien, qui est de rester à ma place. Toute chose tend à persévérer dans son être, dit je ne sais quel philosophe. J'en suis la plus parfaite illustration."
Corti sait tout, entend tout, régule tout. Tout le monde a besoin de lui, veut le mettre dans sa poche, mais il reste étonnamment neutre. Il envoie un de ses agents, Lorraine, enquêter sur une affaire en lien avec ce qui pourrait devenir un scandale d'Etat, à la hauteur de celui du sang contaminé.

Marc Dugain s'est inspiré de l'affaire Karachi pour écrire ce roman, et livre une démonstration de politique politicienne où la fidélité et l'honnêteté sont accordées au plus offrant. Launay est un personnage fascinant, engoncé dans une carapace de froideur que même lui n'arrive plus à retirer. "De l'ennui épais et lourd naissent les ambitions durables" dit-il, pas sûr qu'il aime finalement cette drôle de vie où la jubilation n'arrive que lorsqu'on se sort des difficultés.
L'auteur nous offre une analyse intéressante quant au rôle de la communication en politique, un constat vraisemblable qui fait froid dans le dos:
"Depuis deux bonne décennies, la forme avait pris le pas sur le fond, et face au phénomène croissant de l'impuissance publique, l'image devait se gérer comme les derniers deniers d'une famille frappée d'impécuniosité. Il ne s'agissait pas d'aborder le réel de façon convaincante mais de créer une fiction crédible."
Paradoxalement, c'est Ange Corti, le Corse, qui paraît le plus honnête envers lui-même. Il a conscience qu'il ne fait que passer dans la vie, "sans commencement, ni fin. Une façon de reconnaître qu'il n'était qu'une parenthèse (...) un sursaut dans la généalogie". Il est passé maître dans l'art de la manipulation et a acquis un recul tel que rien ne lui fait peur.
Enfin, le roman s'ouvre et se referme sur Lorraine et son fils Gaspard, léger schizophrène, obsédé par le cinéma de la nouvelle vague et par les statistiques, incapable, de par sa maladie, de mensonges et de trahisons, parfait antithèse du personnage de Lubiak, requin aux dents longues.
De ce fait, à travers Gaspard, Dugain n'a-t-il pas voulu dénoncer cette politique politicienne où ne survit que les plus retors et les plus magouilleurs. Il y a du House of Cards dans L'emprise. Certes, Launay est moins machiavélique que Franck Underwood, mais, comme lui, il ne vit sans remords ni regrets, et ne regarde jamais en arrière.
L'Emprise est presque un polar  finalement, mais surtout un livre qui, malgré la fiction, ne nous réconciliera pas avec la politique.





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