Le village évanoui, Bernard Quiriny

Ed. Flammarion, janvier 2014, 218 pages, 17 euros

Boule à neige


Au fin fond de l'Auvergne, un village, Châtillon-en-Bierre, se retrouve soudain coupé de tout. Le néant entoure le canton. Passée une limite, les voitures tombent en panne, les piétons et cyclistes avancent sans fin sur une ligne droite, et lorsqu'on veut joindre la famille ou les amis qui habitent au delà, par mail ou au téléphone, les villageois, effarés, se rendent compte qu'ils sont bel et bien isolés!
Pourquoi ce village et pas un autre? Là n'est pas la question de ce roman. Bernard Quiriny devient entomologiste-littéraire. Le village évanoui est un sujet d'étude sur une question fascinante: comment s'organise une population lorsqu'elle se retrouve en autarcie complète du jour au lendemain?
A défaut de savoir ce qu'est devenu le monde de "l'autre côté du mur",à défaut d'apprendre que l'apocalypse a eu lieu où que le vide est apparu matériellement, la population tente de s'organiser.  Cette dernière est dirigée par le maire en place Agnelet, "gonflé d'orgueil et humble devant la tâche". Lui et le conseil municipal ont très vite compris que la supérette est devenu désormais "le grenier du village" tant que les cultures des champs n'ont pas été faites. Seulement comment distribuer au mieux les vivres?
Chacun y va de son point de vue; chacun défend les siens. A force, le stress, les suicides et les dépressions sont monnaie courante et, chose incroyable, de plus en plus de  villageois se tournent vers la spiritualité, si bien que le père Delapierre y flaire la bonne affaire: "le poisson était là, grouillant; il n' y avait qu'à lever le filet."

Mais, les droits et les devoirs de chacun ne sont-ils pas caduques lorsqu'on vit ensemble, contraints et forcés? Dès lors, même si "Châtillon est séquestrée", "Châtillon vit toujours" mais doit faire face aux dissidents. Ainsi, l'un d'entre eux, et pas des moindres, décide de mettre en place sa propre communauté indépendante, sous la forme d'un ranch sur ses terres agricoles. Jean-Claude Verviers, aidé de son voisin Schmitz, créé de toute pièce un véritable Etat autonome, né de son "envie profonde de reprendre possession du territoire réduit dont la Providence exigeait qu'ils se contentent, à le reconnaître comme leur et à s'en rendre maître".
Cette nouvelle organisation sociale, mi-féodale, a raison de la politique prônée par le maire Agnelet. Désormais, le nouveau maître des lieux est "un petit teigneux":
"Le canton se disloquait, non pas selon un critère racial ou religieux, mais parce qu'un petit teigneux à l'allure napoléonienne avait décidé de suivre son instinct, entraînant une armée dans son sillage."

Jérémie Mathieu, coincé à Châtillon par hasard, et écrivain en mal de notoriété, décide d'enregistrer les témoignages divers et variés des habitants, dans le souci, pourquoi pas, d'acquérir une gloire post-mortem. Par les enregistrements retranscris, le lecteur prend connaissance des points de vue des acteurs du drame qui se joue.

Même si l'idée est bonne quoique pas originale (un certain Stephen King l'a exploité dans Dôme), ce roman m'a dérangé à plus d'un titre. En effet, Bernard Quiriny propose, en filigrane, une vision personnelle du futur, une société sans pétrole, sans communications faciles et voyages instantanés. Et sa vision, toute cohérente soit-elle, est à la limite du point de vue politique nationaliste. Ainsi, le personnage Ancel explique que Châtillon-en-Bierre est: "un village pilote puisque nous expérimentons l'obligation de subvenir à nos besoins et de relocaliser les activités productives."
Finalement, le véritable propos du roman porte sur notre capacité à subvenir à nos besoins en consommant "local". La critique de la mondialisation et de la société consumériste est à peine voilée. Or, il s'avère que le village pilote en question, à force de ne penser qu'à sa propre survie, en vient à délaisser l'éducation (l'école buissonnière devient récurrente), et ne propose pas de projet adéquat pour analyser et chercher une issue leur permettant de retrouver le monde extérieur.
La jeunesse n'est qu'un vague personnage secondaire ou ramenée à une bande de vauriens faisant les quatre cents coups.
Pas facile donc de trouver un dénouement digne de ce nom, cohérent, complément antithétique au paradoxe de Zénon expliqué en situation initiale quand "chaque coup de pédale semblait rajouter à la distance à parcourir." Châtillon-en-Bierre est-il un village condamné, décor d'une boule à neige qu'on secoue de temps en temps négligemment, à défaut d'en extraire "la subtantifique moëlle"?