Le grand Coeur, Jean-Christophe Rufin

Ed. Folio Gallimard, janvier 2014, 592 pages, 8.4 euros

Puissance romanesque

"Le plus étrange c'est que ce dénuement, loin de m'accabler, me remplit d'un plaisir inattendu. Je me sentais nu comme un nouveau né. Et en effet, c'est à une nouvelle vie que je naissais. J'avais fait le deuil de mes rêves et je les avais remplacés par des souvenirs."
C'est un homme de cœur qui parle, en l'occurrence Jacques Cœur (l'expression est facile...), personnage historique fort méconnu, proche de Charles VII, dont la France lui doit une vision résolument moderne du commerce avec l'ouverture aux marchés du Moyen Orient et européens.
Homme discret et intelligent, il a bâti seul une fortune exceptionnelle, tout en se doutant que ses amis d'un jour seraient ses ennemis de demain. Parmi eux, le roi lui-même, dont le choix de mettre fin à la Guerre de Cent ans lui a permis de développer son entreprise:
 "Il était le seul, en acceptant la paix, à pouvoir rétablir les communications de ces trois maréchaux de France. Le pays allait alors redevenir un lieu d'échange vers lequel convergeraient les produits du monde entier, de l'Ecosse comme de Florence, d'Espagne comme de l'Orient."
Mais se lier à Charles VII c'est aussi accepter de se lier avec un homme retors: "plus j'apprenais à le connaître, plus je mesurais à quel point il était dangereux, blessé, jaloux, méchant, ne laissant à personne le loisir de lui échapper (...) mais j'étais incapable de me protéger".
Pour le paraître et l'ostentatoire, son épouse s'en charge. Jacques Coeur fait partie de ceux qui ont soif d'aventures, de voyages, dont le matériel n'est qu'un instrument et non pas un objectif de vie. Un jour, il rencontre Agnés Sorel, maîtresse du Roi. Débute alors une amitié amoureuse qui le précipitera vers une fin qu'il avait anticipée depuis le début.
Historiquement, on ne sait rien des liens qui unissaient le Grand Argentier du Roi à Agnès, sauf qu'il fut son légataire testamentaire. La fiction romanesque prend alors le pas sur la réalité. Comme le Jacques qui écrit ses mémoires, l'auteur peut dire: "de créature, je suis devenu créateur."
Sa puissance  tient de cette capacité à rendre vivant un personnage dont on ne possède aucun portrait mais dont on connaît quelques détails de sa vie.
Rufin écrit: "l'essentiel, mon seul désir, est que ce mausolée de mots, loin d'enfermer un héros mort, libère un homme bien vivant."
 Il a su insuffler une âme à un personnage essentiel et méconnu de l'Histoire de France, ayant vécu sans le savoir à l'aube de la Renaissance, très lucide sur lui-même et les autres, à la fois instigateur et victime d'un système qu'il a lui-même crée.

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