Le bruit et la fureur, William Faulkner

 Ed. Folio Gallimard, 1972,  384 pages, 8.4 euros

 "J'ai vu le commencement et la fin."


Un peu perdue les cinquante premières pages, il m'a fallu lire la préface du traducteur pour bien me situer le contexte, les personnages, et surtout appréhender la technique littéraire du "courant de conscience" dont j'ignorais tout jusque là. Puis, je suis véritablement entrée dans ce roman complexe, déroutant, rempli de fulgurances littéraires, et écrit tel un monologue intérieur retranscrivant les fils achevés ou inachevés de la pensée.
L'histoire de la famille Compson est pleine de bruits: elle est remplie à longueur de journées des gémissements de Benjy, l'idiot de la famille, "Benjy se mit à gémir longuement, désespérément. Ce n'était rien. Juste un son." Ces plaintes s'accompagnent des appels incessant de la mère, cloîtrée dans sa chambre, des menaces du frère Jason qui veut l'envoyer à l'asile, des prises de bec entre les domestiques noirs. Le bruit, c'est aussi le tic tac incessant des horloges qui hante l'esprit de Quentin, le fils, étudiant à Harvard, et amoureux de sa sœur. Enfin, le bruit c'est aussi la rumeur qui court sur les mœurs de la sœur, Caddie, et plus tard sur celles de sa propre fille.
Par le choix de trois monologues intérieurs et un récit objectif à la fin, l'auteur décrit la déliquescence d'une famille sudiste au début du siècle. De mauvaises décisions en malchance, les Compson deviennent l'ombre d'eux mêmes. Dès lors, en filigrane, le lecteur comprend qu'un de ses membres, involontairement, sera mis de côté. Jason va grandir avec "la fureur" en lui. Il devient un homme en colère, "au sang froid", hargneux. pourtant, sa mère dit de lui qu'il est "sa joie et son salut", mais n'est-il pas aussi celui qu'on a sacrifié pour permettre au restant de la fratrie de pouvoir vivre leur vie? Ainsi, Jason devient l'incarnation de la fureur à un point tel qu'elle lui donne d'horribles migraines. Et, au milieu de cette famille de Blancs, les domestiques noirs (nègres selon l'expression bien sudiste), dont la doyenne, Dilsey, témoins impuissants de ce carnage. Dilsey peut dire; "j'ai vu le commencement et la fin"; en effet, elle a vu cette famille heureuse et prospère malgré le handicap de Benjy, et elle voit ce qu'il en reste. Malgré les brimades, la méchanceté gratuite de Jason,le dénuement, elle reste dévouée et attachée aux Compson, berçant encore le grand corps bestial de Benjy tel un bébé. Le père Compson aimait à dire qu'"un homme est la somme de ses malheurs". Il a laissé une famille à l'agonie, dépassée par ses enfants et sa rancœur, incapable de tourner la page. Le style employé déroute au début puis imprègne le lecteur au point de faire corps avec le récit. Il symbolise à lui seul les déraillements de l'esprit, les non-dits, les vitesses de la pensée. Et même si quelques passages restent obscurs, on ne peut que convenir que ce n'est que le choix de Faulkner de garder une part de mystère. Néanmoins, cette œuvre est la preuve que la prose peut être au service du récit.