La ville, William Faulkner

Ed. Folio Galliamard, juin 2012, traduction de Jules Bréant, Marc Anfreville, Antoine Cazé, Aurélie Guillain, 576 p.

Dans les années 20, dans la petite ville imaginaire de Jefferson, état du Mississippi, un certain Flem Snopes, parti de rien, deviendra le président de la banque locale. Par le prisme de trois narrateurs qui se succèdent en boucle, le lecteur découvre l’ascension de cet homme étrange, plus avide de reconnaissance que de possession matérielle.
Flem est le sujet principal du roman, et pourtant il intervient peu de manière directe. On comprend vite que les bases de sa fortune sont dues en partie à la corruption (trafic de cuivre), mais aussi qu’on a affaire à un homme malin, toujours au courant de ce qui se passe autour de lui, et capable de cerner rapidement les gens qu’il rencontre.
Or, Flem a un talon d’Achille : son épouse Eula : « ce seul nom au désir mâle qu’elle attisait jusqu’à la douleur par le seul fait d’être là, de respirer, elle qui avait été conçue et mise au monde, était devenue partie du Mouvement Universel ». 
Par ses seuls passages dans la rue, elle provoque désir et convoitise : « c’était plutôt qu’il y avait en elle trop de ce que l’envie d’un seul corps de femme peut contenir, et retenir : trop de blancheur, trop en elle de la femelle, trop peut-être de pure splendeur ».
Et, parce qu’elle engendre autant de réactions, la communauté pourtant assez puritaine lui pardonne son écart de conduite avec le maire et directeur de la banque : Manfred de Spain. Pendant plus de dix-huit ans, Jefferson va couvrir leurs amours illégitimes et la trahison d’Eula…
Mais, l’époux trahi est l’incarnation de la patience. Année après année, il gravit les échelons de la reconnaissance sociale. Désormais on parle « d’industrie Snopes », et les habitants se sentent à la merci de cette réussite : « en se défendant contre d’autres Snopes, les Snopes devront nécessairement nous défendre et nous protéger nous aussi, nous, leurs vassaux et leur propriété ».
Même les « autres » Snopes pouvant nuire à la réputation de Flem ne sont pas épargnés.
Ainsi, Flem devient dangereux aux yeux des notables de Jefferson ; même le procureur municipal, Gavin, ancien amoureux transi d’Eula et protecteur attitré de Linda, la fille du couple, dit :
« Défendre Jefferson contre les Snopes, un problème dramatique, une urgence, un devoir impérieux. Sauver un Snopes des Snopes, c’est un privilège, un honneur, un sujet de fierté ».
Dans ce roman, William Faulkner s’intéresse à la réussite d’un homme qui va construire un véritable empire, davantage en quête de respectabilité grâce à un statut social, qu’en quête de richesse. Certes, il a fallu de l’argent pour asseoir les bases de la conquête de Flem, mais le lecteur se rend compte que l’acquisition de la fortune est secondaire ; c’est un moyen et non une fin.
Enfin le personnage d’Eula Snopes (née Varner) est central. En effet, Flem l’a aussi considérée comme un « moyen » de réussite et non comme une épouse à aimer. La réaction des habitants de Jefferson à son encontre est très intéressante, car largement en contradiction avec leurs principes de vie.
Ainsi, en filigrane, La Ville invente la trilogie Snopes, « époustouflante création non d’une famille, ni même d’une tribu mais d’un bestiaire à peine humain, dépourvu de passé et de mémoire » (Pierre Assouline), et en définit les grands thèmes.