La ville des serpents d'eau, Brigitte Aubert

Ed. Points Seuil, septembre 2013, 326 pages, 7 euros

Le masque lisse des apparences...



Vince Limonta a tout perdu: son penchant excessif pour l'alcool lui a valu, suite à une bavure, d'être radié de la police où il officiait en tant que lieutenant. Depuis, il boit toujours, mais il est revenu dans sa ville natale d'Ennatown, la "ville des serpents d'eau" en langue iroquoise.
Là, il occupe ses journées comme jardinier du cimetière, tente de se racheter une conduite en écoutant les bonnes paroles de son ami le Père Roland, et partage des bières avec son camarade de toujours Snake T, un raté, comme lui finalement.
On pourrait croire qu'il ne se passe rien à Ennatown, ville assez cossue, dont le Comité de charité est (excessivement) actif:
"En dehors de leur réunion mensuelle, les dirigeants du Comité de Charité interconfessionnel avaient pris l'habitude de se retrouver dans des circonstances informelles (...) Ils fréquentaient les mêmes cercles du pouvoir et de la finance, pesaient lourd lors des élections, et, même s'ils avaient des divergences politiques ou des opinions contraires, ils formaient une sorte de club, une confrérie de notables qui s'échangeaient les bons mots et les bons tuyaux."
En effet, qui pourrait croire que, dans cette ville idéale, cinq gamines ont brutalement disparu? Or, seuls quatre corps ont été retrouvés. Le dernier, celui de Vera Miles, ne l'a jamais été...
Le lecteur apprend très vite que cette dernière est vivante, cachée dans une cave dans laquelle elle vit depuis plus de treize ans maintenant. Elle a mis au monde une fille, Amy, dont le père n'est qu'autre que le Noyeur, son tortionnaire. Peu avant Noël, elle réussit à libérer sa petite, muette depuis la naissance, à qui elle confie un mot. Voilà partie Amy, au cœur d'Ennatown... Sa rencontre avec Black Dog, vieux SDF, déficient mental au grand cœur, va provoquer des remous au sein de la société bien pensante du Comite de charité. Qui est cette petite que personne ne connaît? Et si le géant noir était finalement le Noyeur tant recherché?
Seul Limonta a bien compris que la réalité est bien plus complexe. Cette enquête va lui servir de thérapie, de cure de désintoxication temporaire...

On comprend vite que le Noyeur est un sociopathe; sous l'apparence du masque lisse de la normalité se cache la folie. Il est d'autant plus difficile à démasquer qu'il est parfaitement intégré dans la société. Seulement, acculé à agir après la fuite d'Amy, il va faire des erreurs...
Pour brouiller les pistes, Brigitte Aubert n'hésite pas a changer de narrateur, quitte à se placer du point de vue du meurtrier.
Cette construction de récit fonctionne jusqu'au dernier quart du roman, mais à force de recoupements, le lecteur attentif devinera qui est le tueur en série.
Au delà du polar, l'auteure s'attaque aux faux-semblants, à cette bourgeoisie citadine bien sous tous rapports mais qui cache beaucoup de secrets. Les ficelles de la narration sont parfois assez grosses, mais on ne sombre pas dans le ridicule.
Finalement La ville des serpents d'eau est un polar honnête et sans prétention qui remplit son contrat de suspens. A découvrir.