Jesus Man, Christos Tsolkias

Ed. 10/18, collection domaine étranger, janvier 2014, traduit de l'anglais (Australie) par Jean-Luc Piningre, 450 pages, 8.40 euros

Âmes sensibles s'abstenir!


Premier roman de l'auteur de La Gifle, écrit en 1999.


"Il n'était pas laid, mais ne s'en rendait pas compte. Le miroir révélait des asymétries - Marque d'un léger embonpoint, ses seins pendaient un peu - pour lui une masse affreuse et molle. Ce ventre, lourd comme du plomb. Le long Prépuce qui donnait à son sexe une forme pointue. Une seule idée en tête, trancher ce corps, le retrancher du monde, un ravissement de ne plus voir ça."
Il, c'est Tommy, ayant grandi dans un cocon familial aimant avec ses deux frères Dominic et Luigi. Sa mère, immigrée grecque au tempérament de feu, l'a préservé des vicissitudes de la vie quotidienne, si bien que lorsqu'il est confronté "au monde du dehors", aux yeux des autres et au travail, Tommy lâche prise. Son rejet et sa peur mêlée de la société australienne, raciste, violente et souvent puritaine auraient pu se transformer en une dépression, mais chez le jeune homme, qui n'a jamais accepté son apparence physique, cette dépression prend une apparence violente et crue. En effet, Tommy se vautre littéralement dans la dépendance à la pornographie d'une part, et la dépendance au zapping télévisuel d'autre part, le tout ponctué de crises de rejet de son aspect physique.
"Pour retrouver son équilibre, il avait besoin de parcourir les étals porno. Même à l'heure de la fermeture, confronté au déni, il était heureux de voir la marchandise renouveler son excitation."
Ainsi, le lecteur suit, effaré, cette descente aux enfers, à travers des pages très crues à la limite du supportable, en bénéficiant de "pauses" lorsque le protagoniste retrouve le foyer familial.
"L'agence pour l'emploi, la salle de sport, le sex-shop. La routine." Cela devient le "métro-boulot-dodo" de cet homme perdu qui en vient à détester ce qu'il est devenu. Même sa culture religieuse, même sa volonté inexorablement reportée au lendemain n'y peuvent rien. Tommy se perd, sombre, hanté par des voix intérieures que seul l'alcool arrive à calmer:
"L'alcool dissipait les voix intérieures, les pulvérisaient. Ne restait que l'appétit sexuel."
Incapable de soigner son sex-addict, le jeune homme entreprend une démarche suicidaire. Très lucide sur sa situation, détestant ce qu'il est devenu, et incapable de lutter, il ne lui reste plus que la mort, encore  faut-il en avoir le courage:
"Il fantasmait régulièrement sur sa mort. Son absence serait un soulagement. Puis la culpabilité confirmait ce qu'il savait déjà: il était une chose obscène, à peine humaine."

Enfermé chez lui, véritable reclus, rejetant désormais sa fiancée et sa famille, Tommy incarne celui qui est prêt au sacrifice ultime pour se laver de ses pêchés. Car, l'icône de la Vierge placée sur la télévision afin d'être observée par la Madone et l'Enfant n'ont pu le faire renoncer à son addiction. Désormais, c'est la folie qui hante le jeune homme:
"Le miroir était une provocation. Bien qu'il ne mangeât presque plus, perdant le goût de la nourriture, Tommy s'emportait contre ce corps qui ne voulait pas changer. La peau pâle de ses cuisses, le diamètre inconsidéré de son ventre."

On pourrait croire que Tsolkias ne raconte que la descente aux Enfers d'un seul personnage, mais le destin de Tommy n'est que l'aboutissement d'un long processus de malchance ou de mauvais œil sur la famille entière. En effet, cela fait longtemps maintenant qu' Artie (le père de Tommy) associe le malheur des siens à la vue d'un corbeau annonciateur. Dès qu'il voit cet oiseau de malheur, il sait que quelque chose de grave va se produire. Cette superstition est devenue une légende familiale plus ou moins prise sérieusement. Or, Tommy a rencontré plus d'une fois cet animal de mauvais augure, et sait en son for intérieur qu'il est une victime du divin, qu'il ne peut pas lutter...

On pourrait reprocher à l'auteur des pages malsaines à la limite de la complaisance: les descriptions des contenus pornographiques sont parfois à la limite du soutenable. Pourtant, elles ne sont pas inutiles. Elles servent à la violence du récit, mais aussi à la puissance de la narration. Tsolkias a pris le parti de choquer le lecteur pour exprimer l'extrême solitude et la très grande détresse de son personnage central. Plus en amont, c'est une critique acerbe de la société australienne, apparemment si lisse en surface, modèle de tolérance en apparence, mais très violente à l'encontre de ses "métèques", de ses syndiqués, et de sa classe moyenne finalement.
Dès lors, se pose la question de savoir jusqu'où choquer pour dénoncer. Tsolkias écrit:
"Tout ça est de la fiction, on le sait, et il faudrait que la vérité en sorte. Et c'est là que ça s'embrouille parce que la vérité est dans la fiction."
La fiction doit être au service de la vérité. Tommy est un personnage fictionnel mais il existe dans le monde de vrais  Tommy perdus comme lui, dépendant à la pornographie, recherchant en vain une porte de secours avant de sombrer dans l'auto-destruction. Combien de ces vies sont "un battement d'ailes, la retraite furieuse du démon. Et plus rien"?
Alors, oui, Jesus Man n'est pas un roman à mettre entre toutes les mains. Il tranche sérieusement avec le contenu bien "plan plan" de La Gifle. Néanmoins, il reste un récit halluciné et hallucinant d'une âme perdue.


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