Ce que j'ai oublié de te dire, Joyce Carol Oates

Ed. Albin Michel, collection Wizz, janvier 2014, 341 pages, 15 euros.

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" (Lamartine)


Dans l'univers de Joyce Carol Oates, les lycéennes sont en apparence parfaites, mais gèrent en permanence un conflit intérieur si intense, que le moindre déséquilibre entraîne des conséquences parfois ravageuses.
Lorsque Tink Traumer est apparue au lycée très chic et privé de Quaker Heights, son look et son apparence détonnèrent. En effet, son pull informe, ses leggings noirs troués, ses yeux vitreux qui semblaient ne jamais vous regarder, laissaient une drôle d'impression lorsqu'on la croisait dans les couloirs:
"Vous ne saviez jamais si elle riait avec vous ou de vous."
De plus, elle était insaisissable: amicale un jour, distante, le lendemain. Cela dit, au fil de mois, Merissa Carmichaël, Nadia Stillfinger, Hannah et les autres ont réussi plus ou moins à l'apprivoiser et former la Tink & co.
Mais un jour, Tink, après un SMS lapidaire laissé à ses amies, est partie, les a abandonnées à tout jamais:
"Cela dit, Tink n'a pas disparu, elle est partie mais... C'est comme quand vous frottez une allumette, la flamme s'éteint mais vous sentez l'odeur de soufre brûlante, âcre, et vous savez qu'il y a un incendie quelque part, même si vous ne le voyez pas."
Modèle de son groupe, sa disparition rompt la stabilité de quelques unes de ses amies. Ainsi, Mérissa, élève brillante, ne gère pas le divorce de ses parents, culpabilise et sombre dans la scarification:
"Elle avait besoin de souffrir. Elle avait besoin d'être punie. Elle avait besoin de saigner."
Tink aurait su la soutenir. Tink aurait eu les mots pour balayer d'un coup de vent les problèmes des adultes! Or, sans elle, Mérissa n'a plus que la douleur pour avoir le sentiment d'exister et d'être à sa place:
"Cette étrange sensation nommée douleur. Provoquée, maîtrisée, secrète, que personne ne pouvait soupçonner, et qui fait son bonheur, tout de suite."
Peu à peu, la jeune fille lâche prise, se croit seule, ne soupçonnant pas que son autre amie, Diana, s'enfonce elle aussi, en fantasmant sur leur professeur de Sciences Naturelles. En effet, ronde et immature, souffrant de solitude, elle tombe éperdument amoureuse de Mr Kessler dont elle croit, à force, les sentiments réciproques. Mais, son secret lâché, répété, et déformé par SMS, a raison aussi de sa réputation et son équilibre:
"C'était si facile de sombrer pourtant- aussi facile que de s'enfoncer dans des sables mouvants. Il suffisait de lâcher."
Elle aussi pense que Tink aurait pu empêcher cette descente aux Enfers...

Joyce Carol Oates est passée maître dans l'art d'analyser la psyché adolescente. Le lycée privé où se déroule l'histoire est un monde clos sans foi ni loi, dans lequel les jeunes gens sont davantage jugés par leur apparence et leur pedigree, que leur personnalité propre.
Tink n'est plus, mais elle est omniprésente. A défaut d'oser prononcer les mots qui mettent un point final à son acte désespéré (dans le roman, les * sont de rigueur), les jeunes filles inventent une Tink évaporée, un fantôme qui les guide et les aide dans leurs problèmes.
L'adolescence est un monde sans pitié. L'estime de soi est quasi absente, inversement proportionnelle à la perversité employée pour détruire l'autre. On retrouve ce style si subtile, si léger de l'auteure qui tranche tant parfois avec la cruauté psychologique des scènes décrites.
Ce que j'ai oublié de te dire est un roman vraisemblable, tordu et désespéré sur la difficulté de vivre et d'accepter qui on est réellement.

A partir de 15 ans.