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Après 6 mois 1/2 de bons et loyaux services quotidiens, Fragments de lecture s'octroie une semaine de vacances, histoire de recharger ses batteries physiques et livresques!

A bientôt!

Vers l'autre été, Janet Frame

 Ed. Joëlle Losfeld, Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Marie-Hélène Dumas, mars 2011, 272 pages, 22.4 euros

"Ses ailes de géant l'empêchent de marcher" (Baudelaire)


Janet Frame est une écrivain très connue en Nouvelle Zélande, pressentie pour le Prix Nobel de littérature, elle mourut en 2004 d'un cancer. Elle refusa la publication de ce roman de son vivant.

 
Ce roman, publié à titre posthume, est largement autobiographique. Il y décrit le week end calamiteux de l'auteur chez un couple qu'elle connaît à peine. San cesse tiraillée entre ce qu'elle aimerait dire, ce qu'elle croit dire, et ce qu'elle dit finalement, le lecteur sent tout de suite la fragilité du personnage. Janet ne prononce que des platitudes alors que sa vie intérieure est très riche. Les phrases en suspens, les points de suspension à la chaine témoignent de cette difficulté de communiquer. Alors, Janet aimerait crier au monde qu'elle est un "oiseau migrateur" aussi bien sur le plan psychique que physique. 
Elle supplie intérieurement ses amis: "ne me laissez pas devenir un navire avec marin à bord enfermé dans une bouteille, un oiseau de verre sur un manteau de cheminée!"
Pour fuir le monde réel, la narratrice s'évade dans ses souvenirs d'enfance en Nouvelle Zélande, et se rassure avec le bruit réconfortant de sa machine à écrire.
 Les mots, les sonorités l'envahissent et la bouleversent, si bien que sa prose et son style sont reconnus. Ce livre démontre que Janet Frame était un personnage à la sensibilité à fleur de peau, profondément et maladivement maladroite quand il s'agissait de vivre en société. 
"Elle voulait le monde du dehors et le monde du dedans dénudés de toute imposture, de la même manière que les oiseaux". 
Alors s'enfuir tel un oiseau "vers l'autre été", c'est à la fois rejoindre son pays natal, se réfugier dans ses souvenirs, et écrire pour exorciser la peur de vivre normalement. Roman étrange certes, mais très bien écrit et intéressant sur bien des points.

Les racines déchirées, Petina Gappah

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Anouk Neuhoff, décembre 2012, 261 pages, 7.5 euros.

Bienvenue au Zimbabwe!


A travers treize nouvelles, l'auteur nous emmène au cœur du Zimbabwe, petit pays longtemps colonisé par les Anglais, devenu indépendant, mais apparemment en proie à des difficultés sociales et politiques immenses.
"De toutes les petites choses brûlées par les flammes de l'inflation", ne reste plus que les habitants. Aucune classe sociale n'est épargnée: bourgeoisie proche de la classe dirigeante ou masse laborieuse, tous souffrent. En effet, la polygamie et la pratique "des petites maisons" où la maîtresse attend bien sagement son amant ont fait exploser les cas de maladie "aux lèvres roses", le sida, qui touche aussi le gouvernement.
Partir est devenu un leitmotiv, un possible espoir d'avenir. D'ailleurs, n'est-ce pas signe de réussite et de fierté, de dire à son entourage qu'on a un enfant, un neveu, un cousin, parti à Londres ou aux "States", même si, là-bas, la réalité n'est pas si belle à raconter...
Pourtant, le Zimbabwe a connu des heures glorieuses, et fut un temps un pays intéressant pour le géant chinois, au point de se faire appelé Chingbabwe par les sceptiques:
"Les chinois ont construit cet aéroport quand l'ancien est devenu trop petit pour les touristes qui affluaient par milliers dans le pays. Il n'y a plus de touristes aujourd'hui. A cause de notre isolement quasi total, il n'y a plus de généreux visiteurs armés d'appareils photo pour venir déverser des dollars et des livres, des euros, des yens et des yuans dans les coffres vides du pays."
Ces histoires douces-amères dénoncent les pratiques courantes d'une "république bananière" où les mots démocratie et égalité sociale ne servent qu'à remplir les banderoles des slogans électoraux. Pourtant, malgré les mensonges, l'ennui, la solitude, le manque de tout, l'auteur a su mettre en avant la formidable force de vivre de cette population contrainte à vivre au jour le jour sans pour autant se séparer de ses espoirs, peut-être l'unique chose que l'inflation n'a pas encore réussi à supprimer.

L'emprise, Marc Dugain

Ed. Gallimard, collection  Blanche, avril 2014, 320 pages, 19.5 euros.


Launay, chef de l'opposition, attend son heure. Les sondages récents le désigne, à dix-huit mois de l'échéance, comme le futur président de la République. En effet, en France, "le rythme ternaire du quinquennat est toujours le même: enthousiasme, déception, accoutumance."
Même si Launay a beaucoup œuvré pour en arriver là, il reste froid et lucide. Il sait que la dernière ligne droite est pavée d'embûches: des ennemis politiques, forcément, dont Lubiak, un cadre de son propre parti, aux dents longues et "copain" avec des émirs, des patrons de grosses entreprises, Volone et Deloire, "les hommes araignées de la politique française", qui ont financé les dernières campagnes électorales de façon très obscure, mais aussi et surtout sa propre épouse, Faustine, qui depuis le suicide de leur fille cadette, lui en veut à mort, et est "devenue son chemin de croix, la route du calvaire."
Et pourtant, on a l'impression que cet homme politique qui veille à ne pas tremper dans des magouilles pour ne pas se faire épingler, est un animal à sang froid. Rien ne l'atteint, ou semble l'atteindre. Même ses étreintes avec Aurore, sa conseillère en communication, sont froides et rapides, hygiéniques. Seule la vie politique et ce qu'elle apporte de difficultés donne un sens à sa vie:
"Chacun devait, d'une façon ou d'une autre, porter sa croix. Le poids de celle-ci n'était supportable que si sa vie politique en était l'exact contrepoids par la masse de satisfactions qu'elle était censée lui apporter."

Or, une affaire risque de le faire tomber. Lorsqu'il était Ministre de la Santé, Launay a autorisé la construction et la mise en fonctionnement d'incinérateurs de deuxième génération, construits par l'entreprise Arléva, dirigée par  Volone. Depuis, à proximité de ces machines, des cas nombreux de cancers ont été détectés sur la population environnante. Comment étouffer l'affaire, si ce n'est faire appel à la DCRI (Direction Centrale des Renseignements Intérieurs) dirigée par Ange Corti, qui dit de sa fonction:
"Je n'aide personne. Je régule le trafic dans l'intérêt du pays et dans le mien, qui est de rester à ma place. Toute chose tend à persévérer dans son être, dit je ne sais quel philosophe. J'en suis la plus parfaite illustration."
Corti sait tout, entend tout, régule tout. Tout le monde a besoin de lui, veut le mettre dans sa poche, mais il reste étonnamment neutre. Il envoie un de ses agents, Lorraine, enquêter sur une affaire en lien avec ce qui pourrait devenir un scandale d'Etat, à la hauteur de celui du sang contaminé.

Marc Dugain s'est inspiré de l'affaire Karachi pour écrire ce roman, et livre une démonstration de politique politicienne où la fidélité et l'honnêteté sont accordées au plus offrant. Launay est un personnage fascinant, engoncé dans une carapace de froideur que même lui n'arrive plus à retirer. "De l'ennui épais et lourd naissent les ambitions durables" dit-il, pas sûr qu'il aime finalement cette drôle de vie où la jubilation n'arrive que lorsqu'on se sort des difficultés.
L'auteur nous offre une analyse intéressante quant au rôle de la communication en politique, un constat vraisemblable qui fait froid dans le dos:
"Depuis deux bonne décennies, la forme avait pris le pas sur le fond, et face au phénomène croissant de l'impuissance publique, l'image devait se gérer comme les derniers deniers d'une famille frappée d'impécuniosité. Il ne s'agissait pas d'aborder le réel de façon convaincante mais de créer une fiction crédible."
Paradoxalement, c'est Ange Corti, le Corse, qui paraît le plus honnête envers lui-même. Il a conscience qu'il ne fait que passer dans la vie, "sans commencement, ni fin. Une façon de reconnaître qu'il n'était qu'une parenthèse (...) un sursaut dans la généalogie". Il est passé maître dans l'art de la manipulation et a acquis un recul tel que rien ne lui fait peur.
Enfin, le roman s'ouvre et se referme sur Lorraine et son fils Gaspard, léger schizophrène, obsédé par le cinéma de la nouvelle vague et par les statistiques, incapable, de par sa maladie, de mensonges et de trahisons, parfait antithèse du personnage de Lubiak, requin aux dents longues.
De ce fait, à travers Gaspard, Dugain n'a-t-il pas voulu dénoncer cette politique politicienne où ne survit que les plus retors et les plus magouilleurs. Il y a du House of Cards dans L'emprise. Certes, Launay est moins machiavélique que Franck Underwood, mais, comme lui, il ne vit sans remords ni regrets, et ne regarde jamais en arrière.
L'Emprise est presque un polar  finalement, mais surtout un livre qui, malgré la fiction, ne nous réconciliera pas avec la politique.





Ce que j'ai oublié de te dire, Joyce Carol Oates

Ed. Albin Michel, collection Wizz, janvier 2014, 341 pages, 15 euros.

"Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" (Lamartine)


Dans l'univers de Joyce Carol Oates, les lycéennes sont en apparence parfaites, mais gèrent en permanence un conflit intérieur si intense, que le moindre déséquilibre entraîne des conséquences parfois ravageuses.
Lorsque Tink Traumer est apparue au lycée très chic et privé de Quaker Heights, son look et son apparence détonnèrent. En effet, son pull informe, ses leggings noirs troués, ses yeux vitreux qui semblaient ne jamais vous regarder, laissaient une drôle d'impression lorsqu'on la croisait dans les couloirs:
"Vous ne saviez jamais si elle riait avec vous ou de vous."
De plus, elle était insaisissable: amicale un jour, distante, le lendemain. Cela dit, au fil de mois, Merissa Carmichaël, Nadia Stillfinger, Hannah et les autres ont réussi plus ou moins à l'apprivoiser et former la Tink & co.
Mais un jour, Tink, après un SMS lapidaire laissé à ses amies, est partie, les a abandonnées à tout jamais:
"Cela dit, Tink n'a pas disparu, elle est partie mais... C'est comme quand vous frottez une allumette, la flamme s'éteint mais vous sentez l'odeur de soufre brûlante, âcre, et vous savez qu'il y a un incendie quelque part, même si vous ne le voyez pas."
Modèle de son groupe, sa disparition rompt la stabilité de quelques unes de ses amies. Ainsi, Mérissa, élève brillante, ne gère pas le divorce de ses parents, culpabilise et sombre dans la scarification:
"Elle avait besoin de souffrir. Elle avait besoin d'être punie. Elle avait besoin de saigner."
Tink aurait su la soutenir. Tink aurait eu les mots pour balayer d'un coup de vent les problèmes des adultes! Or, sans elle, Mérissa n'a plus que la douleur pour avoir le sentiment d'exister et d'être à sa place:
"Cette étrange sensation nommée douleur. Provoquée, maîtrisée, secrète, que personne ne pouvait soupçonner, et qui fait son bonheur, tout de suite."
Peu à peu, la jeune fille lâche prise, se croit seule, ne soupçonnant pas que son autre amie, Diana, s'enfonce elle aussi, en fantasmant sur leur professeur de Sciences Naturelles. En effet, ronde et immature, souffrant de solitude, elle tombe éperdument amoureuse de Mr Kessler dont elle croit, à force, les sentiments réciproques. Mais, son secret lâché, répété, et déformé par SMS, a raison aussi de sa réputation et son équilibre:
"C'était si facile de sombrer pourtant- aussi facile que de s'enfoncer dans des sables mouvants. Il suffisait de lâcher."
Elle aussi pense que Tink aurait pu empêcher cette descente aux Enfers...

Joyce Carol Oates est passée maître dans l'art d'analyser la psyché adolescente. Le lycée privé où se déroule l'histoire est un monde clos sans foi ni loi, dans lequel les jeunes gens sont davantage jugés par leur apparence et leur pedigree, que leur personnalité propre.
Tink n'est plus, mais elle est omniprésente. A défaut d'oser prononcer les mots qui mettent un point final à son acte désespéré (dans le roman, les * sont de rigueur), les jeunes filles inventent une Tink évaporée, un fantôme qui les guide et les aide dans leurs problèmes.
L'adolescence est un monde sans pitié. L'estime de soi est quasi absente, inversement proportionnelle à la perversité employée pour détruire l'autre. On retrouve ce style si subtile, si léger de l'auteure qui tranche tant parfois avec la cruauté psychologique des scènes décrites.
Ce que j'ai oublié de te dire est un roman vraisemblable, tordu et désespéré sur la difficulté de vivre et d'accepter qui on est réellement.

A partir de 15 ans.

A vos risques et périls, Pascale Maret

Ed. Thierry Magnier, septembre 2007, 174 pages, 8.7 euros

La télé-réalité et ses limites.


Cette histoire est volontairement coupée en deux parties: la première propose de suivre six ados sur une île déserte. Dès leur arrivée, le lecteur a l'impression de suivre un épisode de Koh Lanta. De plus, Vanessa, Sam, Aphrodite, Charles et les autres correspondent à des stéréotypes bien définis par la prod, censés, à un moment ou à un autre de l'aventure, booster les parts d'audience. Avec beaucoup d'humour, Pascale Maret dénonce les travers de la télé réalité, les petits arrangements, les "plans médias" des candidats, le cynisme de la boîte de production. Bref tout ce petit monde a quelque chose à y gagner mais pas pour les mêmes raisons.
Sauf que...La seconde partie prend un aspect tout autre lorsque ces "braves gens" se font enlever par des rebelles opposés au régime tyrannique sévissant dans leur pays dont fait partie l'île paradisiaque de l'émission.
On aborde là une version plus "corsée" de l'aventure. Les fêlures des personnages apparaissent, les remises en question aussi, et les terroristes semblent aussi apeurés que leurs prisonniers. Seule la production ne comprend rien...
Ainsi, ce roman propose une véritable critique constructive sur la télé réalité sans pour autant chercher à "dégouter" ses jeunes lecteurs de ce genre d'émission. L'humour et la dérision sont les maîtres mots du contenu. De plus, chaque chapitre propose un point de vue différent, puisqu'il met en avant un candidat ou le réalisateur. Finalement, les candidats ne sont pas si stupides que ça, loin de là! La fin est d'un cynisme à toute épreuve mais anticipe bien ce qu'est devenu ce type de concept: une "télé poubelle lobotomisante" dont, à chaque fois, on repousse un peu plus loin les limites du voyeurisme.

A partir de 12 ans.

REGARDS CROISES (6) L'Exception, Audur Ava Olafsdottir

  Ed. Zulma, avril 2014, traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson, 337 pages, 20 euros

 

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

"Pardonne-moi, mais je l'aime. Tu es la dernière femme de ma vie."
Telles sont les paroles de l'aveu de coming out formulées par Floki à son épouse Maria. Onze ans de mariage, des jumeaux de trois ans, et une phrase lapidaire de rupture prononcée pendant le feu d'artifice de la Saint Sylvestre, si bien que la jeune femme n'est pas tout à fait sûre de la véracité de ce qu'elle a cru entendre.
Et pourtant, Floki décide de partir tout de suite chez son amant homonyme, laissant une épouse perdue, qui va faire l'expérience de la solitude et le deuil de son mariage. Lui, "c'était l'homme de sa vie", et "désormais, l'homme le plus vieux de la maison affichant à peine trois ans, on peut prétendre à juste titre qu'en l’occurrence il y a carence."
Certes, il y avait bien des absences nocturnes, des week end gâchés soi-disant par un surplus de travail, des silences gênants parfois lors des séjours en amoureux, néanmoins, jamais Maria ne s'est posée la question d'une éventuelle liaison, encore moins avec un homme!
"Tu es l'Exception de ma vie, dit-il. Je me sentais bien avec toi mais je savais que ça ne pouvait pas durer éternellement."
Comment trouver des réponses aux questions légitimes qui s'accumulent dans son esprit? A défaut de harceler Floki, Maria se tourne vers sa voisine, Perla, auteur-nègre de polars la nuit, et conseillère conjugale le jour, qui a su surmonter son nanisme en se tournant vers les autres:
"Selon elle, avoir un pied dans la fiction et l'autre dans les Sciences Humaines, c'est un peu se tenir debout sur deux icebergs s'éloignant l'un de l'autre. Ces domaines fusionnent néanmoins souvent dans son esprit."
Justement, Perla pense qu'il ne faut pas mettre de mots à cette expérience. Maria doit se contenter d'être l'Exception dans le parcours amoureux de Floki, et en cela rester la seule et l'unique. Comme "tous les gens ne comprennent pas les mots de la même manière", ils ne lui seront pas d'un grand secours pour panser ses plaies.
Pas facile cependant de se retrouver seule du jour au lendemain sans n'avoir jamais rien vu venir. Alors, quand l'ex-époux prend les jumeaux pour le week end, Maria a quarante-huit heures pour "inventorier la forme et le fond de la souffrance", surtout qu'un autre événement, et non des moindres, vient s'ajouter à son histoire personnelle, lorsque sa mère lui demande de rencontrer Albert, son père biologique, qu'elle n'a jamais vu!
"Si ta vie est un roman, une telle saturation d'événements dramatiques semblerait peu vraisemblable", lui dit Perla, à juste titre. Or, Maria fait front, tente de dompter les sentiments de vengeance, de colère ou de haine qui pourraient l'envahir. Elle refuse le chaos de sa vie. Elle fait face calmement, courageusement, et voit en ses enfants et une possibilité d'adoption, l'occasion de tourner sereinement la page.

L'auteure conjugue avec grâce l'humour et le sérieux pour aborder le thème de la séparation. Parce que la rupture n'est pas conventionnelle, parce que Floki avoue son homosexualité, Maria devient une Exception, un être unique dans l'histoire de l'autre. On est frappé par l'absence de cris, de révolte de la part de cette femme abandonnée. Pourtant, la douleur est réelle, et depuis son coming out, Floki est souvent aussi froid que l'hiver polaire islandais! Son ex-amant et meilleur ami la force d'aborder la nouvelle année en apprivoisant le manque de l'autre toujours aimé.
Le personnage de Perla est central. Cette voisine haut en couleurs, qui se dit finalement spécialiste en meurtre et conseillère conjugale, a compris, du haut de ses un mètre vingt,  que ce qui se passe chez sa voisine est matière à écrire un roman. Elle prend des notes, écoute Maria, lui prodigue quelques conseils avisés sans pour autant condamner son ex-voisin. Elle devient une clé essentielle dans le cheminement personnel de l'héroïne, si bien que le lecteur peut se demander à juste titre si Maria n'est pas finalement un personnage créé de toute pièce dans l'imagination de  Perla!

L'Exception est un roman réussi, un petit bijou anti-mélancolique et hautement poétique, sans fausse note, où l'hiver polaire et instable islandais est représentatif du désordre intérieur et émotionnel de Maria. On ne sombre jamais dans les larmes et la tristesse, mais dans cette possibilité d'un nouveau départ, d'une nouvelle vie où l'apaisement et l'accord avec soi-même sont les maîtres mots.

L'article de Christine Bini sur ce roman sur son blog La lectrice à l’œuvre: http://christinebini.blogspot.fr/2014/04/regards-croises-6-lexception-dauur-ava.html

Le village évanoui, Bernard Quiriny

Ed. Flammarion, janvier 2014, 218 pages, 17 euros

Boule à neige


Au fin fond de l'Auvergne, un village, Châtillon-en-Bierre, se retrouve soudain coupé de tout. Le néant entoure le canton. Passée une limite, les voitures tombent en panne, les piétons et cyclistes avancent sans fin sur une ligne droite, et lorsqu'on veut joindre la famille ou les amis qui habitent au delà, par mail ou au téléphone, les villageois, effarés, se rendent compte qu'ils sont bel et bien isolés!
Pourquoi ce village et pas un autre? Là n'est pas la question de ce roman. Bernard Quiriny devient entomologiste-littéraire. Le village évanoui est un sujet d'étude sur une question fascinante: comment s'organise une population lorsqu'elle se retrouve en autarcie complète du jour au lendemain?
A défaut de savoir ce qu'est devenu le monde de "l'autre côté du mur",à défaut d'apprendre que l'apocalypse a eu lieu où que le vide est apparu matériellement, la population tente de s'organiser.  Cette dernière est dirigée par le maire en place Agnelet, "gonflé d'orgueil et humble devant la tâche". Lui et le conseil municipal ont très vite compris que la supérette est devenu désormais "le grenier du village" tant que les cultures des champs n'ont pas été faites. Seulement comment distribuer au mieux les vivres?
Chacun y va de son point de vue; chacun défend les siens. A force, le stress, les suicides et les dépressions sont monnaie courante et, chose incroyable, de plus en plus de  villageois se tournent vers la spiritualité, si bien que le père Delapierre y flaire la bonne affaire: "le poisson était là, grouillant; il n' y avait qu'à lever le filet."

Mais, les droits et les devoirs de chacun ne sont-ils pas caduques lorsqu'on vit ensemble, contraints et forcés? Dès lors, même si "Châtillon est séquestrée", "Châtillon vit toujours" mais doit faire face aux dissidents. Ainsi, l'un d'entre eux, et pas des moindres, décide de mettre en place sa propre communauté indépendante, sous la forme d'un ranch sur ses terres agricoles. Jean-Claude Verviers, aidé de son voisin Schmitz, créé de toute pièce un véritable Etat autonome, né de son "envie profonde de reprendre possession du territoire réduit dont la Providence exigeait qu'ils se contentent, à le reconnaître comme leur et à s'en rendre maître".
Cette nouvelle organisation sociale, mi-féodale, a raison de la politique prônée par le maire Agnelet. Désormais, le nouveau maître des lieux est "un petit teigneux":
"Le canton se disloquait, non pas selon un critère racial ou religieux, mais parce qu'un petit teigneux à l'allure napoléonienne avait décidé de suivre son instinct, entraînant une armée dans son sillage."

Jérémie Mathieu, coincé à Châtillon par hasard, et écrivain en mal de notoriété, décide d'enregistrer les témoignages divers et variés des habitants, dans le souci, pourquoi pas, d'acquérir une gloire post-mortem. Par les enregistrements retranscris, le lecteur prend connaissance des points de vue des acteurs du drame qui se joue.

Même si l'idée est bonne quoique pas originale (un certain Stephen King l'a exploité dans Dôme), ce roman m'a dérangé à plus d'un titre. En effet, Bernard Quiriny propose, en filigrane, une vision personnelle du futur, une société sans pétrole, sans communications faciles et voyages instantanés. Et sa vision, toute cohérente soit-elle, est à la limite du point de vue politique nationaliste. Ainsi, le personnage Ancel explique que Châtillon-en-Bierre est: "un village pilote puisque nous expérimentons l'obligation de subvenir à nos besoins et de relocaliser les activités productives."
Finalement, le véritable propos du roman porte sur notre capacité à subvenir à nos besoins en consommant "local". La critique de la mondialisation et de la société consumériste est à peine voilée. Or, il s'avère que le village pilote en question, à force de ne penser qu'à sa propre survie, en vient à délaisser l'éducation (l'école buissonnière devient récurrente), et ne propose pas de projet adéquat pour analyser et chercher une issue leur permettant de retrouver le monde extérieur.
La jeunesse n'est qu'un vague personnage secondaire ou ramenée à une bande de vauriens faisant les quatre cents coups.
Pas facile donc de trouver un dénouement digne de ce nom, cohérent, complément antithétique au paradoxe de Zénon expliqué en situation initiale quand "chaque coup de pédale semblait rajouter à la distance à parcourir." Châtillon-en-Bierre est-il un village condamné, décor d'une boule à neige qu'on secoue de temps en temps négligemment, à défaut d'en extraire "la subtantifique moëlle"?


Contes carnivores, Bernard Quiriny

Ed. Points Seuil, septembre 2010, 220 pages, 6.3 euros

MIAM MIAM!!


Le genre fantastique est un genre difficile à maîtriser car soit l'écrivain sombre dans l'absurde et le grandiloquent, soit il s'inscrit dans la réussite. C'est un genre difficile car c'est aussi un genre qui plaît beaucoup aux lecteurs, et ces lecteurs ne veulent pas lire les mêmes choses chez des auteurs différents.
Aucune chance de trouver dans ces Contes carnivores une impression de déjà lu. Résolument contemporaines, ces nouvelles s'inscrivent dans l'originalité. Dès le premier récit, Sanguine, le ton est donné. De plus, l'auteur manie habilement le récit rapporté.
En effet, souvent, le héros de l'histoire raconte à un autre ce qui lui est arrivé. En fait, Quiriny use sans abuser de toutes les ficelles narratives: mise en abyme , lettre, enquête policière, auto-dérision, récit à la première personne, conte...Le lecteur rencontre aussi bien un miroir magique reflétant les secrets des gens, qu'une jeune femme qui a pondu un œuf...
Souvent, on retrouve des personnages qui portent le même nom, sans pour autant avoir de liens entre eux. Pierre Gould est l'incarnation du personnage fantasque par excellence, le symbole du cynisme et de l'humour noir. Sa Femme-livre est une conception tout à fait originale du fantastique:
 "vous n'imaginez pas comme cela encourage l'amour de la littérature. Les jeunes gens ne lisent plus les livres , ils les dévorent.(...) Ce vice impuni, la lecture...".
Tatouer un roman sur une belle femme invite non seulement à la lecture, mais préserve l'environnement! drôles, oniriques, mais jamais absurdes ou pesantes, ces nouvelles font la part belle aux "captations auditives" (pratiques), aux corps multiples pour une seule âme (ce qui pose quelques problèmes d'organisation...), aux histoires d'amour étranges, ou aux requêtes peu banales. Les chutes de chaque histoire sont réussies, et invitent facilement le lecteur à découvrir la suivante.

NEWSLETTER (26)


 

Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

 

Donna Tartt Prix Pulitzer 2014, c'est la bonne nouvelle de la semaine! En effet, Le Chardonneret est un roman complet, ambitieux, et captivant. Ce prix récompense une auteure de qualité dont la parcimonie de ses parutions (3 romans en tout et pour tout) ne fait que rehausser l'intérêt qu'il faut lui accorder.
A lire ou à relire, le Regards Croisés avec Christine Bini sur Le maître des Illusions, ainsi que l'article de Télérama consacré à cet écrivain si secret:
 http://www.telerama.fr/livre/donna-tartt-lumiere-sur-une-ecrivaine-secrete,111290.php


 C'est la mode en ce moment dans le microcosme littéraire français. Après la polémique Eddy Bellegueule, c'est au tour de Pascal Bruckner de "tuer" le père. En effet, il évoque dans son dernier livre, Un bon fils (Grasset/16 avril prochain) toute la haine qu'il a éprouvée et réprimée durant sa jeunesse pour son père raciste et antisémite. Un beau programme en perspective... MyBOOX nous en parle ici:
 http://www.myboox.fr/actualite/pascal-bruckner-l-histoire-de-son-pere-nazi-ac-29477.html
Perso, de Pascal Bruckner, je ne retiens qu'un magnifique roman, Les voleurs de beauté (Prix Renaudot 1997), lu deux fois et apprécié tout autant.




Amis lecteurs, nous portons tous une bibliothèque de quartier, de village, de ville dans notre coeur. Un photographe leur consacre un livre, publié en France à l'occasion de la semaine nationale des bibliothèques du 13 au 19 avril. Certes, l'article de Livres Hebdo est payant, mais le site ne nous empêche pas de visionner quelques photographies de ces lieux parfois insolites.
 http://www.livreshebdo.fr/article/un-photographe-restitue-par-limage-20-ans-dhistoire-des-bibliotheques 

Pour terminer, parce que ça fait du bien, et que surtout je suis ravie de retrouver mes impressions dans ce papier des Inrockuptibles  à propos de l'écriture de Catherine Pancol, je vous livre le lien "qui flingue"! Il fut jadis un temps où, à force d'entendre de la pub sur cet auteur, j'avais emprunté le roman à la bibliothèque. J' en ai commencé la lecture puis lancé le livre par la fenêtre au bout de 50 longues, très longues pages.... Apparemment, le style, depuis, ne s'est pas arrangé!
http://www.lesinrocks.com/2014/04/09/actualite/la-litterature-demagogique-de-katherine-pancol-11496462/





Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu:
- L'emprise de Marc Dugain (Gallimard)
- L'exception de Audur Ava Olafsdottir (Zulma)
- Ce que j'ai oublié de te dire de Joyce Carol Oates (Albin Michel Jeunesse)

Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine sont les quatre articles consacrés à Jean-Christophe Rufin.

Bon week end livresque et bonne chasse aux œufs!


RUE DES ALBUMS (46) Il y a un dinosaure dans mon cartable, Quentin Gréban

Ed. Mijade, collection Les Petits Mijade, septembre 2012, 5.2 euros


"Moi, j'ai un dinosaure. Pas un jouet, non non.... Un vrai dinosaure. Il est encore si petit qu'il tient dans ma poche."
Le petit garçon de l'histoire s'est entiché d'un bébé dinosaure, trouvé on ne sait où. Toujours est-il que l'animal,  forcément, devient grand, et il est de plus en plus difficile à cacher!
A trop vouloir le protéger, petit dino fait de plus en plus de bêtises pour se montrer: traces de peinture, doudou mâchouillé, couettes tirées, jusqu'au jour où, le narrateur ne peut plus le cacher car il est décidément trop grand.
Sauf que, finalement, le lecteur se rend bien compte, au fil des pages, que l'ami du petit garçon existe surtout dans sa tête. Des traces de pattes, un bout de crâne, une queue sur le toit du bus, une ombre grandissante, mais jamais un dinosaure en chair et en os que tout le monde pourrait observer.
Dès lors, on en vient à la compréhension implicite du texte de Quentin Gréban. Le petit narrateur a un ami imaginaire qui permet de justifier ses bêtises et se déculpabiliser. Or, il est le seul à le sentir ou le voir. Ce n'est que lorsque maman demande à son fils de se justifier que le petit sent bien que son histoire a bien vécu. Se séparer de son dinosaure, c'est aussi admettre ses erreurs et grandir...un peu.

Côté illustrations, L'auteur a choisi des couleurs pastels qui tranchent avec le côté monstrueux et féroce souvent associé à l'animal préhistorique. L'histoire peut se comprendre seulement avec les illustrations, la fin aussi. Le dinosaure ne serait-il pas finalement un doudou grandeur nature rassurant pour un enfant très imaginatif?
Jamais il n'est dit explicitement que le narrateur se ment à lui-même et qu'il raconte des histoires aux autres. Seulement, quand son mensonge devient aussi gros que la taille de son animal, il faut voir la réalité en face et admettre la vérité.

Il y a un dinosaure dans mon cartable est un album qui est dans le même esprit de Comment élever son mammouth de compagnie du même auteur. On retrouve la part importante faite à l'imaginaire enfantin et l'importance que ce dernier peut prendre dans le quotidien que l'enfant tente de gérer au mieux à sa manière. Aucun jugement n'est fait, si bien qu'on aborde avec plaisir cette drôle d'histoire d'amitié entre un enfant et un animal disparu.

A partir de 5 ans.

La ville, William Faulkner

Ed. Folio Galliamard, juin 2012, traduction de Jules Bréant, Marc Anfreville, Antoine Cazé, Aurélie Guillain, 576 p.

Dans les années 20, dans la petite ville imaginaire de Jefferson, état du Mississippi, un certain Flem Snopes, parti de rien, deviendra le président de la banque locale. Par le prisme de trois narrateurs qui se succèdent en boucle, le lecteur découvre l’ascension de cet homme étrange, plus avide de reconnaissance que de possession matérielle.
Flem est le sujet principal du roman, et pourtant il intervient peu de manière directe. On comprend vite que les bases de sa fortune sont dues en partie à la corruption (trafic de cuivre), mais aussi qu’on a affaire à un homme malin, toujours au courant de ce qui se passe autour de lui, et capable de cerner rapidement les gens qu’il rencontre.
Or, Flem a un talon d’Achille : son épouse Eula : « ce seul nom au désir mâle qu’elle attisait jusqu’à la douleur par le seul fait d’être là, de respirer, elle qui avait été conçue et mise au monde, était devenue partie du Mouvement Universel ». 
Par ses seuls passages dans la rue, elle provoque désir et convoitise : « c’était plutôt qu’il y avait en elle trop de ce que l’envie d’un seul corps de femme peut contenir, et retenir : trop de blancheur, trop en elle de la femelle, trop peut-être de pure splendeur ».
Et, parce qu’elle engendre autant de réactions, la communauté pourtant assez puritaine lui pardonne son écart de conduite avec le maire et directeur de la banque : Manfred de Spain. Pendant plus de dix-huit ans, Jefferson va couvrir leurs amours illégitimes et la trahison d’Eula…
Mais, l’époux trahi est l’incarnation de la patience. Année après année, il gravit les échelons de la reconnaissance sociale. Désormais on parle « d’industrie Snopes », et les habitants se sentent à la merci de cette réussite : « en se défendant contre d’autres Snopes, les Snopes devront nécessairement nous défendre et nous protéger nous aussi, nous, leurs vassaux et leur propriété ».
Même les « autres » Snopes pouvant nuire à la réputation de Flem ne sont pas épargnés.
Ainsi, Flem devient dangereux aux yeux des notables de Jefferson ; même le procureur municipal, Gavin, ancien amoureux transi d’Eula et protecteur attitré de Linda, la fille du couple, dit :
« Défendre Jefferson contre les Snopes, un problème dramatique, une urgence, un devoir impérieux. Sauver un Snopes des Snopes, c’est un privilège, un honneur, un sujet de fierté ».
Dans ce roman, William Faulkner s’intéresse à la réussite d’un homme qui va construire un véritable empire, davantage en quête de respectabilité grâce à un statut social, qu’en quête de richesse. Certes, il a fallu de l’argent pour asseoir les bases de la conquête de Flem, mais le lecteur se rend compte que l’acquisition de la fortune est secondaire ; c’est un moyen et non une fin.
Enfin le personnage d’Eula Snopes (née Varner) est central. En effet, Flem l’a aussi considérée comme un « moyen » de réussite et non comme une épouse à aimer. La réaction des habitants de Jefferson à son encontre est très intéressante, car largement en contradiction avec leurs principes de vie.
Ainsi, en filigrane, La Ville invente la trilogie Snopes, « époustouflante création non d’une famille, ni même d’une tribu mais d’un bestiaire à peine humain, dépourvu de passé et de mémoire » (Pierre Assouline), et en définit les grands thèmes.

Le bruit et la fureur, William Faulkner

 Ed. Folio Gallimard, 1972,  384 pages, 8.4 euros

 "J'ai vu le commencement et la fin."


Un peu perdue les cinquante premières pages, il m'a fallu lire la préface du traducteur pour bien me situer le contexte, les personnages, et surtout appréhender la technique littéraire du "courant de conscience" dont j'ignorais tout jusque là. Puis, je suis véritablement entrée dans ce roman complexe, déroutant, rempli de fulgurances littéraires, et écrit tel un monologue intérieur retranscrivant les fils achevés ou inachevés de la pensée.
L'histoire de la famille Compson est pleine de bruits: elle est remplie à longueur de journées des gémissements de Benjy, l'idiot de la famille, "Benjy se mit à gémir longuement, désespérément. Ce n'était rien. Juste un son." Ces plaintes s'accompagnent des appels incessant de la mère, cloîtrée dans sa chambre, des menaces du frère Jason qui veut l'envoyer à l'asile, des prises de bec entre les domestiques noirs. Le bruit, c'est aussi le tic tac incessant des horloges qui hante l'esprit de Quentin, le fils, étudiant à Harvard, et amoureux de sa sœur. Enfin, le bruit c'est aussi la rumeur qui court sur les mœurs de la sœur, Caddie, et plus tard sur celles de sa propre fille.
Par le choix de trois monologues intérieurs et un récit objectif à la fin, l'auteur décrit la déliquescence d'une famille sudiste au début du siècle. De mauvaises décisions en malchance, les Compson deviennent l'ombre d'eux mêmes. Dès lors, en filigrane, le lecteur comprend qu'un de ses membres, involontairement, sera mis de côté. Jason va grandir avec "la fureur" en lui. Il devient un homme en colère, "au sang froid", hargneux. pourtant, sa mère dit de lui qu'il est "sa joie et son salut", mais n'est-il pas aussi celui qu'on a sacrifié pour permettre au restant de la fratrie de pouvoir vivre leur vie? Ainsi, Jason devient l'incarnation de la fureur à un point tel qu'elle lui donne d'horribles migraines. Et, au milieu de cette famille de Blancs, les domestiques noirs (nègres selon l'expression bien sudiste), dont la doyenne, Dilsey, témoins impuissants de ce carnage. Dilsey peut dire; "j'ai vu le commencement et la fin"; en effet, elle a vu cette famille heureuse et prospère malgré le handicap de Benjy, et elle voit ce qu'il en reste. Malgré les brimades, la méchanceté gratuite de Jason,le dénuement, elle reste dévouée et attachée aux Compson, berçant encore le grand corps bestial de Benjy tel un bébé. Le père Compson aimait à dire qu'"un homme est la somme de ses malheurs". Il a laissé une famille à l'agonie, dépassée par ses enfants et sa rancœur, incapable de tourner la page. Le style employé déroute au début puis imprègne le lecteur au point de faire corps avec le récit. Il symbolise à lui seul les déraillements de l'esprit, les non-dits, les vitesses de la pensée. Et même si quelques passages restent obscurs, on ne peut que convenir que ce n'est que le choix de Faulkner de garder une part de mystère. Néanmoins, cette œuvre est la preuve que la prose peut être au service du récit.

Scintillation, John Burnside

Ed. Point Seuil, traduit de l'anglais (Ecosse) par Catherine Richard, août 2012, 307 pages, 7.2 euros

Et la lumière fut...


Comme le suggère la couverture, le contenu ressemble étrangement à une fiction en noir et blanc. Noir comme le décor de l'Intraville, cette presqu'île dominée par une usine "pas simplement fermée, en fait, mais condamnée, décrétée par le gouvernement zone de décontamination irréversible dans laquelle nul n'est officiellement censé entrer." Noir aussi comme l'âme de certains habitants fascinés par la violence et la souffrance.
 Mais, le blanc pointe par moment le bout de son nez, incarné par Léonard, adolescent livré à lui même, qui pense que l'espoir existe, qui aime les filles et les livres. De plus, cette lueur se voit tout de suite lorsque votre quotidien est uniformément gris. Elle symbolise la possibilité d'une vie meilleure, le chemin vers l'Extraville, pour fuir l'ennui, la maladie et l'isolement.
De plus, l'Intraville est le lieu de disparitions inquiétantes. Des ados se volatilisent. Morrison, le policier, les appelle les "enfants perdus" comme dans Peter Pan, pour atténuer les faits et les faire passer pour des fugues. Or, ce dernier sait bien que c'est plus grave...
Dans cette ville où les habitants misent tout sur un promoteur véreux, Brian Smith, bien décidé à finaliser son projet "Terre d'origine", seul Léonard semble le seul capable de s'extraire de la noirceur ambiante. Lui, mais aussi, l'Homme Papillon, qui vient de temps en temps faire des prélèvements sur le terrain. La richesse du récit vient de la multiplicité de points de vue. Chaque chapitre a un narrateur différent, d'où aussi un style différent pour marquer l'état d'esprit du personnage. Très vite la presqu'île semble être un avant goût de purgatoire; les habitants n'ont plus de volonté et semblent résigner à vivre sur une terre empoisonnée.
"On dit que pour rester en vie il faut aimer quelque chose. (...) Il faut simplement être". Telle est la subtilité de ce roman complet qui oppose deux points de vue: d'un côté, le choix de la souffrance et de la violence parce qu'elle "est utile" comme se plaît à le penser le jeune Jimmy, de l'autre la conviction, peut être naïve, que la beauté et "un autre champ de possibilités" sont à portée de main. Un très bon polar à découvrir.

Le ballade de Lila K, Blandine Le Callet

 Ed. Le Livre de Poche, février 2012, 354 pages, 7.1 euros

Se reconstruire après le chaos


Au départ, l'auteur voulait écrire un roman mythologique, elle n'a gardé que les chimères (personnages de la concierge et de Justinien) et a basculé son action dans le Paris de l'an 2102.
En effet, le lecteur n'a aucun repère. Par volonté de prendre ses distances avec le réel et ne pas fournir un témoignage social, Blandine Le Callet a préféré écrire un roman d'anticipation dans un monde ultra sécurisé où la liberté hors des caméras de surveillance existe peu.
Dans ce climat confiné, Lila écrit son journal et explique comment elle se reconstruit après qu'elle fut arrachée à sa mère par les services sociaux à l'âge de six ans. En filigrane, on comprend tout de suite qu'il s'est passé quelque chose de grave, que son "enlèvement" était une question de vie ou de mort pour elle. Tout ce passé reste diffus, mais au fur et à mesure, en atteignant l'âge adulte,elle va enfin comprendre ce qui s'est passé.
Pour grandir, Lila va rencontrer des personnages hauts en couleurs: Mr Kauffmann qui va lui transmettre l'amour des livres qui vont lui permettre de "s'échapper": "j'arrivais grâce à eux à m'abstraire de ma vie (...) C'est parfois reposant de se perdre de vue." Mais aussi Fernand, son tuteur et incarnation de l'ordre, et enfin Milo, l'homme à qui elle adresse son journal.
Dans un monde où les livres sont mis en quarantaine et remplacés par des "grammabooks", Lila mène son enquête et découvre la vérité grâce aux coupures de journaux et aux écrits...
Tout comme la narratrice qui se réfugie sous son lit ou retient son souffle lorsque la pression est trop forte, l'auteur a su distillé un climat oppressant, étouffant pour aborder un sujet sensible: peut - on encore aimer une mère qui vous a maltraité?
Cependant, alors que Lila semble caustique, fragile et associable (selon le Ministère), elle a su gardé une part d'innocence en elle et continue malgré tout d'aimer sa mère malgré la dure vérité: "ma mère ressemble à une reine, un ange miraculeusement préservé de cette corruption".
 Ainsi, elle déculpabilise le personnage pour porter les accusations sur le système de société dans lequel elle est née. A trop vouloir surveiller, diriger, contrôler, cette société futuriste oublie les petites gens, "les border line" qui tentent de s'en sortir avec le peu de moyens qu'ils ont.
Bien écrit, parfois caustique, le lecteur se promène dans un Paris inconnu où les chats changent de couleurs, les robots se mêlent à la population, et où la banlieue est devenue la Zone.
Bienvenue dans le monde de Lila K, vous n'en sortirez pas indemne!

Les Insoumis (tome 2): le chemin de la vérité, Alexandra Bracken

Ed. La Martinière Jeunesse, mars 2014, traduit de l'anglais (USA) par Daniel Lemoine, 507 pages, 16.5 euros.

Pour rappel, le Tome 1 des Insoumis est sur ce blog.

Côté calibrage, le tome 2 fait exactement le même nombre de pages que son précédent, et la couverture se veut être aussi dans la continuité... Dans les remerciements, l'auteure avoue avoir beaucoup souffert dans l'écriture, ayant vu son manuscrit revu et  corrigé plusieurs fois. Eh bien, elle aurait du passer sous silence cette petite confession, car dès le début, on sent que la remise en route est laborieuse.
En effet, il s'est passé un an entre la parution des deux tomes, et le lecteur se voit d'emblée confronté à une situation de crise. Pas le temps pour lui de se remettre dans le bain, de se réapproprier les personnages et le contexte. Alors pour ceux qui, comme moi, avaient à peu près oublié le début des aventures de Ruby, petit rappel: une grave pandémie, le NIAA (Neurodégénérescence Idiopathique Aigue des adolescents) touche les adolescents des Etats-Unis. Les survivants ont développé des pouvoirs étranges, classés en couleurs. Potentiellement dangereux aux yeux des adultes, les jeunes gens sont enfermés dans des camps en attendant un éventuel remède.
Ruby, l'héroïne de la trilogie, est une Orange, c'est à dire qu'elle a la  faculté d'entrer dans les pensées d'autrui et les manipuler. Depuis qu'elle a fui le camp où elle était retenue prisonnière, elle a rejoint la Ligue des enfants, censée protéger les droits et les libertés de chacun d'eux.
Dans ce tome 2, le statut de Ruby évolue. Elle est désormais une leader naturelle au sein de la Ligue, et elle n'a plus besoin de toucher la personne pour entrer et fouiller ses pensées. Elle domine qui elle veut, quand elle veut, et comme elle veut.
"Quand on pénètre dans un esprit, on a la sensation de plonger dans les pensées. Parfois c'est lent et de temps en temps rapide. La coloration des pensées et la teinte des rêves m'apportaient de nombreuses informations."
A la fin du tome 1, Ruby, pour sauver son petit ami des griffes de Clancy Gray, le fils du président américain qui a instauré la loi martiale, avait effacé volontairement sa mémoire. Depuis, ce dernier, erre dans une Amérique en désolation, ravagée par les inondations. Sans trop savoir pourquoi, il a en sa possession une clé USB contennat des informations essentielles et ultra secrètes concernant les origines de la NIAA. La jeune fille doit donc la récupérer pour la remettre à ses chefs.

Simplement le récit est alambiqué; il faut attendre le chapitre 12 pour avoir l'impression nette d'avancer dans l'histoire. Auparavant, le lecteur tente en vain de s'accrocher en se remettant en mémoire l'épisode 1.... De cette intrigue fastidieuse qui perd de son intérêt au fil des pages, il ne faut pas retenir grand chose, hormis le fait que les méchants sont les mêmes (quoique la Ligue commence à servir ses propres intérêts), que Ruby et ses amis sont rusés et héroïques, que la défunte épouse du président Gray travaillait sur un remède à la maladie...
Finalement, on sort de cette lecture laborieuse avec le sentiment de n'avoir rien appris de nouveau. L'auteur a repris les ingrédients originaux du tome 1 pour nous servir une nouvelle recette  dont la digestion nous laisse pourtant  un arrière goût de déjà vu. Le chemin de la vérité promis s'avère être un labyrinthe digne de Dédale.
Le tome 3, dont la publication arrivera normalement en mars 2015, devra rectifier le tir, sinon, les malheurs de Ruby n'attireront pas les foules...

Quelque chose de lui, Françoise Dorner

Ed. Albin Michel, février 2014, 144 pages, 14 euros

Vaudeville moderne


Le roman s'ouvre sur une scène à la fois anecdotique et symbolique: au cimetière, alors que Richard vient d'enterrer sa mère, il oublie son épouse Violette et repart sans elle. Certes, on pourrait croire que la goujaterie n'y est pour rien en de pareilles circonstances, sauf que, voilà, l'homme en question n'en est pas à sa première fois, si bien que Violette est persuadée désormais d'être transparente, incolore et inutile.
De leur union improbable, hormis le fait qu'elle soit bien plus jeune que lui et soit tombée amoureuse d'un restaurateur de meubles anciens aussi chaleureux que le bois, est née une fille qui, dès l'âge adulte venu, s'est empressée de fuir en Amérique. Depuis, le couple vaque chacun à ses occupations: lui dans son atelier, évitant celle qu'il qualifie en public d'un "ce n'est que mon épouse", elle dans le silence de l'appartement, "centre de rien", "femme au foyer, mère de famille désaffectée".

Dès lors, Violette veut éviter à tout prix que Richard "l'enterre de son vivant", en la réduisant à une portion congrue. Le charmant jeune homme qui l'a ramenée du cimetière lui a fait sentir qu'elle pouvait devenir autre chose que "l'ombre de quelqu'un". C'est vrai que Romain est l'antithèse de Richard. Pianiste du bar d'un palace, il incarne l'attirance du contraire, celui pour qui Violette pourrait craquer si l'adultère ne signifiait pas pour elle un acte terriblement "pathétique et banal"!
Pourtant Romain cache aussi sa part de souffrance: une mère malade dont la mémoire s'étiole inexorablement, et un père dont il vient d'apprendre l'existence, qu'il déteste donc d'emblée et dont il a décidé de se venger. Et ce père, c'est Richard...

Françoise Dorner propose un vaudeville moderne remis au goût du jour. Le trio Richard-Violette-Romain fonctionne à merveille et met en arrière plan la simplicité de la trame du récit.
Violette est un personnage touchant qui se rend compte, le temps passant, qu'elle a oublié de s'occuper d'elle finalement. Elle n'a pas su préserver sa part d'égoïsme, trop entière dans sa relation aux autres. Richard est le parfait mari bourru, conscient de sa méchanceté mais trop fier pour changer de comportement. Enfin, Romain est la pierre centrale du récit, celui qui apporte une note de fraîcheur et d'un possible renouveau, celui aussi dont le caractère ressemble le plus à celui de Violette.
Quelque chose de lui est un roman sans prétention, qui se lit d'une traite, avec parfois la nette impression de lire une pièce de théâtre.


Quand la lumière décline, Eugen Ruge

 Ed. 10/18, traduit de l'allemand par Pierre Deshusses, août 2013, 448 pages, 8.8 euros

Quand les idéaux déclinent...


Quand la lumière décline est l'histoire d'une famille allemande sur quatre générations, fervents adeptes de l'idéal communiste, membres du parti, et artisans d'une RDA telle qu'ils l'avaient rêvé, mais qui, au fil du temps, reviennent sur leurs désirs, leurs compromis, leurs "actes manqués".
Pourtant, dès le départ, Adrian avait dit à Charlotte, pilier de la famille, alors toute jeune femme: "le communisme c'est comme la croyance des anciens Aztèques: il est assoiffée de sang." Mais grâce à ce système, elle devient membre de l'institut (université), elle qui n'a fait que l'école ménagère...
Divorcée, elle refait sa vie avec Wilhelm, qui, jusqu'à sa mort, revendiquera son idéal socialiste, jusqu'à déconsidérer sa famille d'adoption:
"Il considérait toute la famille comme la famille à elle (Charlotte): une famille de défaitistes. Sauf Irina. Elle avait quand même fait la guerre. A la différence de Kurt qui était resté dans un camp de travail - et jouait maintenant les victimes "- Irina, "l'âme rousse", la femme de caractère, le personnage central, qui va vaciller en même temps que la RDA...

Ce roman est construit avec des allers-retours permanents dans le temps, des changement de narrateur à chaque nouveau chapitre pour donner une impression de mouvement à l'ensemble. Or, le récit stagne, donne une forte impression d'immobilité. Certes, le lecteur sent la déliquescence de cette famille dont le ciment était la cause commune, la croyance en l'idéal socialiste, dès que le petit fils fuit à l'ouest, mais on reste dans l'évanescent, le ressassement. C'est le temps qui passe qui fait avancer l'histoire tandis que les personnages restent englués dans leur mode de vie.
De ce fait, une impression récurrente d'ennui apparaît, sauvée par la qualité du style et la cohérence des faits.
 Ce livre n'est pas à proprement parler une fresque familiale, car elle manque de passion, de héros marquant et moteur de la narration. Ce ne sont que des tranches de vie sur les relations familiales dans un pays où on manquait de tout, et où le système envahissait le quotidien. Donc, à conseiller aux lecteurs patients, amateurs de livres historico-politiques.

Le collier rouge, Jean-Christophe Rufin

Ed. Gallimard, collection La Blanche, février 2014, 160 pages, 15.9 euros

Chienne de vie


Qu'est-ce qu'un héros de guerre? A travers ce court roman, Jean-Christophe Rufin tente de répondre à cette question.
Morlac, héros décoré de la Grande Guerre est de retour au pays, mais au lieu de savourer sa liberté et la fin de la guerre, il est sous les verrous. Dehors, son fidèle chien Guillaume, compagnon de tous les combats, attend silencieusement ou hurle à la mort quand il sent le danger.
"De près, l'animal faisait peine à voir. Il avait vraiment l'allure d'un vieux guerrier. Plusieurs cicatrices, sur le dos et les flancs, témoignaient de blessures par balles ou éclats d'obus. On sentait qu'elles n'avaient pas été soignées et que les chairs s'étaient débrouillées pour se rejoindre tant bien que mal, en formant des bourrelets, des plaques durs et des cals."
Morlac ne renie pas son geste qui lui a valu d'être enfermé. Le lecteur ne saura qu'à l'extrême fin du roman ce qu'il a fait , car l'essentiel n'est pas dans cet acte, mais ailleurs, et le juge Lantier qui est venu l'interroger le sait aussi. Il comprend tout de suite que dans ce refus de l'ex-soldat de minimiser l'affaire ou de s'excuser, se cache un acte délibéré, un désir de porter atteinte à cette décoration qu'il n'a peut-être pas si bien méritée.
C'est la dernière affaire que Lantier traite en tant que juge militaire. Lui aussi est pressé de retrouver la vie civile après les horreurs de la guerre:
"Lui aussi, à l'évidence, était marqué par la guerre. Quelque chose, dans sa voix, disait qu'il était désespérément sincère. Comme si la certitude de mourir bientôt, éprouvée jour après jour au front, avait fait fondre en lui toutes les coques du mensonge, toutes ces peaux tannées que la vie, les épreuves, la fréquentation des autres déposent sur la vérité chez les hommes ordinaires."
Seulement, l'intuition lui dit que le cas Morlac n'est pas banal et qu'il va falloir prendre son temps et enquêter afin de pouvoir rendre un jugement équitable. Et puis un survivant de la Grande Guerre qui ne veut pas de circonstances atténuantes, Lantier n'en a encore jamais rencontré:
"Ce prisonnier était différent. Il appartenait aux deux côtés: c'était un héros, il avait défendu la Nation, et en même temps il la vomissait."

Au fur et à mesure des interrogatoires, le juge comprend que l'histoire militaire de Morlac est inextricablement liée à Guillaume, son chien, qui attend fidèlement dehors malgré la fatigue et la faiblesse grandissante. Il apprend aussi que le jeune révolté fut autrefois lié à Valentine, restée à la ferme pour l'attendre. Justement Valentine n'est pas une villageoise comme les autres; fille de révolutionnaire, c'est une cultivée qui a appris la lecture à son amoureux et lui a transmis le goût des livres politiques:
"La guerre était un mystère pour lui. Il n'avait jamais imaginé ça. Il voulait savoir. La politique, l'économie, les peuples, les nations, il se posait des questions sur tout."

De ce face à face avec Morlac, Lantier en tirera une vérité, et donnera un sens à cet acte irrespectueux envers la Patrie, venant pourtant d'un héros de guerre décoré, enfant du pays, au sourire doux, et pacifiste convaincu.

C'est à partir d'une anecdote réelle racontée par un ami que Rufin a extrait la matière de ce roman. Le lecteur sent de suite que le chien est une clé de compréhension de l'ensemble. Morlac n'est qu'un pion. Pourtant, le maître est à la fois attiré et en rejet par rapport à ce vieux chien qui ne cesse de l'attendre. On lit avec un plaisir sans fin ces quelques 160 pages qui font honneur au centenaire de la Grande Guerre, et aborde ce sujet grave et douloureux par un prisme tout à fait original et remarquable d'ordinaire très peu souligné: le rôle des chiens durant les combats.
A Lantier de conclure:
"Je crois que la vraie différence avec les bêtes, ce n'est pas la fidélité. Le trait le plus proprement humain et qui leur fait complétement défaut, c'est un autre sentiment, que vous avez de reste.
- Lequel?
- L'orgueil."

A découvrir sans tarder!



Le grand Coeur, Jean-Christophe Rufin

Ed. Folio Gallimard, janvier 2014, 592 pages, 8.4 euros

Puissance romanesque

"Le plus étrange c'est que ce dénuement, loin de m'accabler, me remplit d'un plaisir inattendu. Je me sentais nu comme un nouveau né. Et en effet, c'est à une nouvelle vie que je naissais. J'avais fait le deuil de mes rêves et je les avais remplacés par des souvenirs."
C'est un homme de cœur qui parle, en l'occurrence Jacques Cœur (l'expression est facile...), personnage historique fort méconnu, proche de Charles VII, dont la France lui doit une vision résolument moderne du commerce avec l'ouverture aux marchés du Moyen Orient et européens.
Homme discret et intelligent, il a bâti seul une fortune exceptionnelle, tout en se doutant que ses amis d'un jour seraient ses ennemis de demain. Parmi eux, le roi lui-même, dont le choix de mettre fin à la Guerre de Cent ans lui a permis de développer son entreprise:
 "Il était le seul, en acceptant la paix, à pouvoir rétablir les communications de ces trois maréchaux de France. Le pays allait alors redevenir un lieu d'échange vers lequel convergeraient les produits du monde entier, de l'Ecosse comme de Florence, d'Espagne comme de l'Orient."
Mais se lier à Charles VII c'est aussi accepter de se lier avec un homme retors: "plus j'apprenais à le connaître, plus je mesurais à quel point il était dangereux, blessé, jaloux, méchant, ne laissant à personne le loisir de lui échapper (...) mais j'étais incapable de me protéger".
Pour le paraître et l'ostentatoire, son épouse s'en charge. Jacques Coeur fait partie de ceux qui ont soif d'aventures, de voyages, dont le matériel n'est qu'un instrument et non pas un objectif de vie. Un jour, il rencontre Agnés Sorel, maîtresse du Roi. Débute alors une amitié amoureuse qui le précipitera vers une fin qu'il avait anticipée depuis le début.
Historiquement, on ne sait rien des liens qui unissaient le Grand Argentier du Roi à Agnès, sauf qu'il fut son légataire testamentaire. La fiction romanesque prend alors le pas sur la réalité. Comme le Jacques qui écrit ses mémoires, l'auteur peut dire: "de créature, je suis devenu créateur."
Sa puissance  tient de cette capacité à rendre vivant un personnage dont on ne possède aucun portrait mais dont on connaît quelques détails de sa vie.
Rufin écrit: "l'essentiel, mon seul désir, est que ce mausolée de mots, loin d'enfermer un héros mort, libère un homme bien vivant."
 Il a su insuffler une âme à un personnage essentiel et méconnu de l'Histoire de France, ayant vécu sans le savoir à l'aube de la Renaissance, très lucide sur lui-même et les autres, à la fois instigateur et victime d'un système qu'il a lui-même crée.

Sept histoires qui reviennent de loin, Jean-Christophe Rufin

Ed. Folio Gallimard, septembre 2012, 192 pages,5.6 euros

Voyage, voyage


Ces sept histoires sont d'un intérêt inégal, mais toutes ont la systématisation de la chute ainsi que la preuve que "l'Histoire est une tragédie".
La plupart sont des récits doux amers dans lesquels les protagonistes regrettent un temps révolu, que ce soit celui du colonialisme qui avait le mérite de préserver "leur île", ou celui de l'alpinisme des années 30 dont les amateurs n'étaient pas des "sportifs du dimanche"...
Même si certaines n'apportent qu'un intérêt limité, on ne peut pas nier une certaine maîtrise du genre dans la construction de la nouvelle dont l'écriture, plus d'un écrivain vous le dira, suggère un art consommé de la concision et de la chute.
Au delà de l'aspect purement formel, j'aime chez Rufin sa description des lieux et des mœurs, simplement parce qu'on sent chez lui l'homme qui a voyagé et approché au plus près les populations. Ainsi, sa nouvelle se situant sur l'île Maurice résume à elle seule la contradiction de cet ouvrage: une histoire loin d'être passionnante mais dont l'atmosphère et les mœurs y sont tellement bien décrites que finalement on réussit à entrer dans le récit. Le dernier texte est un immense éclat de rire, une note de fraîcheur à l'image de son héroïne coincée dans un train et stressée de louper son rendez-vous amoureux alors qu'elle est en pleine période d'ovulation!
Finalement ce sont sept nouvelles sur la vie, la famille, les souvenirs, mais aussi sur les amours déçues ou contrariées qu'il est tant de vivre avant qu'il ne soit trop tard.

Globalia, Jean-Christophe Rufin

Ed. Folio Gallimard, juin 2005, 512 pages, 8.9 euros

"In Globe we trust!"



Dans la postface du roman, l'auteur explique son choix du récit d'anticipation. Selon lui, "l'essentiel est de parvenir à une puissante évocation, soit d'un monde disparu, soit d'un monde possible, qui permet au lecteur d'être présent hors de lui-même."
Fort de son vécu humanitaire et de la pratique des politiques, Rufin a construit une intrigue sur le fonctionnement de la démocratie et de la liberté.
Globalia, dans un futur proche, est considérée comme la démocratie idéale. Sa devise "Liberté - Sécurité - Prospérité" reprend les idées fixes du 21ème siècle. Dans un système où la liberté est exercée à outrance, le pire ennemi devient finalement la liberté elle-même. Trop de libertés tuent la liberté et les Hommes ne connaissent plus la peur.
Or, "cette denrée là est vitale. Dans une société de liberté c'est la seule chose qui fait tenir les gens ensemble.(...)Croyez-moi, un bon ennemi est la clé d'une société équilibrée". Ainsi, les dirigeants de Globalia vont utiliser un jeune homme idéaliste afin d'en faire l'ennemi public n°1.
Le lecteur suit les pérégrinations de Baïkal à la découvertes des non-zones, ces espaces où les Hommes fuient Globalia, et celles de Kate et Puig, à la poursuite de la vérité. Le récit soufre souvent de longueurs et de répétitions mais ces dernières n'entravent en rien l'avancée de l'intrigue. Rufin a écrit ce livre, je pense, pour prévenir la possibilité de l'existence future d'un attelage infernal où sous couvert de libertés, le citoyen n'est plus l'ombre que de lui-même, happé par un capitalisme à outrance dirigé par la société de consommation et l'individualisme forcené.
Au delà de l'histoire, nous pouvons lire quelques belles pages sur l'utilité du livre "objet infiniment précieux" lorsqu'ils est interdit car dangereux...
Finalement, un roman intéressant, parfois peut-être un peu trop versé dans l'invraisemblance (quoique), mais qui mérite une lecture attentive.

NEWSLETTER (25)


Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

De Milan Kundera je retiens surtout L'insoutenable légèreté de l'être lu et relu pour les besoins d'une étude en hypokhâgne. Depuis d'autres ont vécu sur ma PAL puis ont été lus La lenteur ou La valse aux adieux notamment. Dans tous les cas, jamais je n'ai écrit un billet, ayant sûrement puisé mes réserves dans mes modestes devoirs de classe préparatoire. Je me souviens surtout de l'un d'entre eux dont le sujet m'avait laissée perplexe... Allez, pour le plaisir, je vous donne l'intitulé:
"L'insoutenable légèreté de l'être, pourquoi ce titre?" 
5h pour plancher et au final un 8/20.
Alors, maintenant, à l'aube de la quarantaine, Kundera continue à me faire peur. Je lirai sûrement son dernier roman, mais en cachette, sans rien écrire dessus, tant je me sens incapable d'être à la hauteur de ce qu'il dévoile. Heureusement, d'autres critiques le font très bien et je vous invite à les lire. Dans la valse des articles lus à l'occasion de la sortie de son dernier livre La fête de l'insignifiance (Gallimard /3 avril 2014), j' en ai choisi deux pour vous : un des Inrockuptibles et un  écrit par Christine Bini dans La règle du Jeu (le titre des Inrockuptibles est plutôt moyen...)
Pas sûre d'être d'accord avec ce passage (in Inrockuptibles) !
"On remarquera que plus les écrivains vieillissent, plus ils signent des livres minces (voir Philip Roth), et La Fête de l’insignifiance ne déroge pas à la règle : un roman bref, à la typographie pour malvoyants, qui contient dès son titre, comme tous les précédents romans de Kundera, le concept qui en constitue la colonne vertébrale et tout l’enjeu."
 http://www.lesinrocks.com/2014/04/03/livres/milan-kundera-la-valse-au-serieux-11495136/
http://laregledujeu.org/2014/04/09/16755/kundera-la-bonne-humeur-comme-ligne-de-conduite/

Connaissez vous Olivier Steiner? Moi non plus! Et pourtant cette semaine, on en a parlé dans La Cause Littéraire dans un article écrit par Arnaud Genon, et dans la revue Autofiction.org.
Ce jeune auteur vient de publier La vie Privée (Editions de L'Arpenteur/mars2014) et je vous livre la quatrième de couverture:
 "Huis clos dans une maison du bord de mer. Tandis que la dépouille d'Emile repose dans une chambre à l'étage, le narrateur attend le dominateur. Une voiture se gare, c'est lui, le voilà dans l'embrasure de la porte, pile à l'heure, et sa ponctualité est déjà une forme de sévérité. Se joue alors la scène primitive, danse d'Eros et Thanatos, entre ombres et lumières, "sexe et effroi". Poussés aux derniers retranchements de la chair et de l'esprit, les corps exultent, souffrent et jouissent, livrent leur essence même. Avec La vie privée, Olivier Steiner signe un voyage sans retour, magnifique oraison funèbre, expérience de lecture rare où se dévoile notre humanité dans ce qu'elle a de plus noir et de plus cru."
Rien qu'à cette lecture, on se dit que le roman ne doit pas être facile. Apparemment, le thème ferait penser à un certain...Hervé Guibert. Avis aux amateurs donc!
http://www.lacauselitteraire.fr/la-vie-privee-olivier-steiner
http://www.autofiction.org/index.php?post/2014/02/02/Olivier-Steiner

Maylis de Kerangal/photo Télérama.fr

Je suppose, amis lecteurs, qu'on ne vous présente plus Maylis de Kérangal, dont le dernier roman, Réparer les vivants, est un beau succès de la rentrée littéraire d'hiver. En surfant sur le web, j'ai trouvé par hasard ce petit entretien fort sympathique de Madame le Figaro, dix questions, dix réponses ou souvent un mot suffit.
http://madame.lefigaro.fr/art-de-vivre/maylis-de-kerangal-voudrais-etre-polyglotte-070414-844442


Enfin, info de la semaine pour les "Silowers", le tome 2 de la trilogie de Hugh Howey et publié chez Actes Sud dans la nouvelle  collection Exofictions, paraîtra le 7 mai prochain, et se nommera Origines
 http://www.myboox.fr/actualite/silo-d-hugh-howey-la-suite-en-librairie-le-7-mai-ac-29508.html
Pour celles et ceux qui n'auraient pas encore lu le tome 1, voici mon article sur ce blog:
http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/11/silo-hugh-howey.html






 Sinon, côté lectures personnelles, j'ai lu:
- Le village évanoui, de Bernard Quiriny (Flammarion)
- Quelque chose de lui de Françoise Dorner (Albin Michel)
- L'Ange de charbon de Dominique Batraville (Zulma)


Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine sont:
- Le mangeur d'étoiles, Romain Gary
- Le dos crowlé, Eric Fottorino
- Jesus Man, Christos Tsolkias

Bon week end livresque, ou jardinez!

RUE DES ALBUMS (45) Nils, Barbie et le problème du pistolet, Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen

 Ed. Albin Michel Jeunesse, mars 2013, 14.5 euros

Halte à la théorie du genre!


Nils fête ses 5 ans. Papa lui a préparé un gâteau d'anniversaire avec cinq bougies, et annonce:
"Si tu les souffles toutes d'un coup, tu pourras choisir ce que tu veux au magasin de jouets."
Cette promesse ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, surtout que Nils a une idée derrière la tête!
Sur la route, sa copine Angelika lui fait signe et lui jette sa plus belle Barbie. Nils est sidéré: Barbie vole et elle a la classe en plus! Même son père est étonné de voir une poupée "aussi balèze"...
Au magasin, Nils sait ce qu'il veut. La boite rose, l'écrin rigide qui enferme Barbie l'attend." La boîte rose avec une lettre rose et des coeurs rose dessus" attend gentiment son nouveau propriétaire. Elle, elle ne fait pas la différence entre fille et garçon; le principal est qu'elle apporte de la joie et de l'amusement!
Or, papa ne comprend pas ce choix. Barbie, c'est pour les filles! Il tente en vain de lui faire prendre un pistolet. Il ne lésine pas sur les gestes, les "pan pan" ridicules dans le magasin. Même à la caisse, il tente encore de lui faire changer d'avis. Mais le petit garçon affirme: "Barbie est hypertop...En tout cas quand elle est avec moi."

Sauf que Bo, le caïd de l'école, accompagné de son père, copie adulte de son fils, est là aussi en caisse. Tandis que le paternele chique et rote, le vilain garnement trucide son ours en peluche avec sa batte de base-ball. Voilà un vrai garçon! Alors, s' il voit Nils avec sa boîte rose pailletée, c'en est fini de sa réputation. En plus, notre héros ne peut même pas compter sur son père pour le défendre. En effet, ce dernier lui demande de prendre le pistolet pour ne pas perdre la face et sauver les apparences.... Que va décider le gamin?

Cet album va à l'encontre des idées reçues en générale et de la théorie du genre en particulier. Eh bien oui, on peut être un petit garçon de cinq ans bien dans ses baskets et aimer jouer à la Barbie sans pour autant se sentir différent!
Dans cette histoire, c'est l'adulte qui pose le complexe, qui juge le cadeau inadéquat. Les garçons, ça joue au pistolet ou aux voitures, mais pas aux poupées! Les poupées c'est pour les filles, un point c'est tout! Avec un tel raisonnement, il est facile d'imaginer le raisonnement et l'extrapolation du père sur les goûts de son fils.
Nils est un petit héros bien digne qui va se servir de la faiblesse de son père pour finalement arriver à ses fins.
Les illustrations, très très riches, peuvent heurter, car elles sortent des sentiers battus. L'illustratrice a fait le choix des superpositions de plans et favorise une couleur par page. La typographie est volontairement différente selon qu'elle s'ancre dans le récit ou les bulles.
Cependant, le contenu sauve le choix artistique et fait de l'album un ouvrage résolument moderne, au message de tolérance explicite qui justifie le manichéisme des personnages en présence.
A découvrir à partir de 5 ans.

Dans la barque de Dieu, Ekuni Kaori

Ed. Philippe Picquier, février 2014, traduit du japonais par Patrick Honnoré, 208 pages, 18.5 euros

Je reviendrai...


"J'ai commencé à voyager quand j'avais six mois. Bien sûr, je devrais plutôt dire que c'est maman qui a commencée à voyager. Moi, elle m'a juste emmener avec elle."
(...)
"- Pourquoi on déménage tout le temps,
- Parce que, toi et moi, on est embarqués dans la barque de Dieu, elle a répondu. "

Yôko et sa fille Sôko sont des nomades. Elles ne restent jamais dans la même ville plus d'un an, par choix. En effet, depuis que l'homme dont elle est "tombée amoureuse à s'en faire fondre les os" l'a quittée par obligation car il était dans "une situation désespérée à faire pitié un usurier", Yôko a préféré quitté Tokyo et vivre de ville en ville. Cet homme (dont on ne saura jamais le nom) ne sait même pas qu'il est père. Pourtant Sôko a grandi dans son ombre, idéalisée par sa mère qui, douze ans après la séparation, ne doute pas encore de son honnêteté lorsqu'il lui a promis de la retrouver:
"Je reviendrai, je te promets, il m'a dit un après-midi très chaud de septembre. Je reviendrai, je te retrouverai. Où que tu sois, je te retrouverai."
Enceinte, elle a quitté le confort douillet et sa vie avec Mr Momoï pour attendre inexorablement son bien aimé.
"Je ne veux pas me lier à un endroit où il n'est pas. Ce n'est pas là que je dois être" se dit constamment Yôko pour se justifier de son nomadisme. Sauf que Sôko grandit et vit de plus en plus mal ces multiples déménagements, ainsi que cette vie construite en fonction d'un homme invisible. Au fils des ans, la gamine vit chaque nouveau déplacement comme un drame: nouveaux amis, nouvelle école, nouvelles habitudes... Attendre le retour de l'homme qu'elle aime est le fil d'Ariane qui retient Yôko à ce choix de vie. A sa fille qui commence à douter de l'existence réelle de son père, elle réplique:
"Moi je n'ai jamais douté de lui. Il m'a promis de me retrouver. Qu'il me cherchera et me trouvera où que je sois, quoi que je fasse."
Alors, pendant que sa mère vit dans les souvenirs, la gamine tente de se construire un avenir. Au fils des ans, elle devient de plus en plus autonome et distante, au point que Yôko se rend compte trop tard que sa fille a une vie qu'elle ne connaît pas. Seulement Sôko n'est pas une fille indigne, elle surveille de près sa maman, la soutient malgré tout, fait en sorte qu'elle reste debout:
"Les cigarettes, les cafés et les chocolats sont son alimentation de base, le travail est son tranquillisant, papa est sa raison de vivre, et moi je suis sa joie et son trésor."
Ainsi s'écoule la vie de nos deux héroïnes, cette façon de "rouler sur des cailloux jusqu'à rencontrer papa." Mais, lorsque Sôko doit quitter le foyer maternel pour faire des études, tout se complique...

Ekuni Kaori nous offre un moment suspendu de la littérature, un roman à deux voix (la mère et la fille) qui apporte deux points de vue sur un sujet commun. Si différentes et pourtant si complémentaires, Yôko incarne celle qui a renoncée, qui a mis sa vie entre parenthèses pour l'amour d'un homme. Quant à Sôko, elle symbolise l'avenir, preuve réelle et quotidienne pour l'autre que son histoire d'amour fusionnelle avec son bien aimé disparu a bel et bien existé.
Sôko qui grandit, c'est le temps qui passe, le sentiment de perte qui s'annonce pour une femme qui justement a déjà connu ce sentiment et ne s'en est pas remise.
"La liberté ressemble beaucoup à la contrainte et il m'arrive de ne plus pouvoir les distinguer," constate Yôko. Attendre indéfiniment use sa personne mais pas son amour. Déménager est une fuite permanente, autant retourner sur les lieux où elle fut jadis heureuse!

Cette histoire est racontée de façon subtile. Le personnage fantôme du père prend de la dimension au fur et à mesure des pages. De plus, les personnages secondaires permettent d'interroger Yôko sur ses choix de vie. Ce roman sur l'attente et l'amour est traité de manière tout à fait original, sans jamais sombrer dans le maniérisme ou le mélodramatique. Il explique de façon simple comment, après une parenthèse inattendue et remplie de bonheur, l'être humain est capable de s'adapter et d'attendre que cette parenthèse se renouvelle et deviennent une véritable histoire à deux.

Pluie noire, Masuji Ibuse

Ed. Folio, traduit du japonais par Takeko Tamura et Colette Yugué, septembre 2004,384 pages, 8.4 euros .

 J'ai tout vu à Hiroshima...

le 6 août 1945, à 8 h du matin, une bombe "spéciale de qualité supérieure" provoquant un bruit assourdissant et un éclair de chaleur intolérable, détruit la ville Hiroshima. Ce "monstre en forme de parapluie", développe un drôle de nuage, une "méduse tour à tour rouge, violette, indigo, verte, et s'élargissant toujours vers le Sud-Est." Après la stupeur, les survivants s'organisent et tentent, tant bien que mal, de rejoindre la gare vers un train éventuel qui les éloigneraient de cet enfer. Car la description d'Hiroshima post-apocalyptique n'a rien à envier de celle que Mc Carthy propose dans La Route.
Cendres, bâtiments anéantis ou éventrés, cadavres éparpillés....
Et soudain, une pluie noire, certes bien étrange mais dont personne ne soupçonne qu'elle puisse être dangereuse. Afin de donner de la distance et de la vraisemblance aux faits décrits, l'auteur a décidé de présenter son récit sous la forme d'extraits de journaux intimes de protagonistes survivants.
Malgré l'incrédulité des premiers jours, la faim, la dysenterie et d'autres maux méconnus, la solidarité entre les habitants se développe. Le vol d'un milan, l'aide aux malades, ou encore l'élevage de carpes de bassin donnent l'espoir que la vie et la nature reprennent le dessus sur l'indicible. Car avoir été "atomisé" à Hiroshima ou Nagasaki c'est l'assurance de ne pas pouvoir mener une vie normale ou de ne pas trouver un mari. Dès lors que deviennent les harangues au combat "jusqu'à la mort"?
Que signifie vraiment le mot "capitulation" lorsque tout à été détruit? Un survivant déclare même: "j'aurais mieux aimé naître dans un pays sans état".
Ce n'est que beaucoup plus tard que les victimes sauront que le "pikadon" qui les a agressés s'appelle en réalité une bombe atomique.

Lunar Park, Bret Easton Ellis

 Ed. 10/18, collection Domaine Etranger, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Guglielmina, 472 pages, 8.1 euros

Claque littéraire!


Auteur sulfureux assez controversé BEE a toujours décrit une Amérique où la société à la mode cachait de lourds secrets et s'enfonçait dans les paradis artificiels pour ne plus se regarder en face.
Lunar Park débute par une partie autobiographique puisque le narrateur est l'auteur lui même. Il n'hésite pas à décrire ses années dépravées qui ont suivi ses premiers succès littéraires. Sans état d'âme, il assume ses excès tout en portant un regard lucide sur son vécu. Puis l'autobiographie "dégénère" en autofiction lorsqu'en seconde partie le narrateur décrit sa vie rangée avec femmes et enfants dans le comté de Midland.
Banal me direz-vous? C'est là que tout se complique puisque sous le bonheur de façade les enfants sont sous psychotropes, les parents suivent une thérapie conjugale au bout de cinq mois de mariage, et la maison se révèle hantée... Le tout saupoudré de disparitions de garçons et de crimes bizarrement déjà vécus de façon littéraire...
Des pages n'ont rien a envier à l'épouvante façon Stephen King, mais il faut voir au delà: BEE combat contre ses propres démons: un père violent et mal aimant, un roman au succès fulgurant mais au contenu d'une rare violence (Américan Psycho). Bref, le narrateur-auteur se remet en cause et surtout dévoile une réelle fragilité d'enfant.
Aucun temps mort, d'une efficacité remarquable, Lunar Park plonge le lecteur dans une forme romanesque complétement originale et montre que le roman peut être aussi une confession voilée comme le signale celui qui hante le narrateur en lui disant: "Je veux que vous réfléchissez à votre vie. Je veux que vous soyez conscient de toutes les choses horribles que vous avez faites. Je veux que vous regardiez en face le désastre qu'est Bret Easton Ellis."