Le Chardonneret, Donna Tartt


Ed. Plon, collection Feux Croisés, janvier 2014, traduit de l'anglais (USA) par Edith Soonkindt, 795 pages, 23 euros

 La Théorie du Champ Unifié



New-York, Metropolitan Museum, de nos jours. Une bombe vient d'exploser faisant une centaine de victimes. parmi les survivants, un adolescent, Theodore Decker, qui se trouvait paradoxalement dans la salle la plus touchée, celle dans laquelle était exposée entre autres Le Chardonneret de Fabritius. Pendant les minutes terribles où Théo comprend que sa mère fait partie des victimes (elle s'était rendue juste avant à la boutique du musée), il accompagne un vieux monsieur dans ses derniers instants. Ce dernier lui confie sa chevalière, lui murmure une adresse, mais surtout lui conseille de s'emparer de la toile de l'oiseau enchaîné à un tuyau de cuivre: "Prends-le" lui dit-il. Ces deux mots vont changer à jamais la vie de Théodore Decker.

Sa mère disparue, Théo est orphelin. Son père parti un matin sans jamais revenir est difficilement joignable, alors les services sociaux le confient à la famille d'un des ses camarades, les Barbour. Il quitte ainsi un cocon familial aimant, à l'écoute, avec peu d'argent, pour un appartement sur la Cinquième Avenue dont les propriétaires sont davantage préoccupés par les galas de charité ou le yacht club, que par le bien être et l'écoute de leurs quatre enfants. Avec eux, notre protagoniste n'est ni heureux, ni malheureux, jouissant d'un confort serein, mais se sentant seul:

"Les événements auraient mieux tourné si elle[sa mère] était restée en vie. En fait, elle est morte quand j'étais enfant; et bien tout ce qui m'est arrivé depuis lors, est de ma faute, à moi seul, toujours est-il que, lorsque je l'ai perdue, j'ai perdu tout repère qui aurait pu me conduire vers un endroit plus heureux, vers une vie moins solitaire et plus agréable."

La toile emportée lors de l'attentat est cachée dans un sac plastique, protégé par un drap. Peu à peu, il devient pour son propriétaire un repère, un point d'ancrage avec la réalité, avec sa vie d'avant. Pas question pour lui de révéler à son ami Andy et sa famille qu'il possède un tableau du 17ème siècle officiellement déclaré disparu par les autorités culturelles! Alors, de temps en temps, il le sort de sa cachette et le contemple:

"Le sortir, le regarder n'était pas une chose à prendre à la légère. Même dans l'acte de tendre la main pour l'attraper, il y avait une sensation d'expansion, un souffle et une élévation (…) c'était le tableau qui était réel et non moi."

Dans le même temps, il retrouve la famille du propriétaire de la chevalière confiée, fait la connaissance ainsi avec un certain Hobie, propriétaire d'un magasin d'Antiquités et restaurateur de talent de meubles anciens, et de Pippa, qui deviendra "son royaume perdu", "la part non meurtrie de mon être qui avait disparue avec ma mère", bref, son amour sans espoir. Sans le savoir, Hobie va devenir un référent, sa nouvelle famille en quelque sorte,  et le guidera sans le vouloir dans son emploi futur, car comme l'a écrit Schiller: "ce n'est pas la chair et le sang, mais le cœur qui fait de nous des pères et des fils."

Justement, le père de Théo réapparaît et l'emmène avec lui à Las Vegas où il vit de paris sportifs. Dans cet endroit désert et brûlant, l'adolescent va faire la connaissance de Boris, aussi désœuvré et perdu que lui. Ensemble, ils vont supporter leur quotidien grâce aux drogues et à l'alcool. Vivre avec son père et sa nouvelle compagne, c'est vivre avec des absents ou au meilleur des moments, avec des ombres:

Photo Libération
"Vivre avec eux c'était vivre avec des colocataires que j'appréciais moyennement. Quand ils étaient à la maison, je restais dans ma chambre avec la porte fermée. Et quand ils n'étaient pas là, ce qui était le cas la plupart du temps, je rôdais jusqu'au fond de la maison en essayant de m'habituer à ses vides."

Donna Tartt consacre plus de quatre cents pages à l'adolescence de son héros, comme pour bien marquer le lecteur sur l'importance de cette période sur la suite de l'histoire. En arrière plan, Le Chardonneret n'est jamais loin, toujours caché, toujours vénéré par Théo telle une relique, mais qui, au fil des années, devient une possible bombe à retardement capable de changer à jamais sa vie:

"Le tableau m'avait donné la sensation de ne pas être un simple mortel, de ne pas être ordinaire. C'était à la fois un soutien et une revendication; une nourriture et un tout. C'était la clé de voûte qui avait maintenu toute la cathédrale. (…) La conviction que ma vie entière tenait en équilibre sur un secret qui pouvait la faire exploser à tout moment."

Les années passent. Devenu adulte, Théo est installé à New-York chez Hobie auprès de qui il travaille et organise les ventes de meubles. Pour pouvoir sauver le magasin de la faillite, il a recours à des pratiques douteuses et frauduleuses. Théo Decker montre alors son moi "escroc et lâche, menteur et tricheur." Dans le même temps, il vit tout à fait normalement, se fiance, consacre par mois beaucoup d'argent dans des drogues diverses et variées, à croire qu'il a besoin de planer pour oublier ce qu'il est devenu.

Dans cette seconde partie du récit, on bascule dans le roman policier. En effet, les affaires de Théo dans l'univers des Antiquités vont avoir des conséquences inattendues sur sa vie personnelle et en lien avec la toile subtilisée après l'attentat, gardée dans une pièce spéciale prévue pour les objets fragiles et de valeur. De plus, la réapparition de Boris accélère les événements et emmène le lecteur à Amsterdam seul endroit plausible pour un épilogue à la hauteur du tableau volé.

Des "distorsions arachnéennes" de la vie de Théo, de ses traumatismes anciens et violents, Donna Tartt a créé un personnage complexe, infiniment riche qui sert un récit où les temps morts n'existent pas. Le Chardonneret de Fabritius est le point de départ d'une intrigue qui va servir à expliquer la Théorie du Champ Unifié défendue par Théo:

"Parce que, si nos secrets nous définissent en opposition au visage que nous montrons au monde: alors le tableau était celui qui m'a emporté au-delà de la surface de l'existence et qui m'a permis de savoir qui j'étais."

Ce dernier roman de l'auteure mérite ses critiques enthousiastes. Donna Tartt, l'écrivain qui n'a écrit que trois romans en vingt ans a pris son temps et elle a eu raison. Le récit est servi par une écriture fluide, sans fausse note que la traduction d'Edith Soonkindt a le mérite de rendre à merveille. Le Chardonneret est un moment suspendu de la littérature: un roman certes contemporain mais dont l'intrigue ne se sert pas des dernières technologies pour avancer. Il est le roman d'apprentissage "post Dickens" d'un jeune homme perdu, seul, et sans repères, dont le seul point d'ancrage est un petit tableau qui aura raison de son "Chemin de Damas personnel".

L'article de Christine Bini sur ce roman: http://christinebini.blogspot.fr/2014/02/le-chardonneret-de-donna-tartt.html