L'aventure singulière d'Hervé Guibert, Arnaud Genon

L’aventure singulière d’Hervé Guibert (Articles et chroniques), Editions Mon Petit Editeur, mai 2012, 140 p. 16 €


L'aventure singulière d'Hervé Guibert, Arnaud GenonLes amoureux de l’œuvre du défunt Hervé Guibert (1955-1991) seront comblés. En peu de pages finalement, Arnaud Genon dresse un panorama complet du répertoire de l’auteur, que ce soit en littérature, en photographie ou encore au cinéma, et présente, à la fin, sous le titre Hervé Guibert et son espace critique, ceux qui ont consacré une étude à son sujet.
Car Hervé Guibert ne fut pas que l’écrivain du sida (d’ailleurs il souffrit de cette image). Avant la trilogie A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie/Le protocole Compassionnel/L’homme au chapeau rouge (Gallimard), il était déjà l’auteur d’une œuvre considérable et un photographe reconnu, chroniqueur aussi pour le journal Le Monde. Ainsi, simplement, Arnaud Genon présente une analyse claire et pertinente afin de mettre en évidence la contradiction entre l’homme réservé et le caractère réellement impudique de l’ensemble de ses livres. Dès lors, il apparaît que chez Guibert le vécu était la matière première de l’écrit. Son journal intime Le Mausolée des Amants publié chez Gallimard post mortem en 2001, se présente comme la colonne vertébrale de son écriture.
Très vite, on se rend compte que le corps est le motif principal. Genon explique :
« Pour Guibert, écrire sur soi, c’est aussi écrire sur le corps, l’exposer sans retenue ».
Le corps est indissociable de la volonté du dévoilement de soi. Cependant, à la fin, rongé par la maladie, lorsque le corps ne devient plus que l’ombre de lui-même, Guibert y renonce. Il écrit, dans Le Mausolée des Amants :
« Je renonce au corps, les objets sont ma consolation, je suis un pharaon… »
L’aventure singulière est très bien construit. Les différents ouvrages de Guibert se succèdent sans pour autant donner l’aspect d’un catalogue. L’auteur articule « la visite » en fonction des thèmes : le corps/la vieillesse/la question du genre. Ainsi, après une réflexion sur le corps, Genon présente le paradoxe du vieillir-jeune assez récurrent dans l’œuvre guibertienne et flagrant dans Mon valet et moi(Gallimard), ou plus larvé lorsqu’il met en scène ses grands tantes Suzanne et Louise (Gallimard).
Enfin, la logique de raisonnement aboutit à la question du genre. En lisant Arnaud Genon, on se rend compte qu’Hervé Guibert aimait jouer avec les genres littéraires quitte à les pervertir, pour finalement aboutir (encore et toujours) à une véritable confession et au dévoilement total de soi. Par exemple,Incognito (Gallimard) se présente en prime abord comme un roman policier, ou Voyage avec deux enfants (Gallimard) en journal, pour ensuite devenir tout autre chose…
« La lettre est pervertie dans l’œuvre de Guibert. Non destinée à l’Autre, elle est un miroir, une empreinte du “moi” ».
Souvent, on retient la crudité, parfois aussi la cruauté de la prose guibertienne. Elle a souvent choqué et rebuté plus d’un lecteur. Elle a souvent aussi favorisé à « cataloguer » et « réduire » cet auteur dans une catégorie non représentative de sa création. Certes, nier que ces écrits existent serait nier un grande partie de l’œuvre, car Guibert était aussi un transgressif. C’est pourquoi, Genon, dans un chapitre intitulé « Hervé Guibert le baroque : vous m’avez fait former des fantômes (Gallimard, 1987) », fait l’étude de ce roman un peu particulier, très violent, et explique au lecteur qu’il faut le comprendre autrement, tel un roman sadien.
Rendre compte d’un ouvrage qui rend compte justement de l’univers d’un auteur est un exercice difficile et passionnant. Humblement, on sort grandi d’une telle lecture. L’aventure singulière d’Hervé Guibertbalaie toutes les rumeurs et les idées reçues sur l’écrivain. Grâce à ce livre limpide, bien construit et simple d’accès, le lecteur lambda (re)découvre un auteur particulier à la création foisonnante qui mérite, vingt et un ans après sa mort, d’être lu et relu avec un œil nouveau.


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