Du domaine des murmures, Carole Martinez

Ed. Folio Gallimard, février 2013, 240 pages, 6.8 euros

L'ombre recluse.


Vous raconter l'histoire d'Esclarmonde serait gâcher le contenu.
D'elle, elle dit: "je suis l'ombre qui cause. Je suis celle qui s'est volontairement clôturée pour tenter d'exister. Je suis la vierge des Murmures".
Pour se libérer de sa condition de femme au douzième siècle, Esclarmonde a préféré se faire construire une chapelle pour fuir un fiancé imposé "gorgé de rage et d'ambition", et s'y enfermer à vie, seule moyen pour elle de gagner "une liberté autrement inconcevable".
Quelle paradoxe de devenir autonome et libre alors qu'on choisit d'être recluse! Sauf qu'en s'enfermant, Esclarmonde va vivre une vraie vie de femme, tout en aidant chacun "à supporter ses peines, à racheter ses fautes, à regagner sa foi". Très vite, la jeune fille va devenir la sainte du Comté, protégée même par l'archevêque. Alors on écoute ses paroles et on respecte ses conseils, ses murmures emmèneront les siens en croisade jusque Saint Jean D'Acre! Carole Martinez a donné vie avec brio à cette jouvencelle de quinze ans pétrie de foi et d'idées reçues dont l'enfermement va l'ouvrir à la vie et surtout remettre en cause ses croyances les plus ancrées. Les scènes les plus simples, comme par exemple la vue d'une fraise des bois depuis sa fenestrelle, prennent des proportions poétiques et envoûtantes.
 Les personnages sont aboutis, parfois pleins de contradictions. Enfin, le lecteur plonge dans les mentalités si particulières du Moyen Age sans pour autant avoir l'impression de lire une leçon d'histoire. Bref, c'est un véritable tour de force d'avoir su écrire un roman autour d'une femme qui a choisi "de mourir au monde à quinze ans!" Ce fut pour moi un rare bonheur de lecture comme il m'arrive de temps en temps de lire, ravie aussi qu'il mette à l'honneur notre chère littérature française contemporaine.

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