Ce qui n'est pas écrit, Rafael Reig

Ed. Métailié Noir, traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse, janvier 2014, 238 pages, 18 euros

A propos de Sur la femme morte...


Carmen, éditrice, a quitté le père de son enfant Jorge, un certain Carlos Mendoza. Ce dernier a depuis refait sa vie avec une première conquête, de loin sa cadette, mais il n'a toujours pas digéré la rupture. Homme faible et influençable,violent, en proie parfois à des pulsions perverses, il noie ses difficultés de communications dans le whisky.
A défaut de résoudre ses problèmes avec les femmes de sa vie, il décide de faire de son adolescent de garçon l'homme qu'il n'a jamais été. Or, Jorge n'a pas le physique de l'emploi: il est en surpoids, toujours dans les jupes de sa mère, et c'est un peureux, surtout lorsqu'il se retrouve seul avec son père:
"Peur. Elle était toujours là. A presque quinze ans. Jorge avait déjà perdu l'espoir mais il avait encore peur. Son père n'allait pas changer, il n'y avait rien à faire, et en sa présence Jorge se sentait terrifié, le cœur à l'affût, il ne voyait pas non plus de solution à ça."

Carlos décide donc d'emmener son fils en week end en camping à la montagne, rien qu'à deux, histoire de commencer à le formater. Le lecteur averti fera vite référence à Sukkwan Island, le roman coup de poing de David Vann, et sentira que le tête à tête ne va pas bien se passer du tout.  Avant de partir, Carlos a laissé à son ex-femme un manuscrit qu'il a écrit, un roman  policier soi-disant sur le point d'être publié, intitulé Sur la femme morte.
En le lisant, Carmen se rend vite compte que le héros, Riquelme, ressemble étrangement à Carlos, au point qu'au bout d'une centaine de pages, Carmen fait un transfert. Elle est persuadée que Carlos lui raconte, via son manuscrit, ce qui va se passer en montagne:
"C'est tout le problème avec la lecture, vous projetez sur le texte l'ombre de vos désirs ou de vos craintes, votre ombre à vous qui obscurcit la page jusqu'à ce que vous ne lisiez plus que ce que vous vous attendez à lire, et tout parle de vous."
Pendant ce temps,  Jorge et Carlos s'observent, tentent de se comprendre. Carlos est à la fois ulcéré et attristé par son fils qui est aux antipodes de ses désirs de père. Certes, il adore cet adolescent, mais il ne supporte pas ses gestes gauches, son manque d'entrain, et surtout son apparente relation fusionnelle avec sa mère. En plus, l'alcool qu'il boit en douce à coup de flasque ne fait qu'accentuer son impression:
"Chaque fois qu'il buvait, il finissait en colère sontre son fils et après il s'étonnait: comment est-ce qu' ils avaient pu en arriver là? Il avait raison: Jorge manquait de caractère et sa responsabilité de père, c'était de faire de lui un homme."
De son côté, Jorge sent que cette randonnée cache quelque chose de bien plus terrible; son père n'a-t-il pas sous entendu que Yolanda, sa maîtresse, irait sûrement les rejoindre?

Rafael Reig offre un roman où la mise en abyme est la réponse aux interrogations du lecteur. Le manuscrit de Carlos renferme tout ce qu'il n'a jamais osé avouer, toutes ses rancœurs, ses frustrations d'homme persuadé qu'il méritait une meilleure vie que celle-là. D'ailleurs, son personnage, Riquelme, explique:
"Une perception subliminale, ça s'appelait comme ça. Quelque chose que vous ne voyez pas, mais que vous percevez sans le savoir. Quelque chose que vous lisez, mais qui n'est pas écrit."
Le monde fictionnel de Carlos est rempli de violence, de sang et de sexe. Carmen prend peur car "vous lisez ce qui n'est pas écrit et, à partir de là, vous construisez l'auteur à la mesure de votre lecture." Elle connaît Carlos et sait de quoi il est capable puisqu'il fait partie de cette catégorie d'hommes convaincus que les responsables à ses problèmes sont ceux qui l'entourent.

L'auteur propose une alternance de chapitres: randonnée/lecture du manuscrit/Carmen, pour non seulement faire monter le suspens, mais aussi donner une cohérence à l'ensemble. Cependant, à force, le tête à tête entre le père et le fils perd de sa puissance et l'intensité dramatique s'étiole au profit du contenu vulgaire et sans valeur du manuscrit de Carlos dans lequel le lecteur y trouve un exutoire à sa colère et à sa vengeance.
Ce qui n'est pas écrit n'est pas une pale copie du roman de David Vann, mais la volonté à coup sûr d'écrire un roman policier en se servant de l'écriture et de la place de l'auteur dans le roman pour faire avancer l'intrigue. Finalement, on en revient toujours à la même question: quelle est la part fictionnelle et la part du vécu dans un récit? Où commence le roman et où s'arrête l'autofiction?