Pourquoi il faut encore lire Hervé Guibert (1955-1991)

Pourquoi il faut encore lire Hervé Guibert (1955-1991)D’Hervé Guibert, on se souvient surtout de « l’écrivain du Sida » ayant fait un passage remarqué à l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1990. On se souvient aussi d’un écrivain dérangeant ayant mis en scène son corps décharné, sans tabou, et ayant raconté sans fard, dans A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, les pratiques sexuelles de Michel Foucault (alias Muzil).
Or, avant d’être très médiatisé, Guibert écrivait depuis longtemps. Certes, son succès était plutôt d’estime, mais lui, qui, tout jeune déjà se voulait être différent des autres, avait déjà entrepris à travers son œuvre une vaste démarche de transgression dans laquelle seule la vérité dans ce qu’elle a de plus cru et de plus inavouable pouvait apparaître.
C’est pourquoi, il est judicieux de mettre toute sa pudeur de côté lorsqu’on entreprend la lecture de ses romans. En effet, Guibert considéra sa maladie mortelle comme « une aubaine », un tremplin pour mettre en avant ce à quoi il travaillait depuis toujours. Selon Martine de Rabaudy qui lui a consacré un article dans l’Express du 6 décembre 2001, le sida « était l’expression spectaculaire de son désir de mourir », désir omniprésent, et symbolisé par les capsules de digitaline volées à sa grand-tante préférée.

Dès lors, se sachant condamné, l’écriture va devenir un élément essentiel et inhérent à sa survie : « si je n’écris plus, je me meurs », écrit-il dans son journal intime. Ce procédé devient le leitmotiv des trois œuvres considérées comme LE triptyque de ses années sida, dans lesquelles il incarne son propre personnage principal. A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, le Protocole Compassionnel et l’Homme au chapeau rouge dévoilent un auteur malade mais qui n’a pas perdu de sa verve habituelle. Le sida devient « le reportage de sa vie », voire un personnage à part entière.
La maladie est née de son « désordre » sexuel, son « sang amorce un processus de faillite » dont l’issue est inéluctable. Rappelons-nous qu’à l’époque de sa contamination, on racontait tout et n’importe quoi sur le virus. Pour oublier les visites quotidiennes à l’hôpital, le traitement lourd et souvent avilissant, Guibert décide « d’écrire jusqu’à épuisement » son « livre condamné ». Ainsi, il pense que son « compagnon de route » perd pendant un temps de sa voracité :
« le sida est une maladie merveilleuse. Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, (…), une maladie qui donnait le temps de mourir, le temps de découvrir le temps, et de découvrir la vie ».
Sans cesse, Guibert opte pour une prose provocante, parfois très crue. Mais lorsqu’il s’agit des mots, son style devient plus doux :
« c’est quand j ’écris que je me sens le plus vivant. Les mots sont beaux, les mots sont justes, les mots sont victorieux ».
Il emploie ses nuits d’insomnie à construire la trame de son prochain roman : « j’écris un livre, dans le vide, je le bâtis, le rééquilibre, pense à son rythme général et aux brisures de ses articulations, à ses ruptures et à ses continuités, à l’entrebâillement de ses trames, à sa vivacité, j’écris mon livre sans papier ni stylo (…) jusqu’à l’oubli ».
Albert Camus disait « il faut imaginer Sisyphe heureux », par extrapolation, il faut imaginer Hervé Guibert heureux, car l’écriture de ces trois dernières œuvres lui a permis de remplir le contrat moral dans le rapport qu’il avait de sa conception de la littérature. D’ailleurs, peu à peu, la maladie passe au second plan pour ne devenir qu’un fait routinier. Et même si « le sida microscopique et virulent, mange l’homme, ce géant », Guibert devient « un trompe la mort » défiant cette dernière par l’écriture, symbole de survie.
En voyageant, en acquérant des œuvres d’art (sujet de l’Homme au chapeau rouge), il oublie le rétrovirus et regarde devant lui…
L’épilogue, le lecteur le connaît car Guibert va mourir des suites d’une tentative de suicide en décembre 1991, car la triste réalité va l’emporter sur le reste : « j’ai l’impression d’être un éléphant ligoté, j’ai l’impression que le duvet m’écrase et que mes membres sont en acier, même le repos est devenu un cauchemar, et je n’ai plus d’autre expérience de vie que ce cauchemar là »
De l’homme qui ne veut plus se regarder dans une glace tant son corps ressemble à celui « d’un vieillard de quatre-vingt quinze ans », il faut garder le souvenir d’un ange blond, très beau, immortalisé par de multiples photos noir et blanc.
« Guibert crâne, Guibert défie, Guibert gémit, toujours Guibert écrit » explique Martine de Rabaudy, mais c’est à Arnaud Genon, dans un article publié en mars 2012, qu’on doit cette conclusion :
Guibert « aura remis au goût du jour cette idée que la littérature n’est pas une activité confortablement bourgeoise et consensuelle mais qu’elle peut, voire même doit être avant tout, une expérience fondamentalement existentielle ».
C’est pourquoi, plus de vingt ans après sa disparition, il est toujours utile de lire Hervé Guibert.

L'aventure singulière d'Hervé Guibert, Arnaud Genon

L’aventure singulière d’Hervé Guibert (Articles et chroniques), Editions Mon Petit Editeur, mai 2012, 140 p. 16 €


L'aventure singulière d'Hervé Guibert, Arnaud GenonLes amoureux de l’œuvre du défunt Hervé Guibert (1955-1991) seront comblés. En peu de pages finalement, Arnaud Genon dresse un panorama complet du répertoire de l’auteur, que ce soit en littérature, en photographie ou encore au cinéma, et présente, à la fin, sous le titre Hervé Guibert et son espace critique, ceux qui ont consacré une étude à son sujet.
Car Hervé Guibert ne fut pas que l’écrivain du sida (d’ailleurs il souffrit de cette image). Avant la trilogie A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie/Le protocole Compassionnel/L’homme au chapeau rouge (Gallimard), il était déjà l’auteur d’une œuvre considérable et un photographe reconnu, chroniqueur aussi pour le journal Le Monde. Ainsi, simplement, Arnaud Genon présente une analyse claire et pertinente afin de mettre en évidence la contradiction entre l’homme réservé et le caractère réellement impudique de l’ensemble de ses livres. Dès lors, il apparaît que chez Guibert le vécu était la matière première de l’écrit. Son journal intime Le Mausolée des Amants publié chez Gallimard post mortem en 2001, se présente comme la colonne vertébrale de son écriture.
Très vite, on se rend compte que le corps est le motif principal. Genon explique :
« Pour Guibert, écrire sur soi, c’est aussi écrire sur le corps, l’exposer sans retenue ».
Le corps est indissociable de la volonté du dévoilement de soi. Cependant, à la fin, rongé par la maladie, lorsque le corps ne devient plus que l’ombre de lui-même, Guibert y renonce. Il écrit, dans Le Mausolée des Amants :
« Je renonce au corps, les objets sont ma consolation, je suis un pharaon… »
L’aventure singulière est très bien construit. Les différents ouvrages de Guibert se succèdent sans pour autant donner l’aspect d’un catalogue. L’auteur articule « la visite » en fonction des thèmes : le corps/la vieillesse/la question du genre. Ainsi, après une réflexion sur le corps, Genon présente le paradoxe du vieillir-jeune assez récurrent dans l’œuvre guibertienne et flagrant dans Mon valet et moi(Gallimard), ou plus larvé lorsqu’il met en scène ses grands tantes Suzanne et Louise (Gallimard).
Enfin, la logique de raisonnement aboutit à la question du genre. En lisant Arnaud Genon, on se rend compte qu’Hervé Guibert aimait jouer avec les genres littéraires quitte à les pervertir, pour finalement aboutir (encore et toujours) à une véritable confession et au dévoilement total de soi. Par exemple,Incognito (Gallimard) se présente en prime abord comme un roman policier, ou Voyage avec deux enfants (Gallimard) en journal, pour ensuite devenir tout autre chose…
« La lettre est pervertie dans l’œuvre de Guibert. Non destinée à l’Autre, elle est un miroir, une empreinte du “moi” ».
Souvent, on retient la crudité, parfois aussi la cruauté de la prose guibertienne. Elle a souvent choqué et rebuté plus d’un lecteur. Elle a souvent aussi favorisé à « cataloguer » et « réduire » cet auteur dans une catégorie non représentative de sa création. Certes, nier que ces écrits existent serait nier un grande partie de l’œuvre, car Guibert était aussi un transgressif. C’est pourquoi, Genon, dans un chapitre intitulé « Hervé Guibert le baroque : vous m’avez fait former des fantômes (Gallimard, 1987) », fait l’étude de ce roman un peu particulier, très violent, et explique au lecteur qu’il faut le comprendre autrement, tel un roman sadien.
Rendre compte d’un ouvrage qui rend compte justement de l’univers d’un auteur est un exercice difficile et passionnant. Humblement, on sort grandi d’une telle lecture. L’aventure singulière d’Hervé Guibertbalaie toutes les rumeurs et les idées reçues sur l’écrivain. Grâce à ce livre limpide, bien construit et simple d’accès, le lecteur lambda (re)découvre un auteur particulier à la création foisonnante qui mérite, vingt et un ans après sa mort, d’être lu et relu avec un œil nouveau.


NEWSLETTER (23)






Rendez-vous hebdomadaire du samedi, la Newsletter vous propose des liens vers des articles littéraires (ou non) de la semaine, et un récapitulatif de mes lectures en cours,  de mes coups de cœur,  et pourquoi pas, parce qu'il y en a aussi,  de mes coups de gueule! 

 

Photo personnelle SDL 2014
Le Salon du Livre de Paris 2014 vient à peine de fermer ses portes jusque l'année prochaine que l'on peut déjà lire ça et là des articles sur le bilan de fréquentation ou la qualité des rendez-vous et séminaires proposés. Chiffres, interviews, billets d'ambiance (qui souvent ne servent à rien) inondent les réseaux sociaux et les magazines littéraires. STOP!!!
En effet, cet événement ne se vit que pour l'instant des rencontres, des retrouvailles, des anecdotes vécues. Arrêtons de vouloir expliquer aux autres ce qu'on a fait ou ce qu'on a ressenti, car c'est inutile, et tout le monde s'en fiche.
Alors, Bibliobs, pour prendre sûrement le contrepied de ses collègues, a décidé de demander aux écrivains présents au SDL de raconter leur pire souvenir sur les lieux. C'est original, ça sort des sentiers battus, et ça au moins le mérite d'accrocher le lecteur curieux!
http://tempsreel.nouvelobs.com/video/x1j19ui.VID/salon-du-livre-les-pires-souvenirs-des-ecrivains.html
http://bibliobs.nouvelobs.com/salon-du-livre-2014/20140320.OBS0620/salon-du-livre-les-pires-souvenirs-de-9-ecrivains.html

Parfois, il existe des libraires heureux! Des librairies qui, malgré la concurrence du "grand méchant" Amazon survivent grâce à une stratégie de vente intelligente. Ainsi, les libraires préfèrent "faire avec" et réfléchir aux opportunités possibles plutôt que hurler contre le site et le rendre responsable de leurs problèmes.
Télérama présente la librairie Maupetit à Marseille, où apparemment il fait bon vivre...
 http://www.telerama.fr/livre/parole-de-libraire-le-livre-a-de-beaux-jours-devant-lui-quand-la-proposition-est-variee,110114.php
En septembre 2012, j'avais rencontré la directrice de la plus importante librairie indépendante de Lille, Le Bateau Livre. Leslie Vega racontait elle aussi comment survivre:
 http://www.lacauselitteraire.fr/entretien-avec-leslie-vega-de-la-librairie-le-bateau-livre-a-lille

Qui ne s'est jamais plaint des lourdeurs administratives, des papiers qu'on vous demande encore et encore, des photocopies, des preuves, des....?  Bref, même Astérix y était confronté dans les 12 travaux d'Astérix où, avec Obélix, il devenait fou à force de chercher un simple formulaire. Eh bien, soyez rassurés, le phénomène n'est pas typiquement français. Apparemment, le Brésil est un jumeau cosmique de la France, si bien qu'un avocat brésilien a fabriqué un livre de 7 tonnes pour dénoncer "la pesanteur fiscale" de son pays! C'est ce que nous raconte Olivier Simon sur le site MyBOOX
http://www.myboox.fr/actualite/bresil-un-livre-de-7-tonnes-pour-denoncer-la-pesanteur-de-la-bureaucratie-ac-29458.html


https://www.editions-delcourt.fr/extension/delcourt/design/delcourt/images/couvertures/9782756047232v.jpg
Le 2 décembre 1959, le Barrage de Malpasset, dans le Var, cédait et inondait la ville de Fréjus, causant plus de 700 victimes. Les Editions Delcourt publient Malpasset, BD témoignage des événements, sous la houlette de Horne (dessins) et Eric Corbeyran (scénario).
"À travers une quinzaine de témoignages de survivants, Corbeyran et Horne remontent le fil des événements, donnent un éclairage du drame même, des causes aux effets, et de la vie après un tel traumatisme." (Source site Delcourt)




photo personnelle SDL 2014 (Châteaureynaud à droite)

Voilà, j'aurais pu faire comme tout le monde et vous raconter mon salon du livre de Paris en vous inondant de photos, mais non. Disons simplement qu'au moment où Michel Drucker en dédicace provoquait une émeute, Georges-Olivier Châteaureynaud participait à une rencontre du CNL  intitulée "Microfictions, fictions majeures", à laquelle Christine Bini a assistée
 http://christinebini.blogspot.fr/2014/03/microfictions-fictions-majeures.html
pendant que je rencontrais enfin Léonora Miano...


Enfin, côté lectures personnelles, j'ai beaucoup aimé:
- Dans la barque de Dieu de Ekuni Kaori (Picquier)
- Jesus Man de Christos Tsiolkas (10/18)
En jeunesse:
- Là ou naissent les nuages de Annelise Heurtier (Casterman)

Sur ce blog, les articles les plus lus cette semaine sont:
- Le sel, Jean-Baptiste Del Amo
- Solaire, Ian McEwan
- Le nom du fils, Ernest J.Gaines

Bon week end livresque, et méfiez vous les ET, sont parmi nous...
photo personnelle SDL 2014

RUE DES ALBUMS (42) Le grand méchant livre, Catherine Leblanc et Charlotte des Ligneris

Ed. Seuil Jeunesse, février 2014, 24 pages, 13 euros

Déjeuner indigeste!


Monsieur Loup est un peu bête: il croit que tout se passe comme dans le conte de Charles Perrault, le Petit Chaperon Rouge! Alors, quand il croise Amélie Mélo, panier au bras, dans la forêt, il est persuadé qu'elle constituera son prochain déjeuner.
Quand il entame la conversation, il tombe des nues en apprenant de la bouche de la demoiselle, que le panier ne contient pas des victuailles pour Mère Grand, mais...un livre! Un livre? Pour quoi faire dans les bois? Oh, seulement, dans les livres, il y a des histoires qu' Amélie Mélo se plaît à raconter au loup. Et puis, raconter c'est facile, surtout quand on est un moulin à paroles au point de donner le tournis à son interlocuteur poilu...
De plus, au cas où le Loup tenterait de la dévorer, tant pis pour lui, car elle sent très fort et est à peine comestible, se plaît-elle à le persuader!

Rien ne va plus donc pour le prédateur. Alors, lorsque la gamine revient de chez sa grand-mère avec un nouveau livre illustré,  le Grand Méchant Loup n'a plus rien à perdre et accepte d'écouter l'histoire de l'album, une histoire de loup justement... La mise en abyme de la fin est judicieuse, une vraie pirouette pour conclure une histoire sympathique où les rôles sont inversés.
C'est vrai, nous sommes dans une énième variation sur le thème du loup, variation utilisant qui plus est le genre du conte détourné. Néanmoins, le lecteur se laisse prendre au jeu et à la ruse de la petite héroïne qui utilise des ressources originales pour ne pas finir dans l'estomac du vilain loup.
L'illustratrice nous propose des dessins hauts en couleurs, aux expressions réalistes. Ainsi, Amélie Mélo affiche un sourire en coin et un air buté qui en fait une véritable cheftaine, tandis que le loup, au fils des pages, semble de plus en plus perdu et défaitiste.
Enfin, l'objet livre est présenté comme un outil de défense ou d'attaque (tout dépend de quel côté on se place!), tout comme l'aplomb phénoménal de sa petite propriétaire.
Le grand méchant livre est un album réussi, drôle et intelligent, qui apporte un regard neuf et décalé sur les thèmes du conte et du loup.

A partir de 5 ans.

Homo erectus, Tonino Benacquista

 Ed. Folio Gallimard, septembre 2013, 320 pages, 7.4 euros

Entre adultes consentants ...


La confrérie informelle décrite en quatrième de couverture n'est que le point de départ de ce roman.
Dans ce lieu secret où des hommes parlent entre eux de leurs rapports aux femmes et à la sexualité, trois hommes se rencontrent: Yves, qui vient de divorcer de Pauline après qu'elle eut fauté, Denis, qui se croit l'incarnation de la vengeance que les femmes portent en elle, et Philippe, philosophe et sociologue, un peu là par hasard.
Par un croisement de courts paragraphes, l'auteur raconte leurs vies "après"....
Ainsi, Yves devient un adepte de l'amour tarifé, "quitte à en perdre sa belle désinvolture"; Denis, se présentant comme celui "qu'elles ont choisi pour assouvir une vengeance séculaire", sombre dans la dépression à force de ne plus plaire, jusqu'au jour où..., et enfin, Philippe vit une belle histoire avec Mia la thèse vivante de tout ce qu'il déteste dans la société, et en "contempteur de son époque", il pense que c'est une bonne expérience anthropologique.
En partant du principe que les femmes peuvent avoir une attitude équivalente à celle des  hommes en amour, Benacquista offre aux lecteurs un roman percutant, dans l'air du temps, innovant dans son approche des rapports humains. L'idée de la confrérie est très bonne si bien qu'on se plaît à imaginer que ce genre de cercle existe réellement, ce qui pourrait éviter ainsi quelques thérapies de groupe.
Au delà de l'aspect factuel, on peut se demander, si comme son personnage de Philippe, Benacquista n'a pas mis en scène "une certaine idée de la décadence" et de la dégradation des rapports hommes-femmes, où là aussi, la consommation l'emporte parfois sur le sentiment.
 Consommer c'est exister diront certains, mais n'est-ce pas un voile pour cacher une blessure plus profonde?
Amis lecteurs, lisez ce roman, vous allez vous régaler!

Svastika, Junichiro Tanizaki

 Ed. Folio Gallimard, traduit du japonais par René de Ceccatty, 252 pages, 1ère édition en 1988, 7.9 euros

Quatuor amoureux


Il serait simpliste de comparer ce récit aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, cependant force est de constater que le personnage de Mitsuko, manipulatrice et retors, a beaucoup de similitudes avec Madame de Merteuil, le côté bisexuel en plus: "l'instant où je me sens la plus orgueilleuse, c'est quand je suis adorée, plus encore que par un homme, par une femme."
Sonoko, mal mariée, trouve dans les bras de Mitsuko la passion telle qu'elle aurait voulu la vivre dans les bras d'un amant. Or, Mitsuko, de son côté, est promise à un certain Watanaki, homme vicieux et hypocrite qui cache un lourd secret. Au fil de la lecture, on se rend compte que Sonoko est manipulée par sa tendre amie (et elle en redemande), par Watanaki, et au final par son propre époux 'mister Husband".
Les rapports amoureux laissent place à des rapports de force et d'hypocrisie dans lesquels chacun réclame l'exclusivité de l'autre jusqu'à signer entre eux des contrats d'exclusivité (!!)
Bref, assez intéressant sur le fond, la forme pourtant autorise un récit assez cyclique donnant une impression de tourner en rond. Le personnage de Sonoko est assez touchant à cause de sa naïveté tout comme il peut devenir hérissant à cause de son attachement "toxique" à une Mitsuko plus que jamais manipulatrice. D'ailleurs, cette femme énigmatique est le centre de cette svastika (étoile à quatre branche tristement célèbre): elle manipule tout le monde si bien qu'au bout on peut se demander si elle ne se manipule pas elle-même sans s'en rendre compte! Ce roman, apparu au Japon en 1928 était ouvrage moderne et osé pour l'époque.
En 2014, il a sûrement perdu de sa superbe, mais il reste un livre intéressant dans sa façon de concevoir le rapport à autrui. Finalement, la sincérité n'est pas de ce monde, du moins selon Tanizaki.

Rédemption, Matt Lennox

Ed. Albin Michel, traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon, janvier 2014, 300 pages, 22 euros

Libre arbitre


Leland King alias Lee, sort de prison après dix sept années derrière les barreaux pour avoir tué un homme et blessé très grièvement un autre dans une bagarre.
Dans sa ville natale canadienne, il y retrouve sa soeur Donna, mariée à un pasteur, Barry, qui a beaucoup oeuvré pour sa libération conditionnelle, sa mère, Irène, qui se meurt d'un cancer des poumons au stade terminal, et enfin ses neveux dont Pete, seize ans, qui ne sait rien du passé de son oncle.
Très vite, Lee trouve du travail sur un chantier voisin, loue un studio en ville, puis fréquente une serveuse du Dinner. La vie reprend ses droits. Lee aime se balader le soir, profiter de cette nouvelle liberté qui s'offre à lui. C'est un homme plutôt discret qui a appris en prison à se contenter de peu:
"A la réflexion, il se sentait bien. Il était libre d'ouvrir sa porte et de sortir marcher aussi longtemps qu'il le souhaitait.  Ce qu'il voyait lui plaisait - le couvert mis pour le dîner, les gosses qui jouaient dans la rue - mais il avait conscience que ce n'était pas à sa portée."
Or, en ville, certains se souviennent de lui, notamment l'ancien chef de la police aujourd'hui à la retraite, Stan Maitland,  mais aussi ses anciens compagnons de beuverie et de petite délinquance. A première vue, Lee ne semble plus attiré par la boisson, encore moins par les coups foireux, mais c'est une lutte de chaque instant, de chaque minute. En prison, ne pas boire était simple, et la foi l'a aidée. En liberté, les bonnes paroles de son pasteur de beau-frère et de son cul-béni de patron Clifton sont là pour lui rappeler qu'il peut se racheter devant Dieu:
"On ne se rachète pas du jour au lendemain. Plutôt jour après jour. Par ses actes, par ses pensées, par ses prières."
Néanmoins, pour Lee, exercer la religion en dehors d'un pénitencier est une affaire moins tangible car Dieu exerce tout de suite un attrait moins immédiat:
"Pour Lee la foi était une drôle de chose. On lui avait expliqué comment elle naissait, à quoi elle ressemblait et comment on pouvait l'accueillir."
Au fur et à mesure de jours, notre personnage tente d'être un type bien. Même Stan, le flic à la retraite commence à douter qu'il soit impliqué dans l'affaire de crime survenu récemment. Et puis, n'est-il pas possible que les hommes de bien déraillent un jour, ou que celui connu pour être mauvais accomplisse un acte bon? Ainsi, le libre arbitre devient une valeur fondamentale en chacun  de nous.
Lee veut montrer à son neveu Pete, jeune homme plutôt responsable, qu'il n'est pas un géant, ni un exemple, seulement un être humain en lutte constante contre ses penchants. Seulement, à force de lutter, la volonté faiblit:
"Il était fatigué parce qu'il se sentait infiniment soulagé. Soulagé de renoncer aux efforts qu'ils s'étaient imposés."
Ses nouvelles mauvaises fréquentations auront-elles raison de lui?

Matt Lennox offre un premier roman ou le conflit intérieur prend le pas sur l'aspect strictement formel du polar. En effet, Leeland est un homme meurtri qui a tué en croyant exercer un droit de vengeance, ne croyant pas à la justice des hommes.
L'auteur prend son temps. L'écriture, bien rendue par la traduction de France Camus-Pichon, propose une prose ronronnante où la virgule impose un rythme lancinant. Malgré les événements qui se déroulent, rien de nerveux ne surgit à l'horizon. Ceci correspond peut-être à la placidité du personnage principal qui a perdu sa rage en prison.
Le thème central du roman est le libre arbitre. Chacun de nous est, a été, ou sera potentiellement exposé à une situation critique qui le rendra soit meilleur soit rejeté des siens. Pour Lee, le fait de revenir sur les lieux du drame est doublement difficile car les habitants sont pétris de préjugés solides et accordent beaucoup d'importance aux versets de la Bible. Dès lors, ces citoyens sont en constante opposition entre leurs actions et leur foi rampante...
Finalement Rédemption est un roman intéressant campé par un personnage central complexe, et servi par des personnages secondaires donnant du relief à une intrigue somme toute minimaliste.

Cette vie ou une autre, Dan Chaon

Ed. Points Seuil, novembre 2012, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, 381 pages, 7.6 euros

Jeu d'identités


Tenter d'écrire un résumé de ce livre serait non seulement fastidieux à cause de la complexité des personnages en présence, mais serait aussi une manœuvre malhabile au risque de "déflorer" l'intrigue. Pour une fois, la quatrième de couverture présente bien les choses!
De ces trois histoires parallèles qui se rejoignent à la fin tells des rails de train à l'horizon , les personnages ont en commun "un chaos intérieur", un passé familial douloureux. Miles consacre sa vie à chercher son jumeau Hayden "fantasque, anormal, impénétrable", Lucy quitte tout pour suivre son prof d'histoire, et Ryan magouille avec son père Jay dans des combines internet.
Ainsi, telles les pages web qui apparaissent et disparaissent en un seul clic, ces gens changent d'identité, ont des vies interchangeables.
La problématique de l'identité est au cœur de ce roman. "Avatar", "clône", Dan Chaon montre qu'un nom ne constitue pas l'être: il n'est que la façade rassurante, la preuve d'une insertion dans la société. Mais derrière? Quelle preuve a-t-on qu'il s'agit du véritable propriétaire du nom donné? L'homme est "fait de l'étoffe des étoiles": hydrogène, carbone, particules primordiales, "comme si c'était une consolation" de savoir que malgré les identités multiples pillées, l'être en soi reste le même!
Au fur et à mesure, ces personnages, sans se connaître, en arrivent à penser qu'on peut être n'importe qui si "on est capable de lâcher prise", d'oublier sa famille, ses amis, ses relations professionnelles.
Le boum d'internet favorise les images et les simulacres de personnes, mais dans son histoire, Dan Chaon pose les limites de ce jeu dangereux et jusqu'au boutiste, car c'est être un funambule amateur que de vouloir préserver son équilibre en s'appropriant l'identité d'un autre. "Eadem mutato resurgo" (je ressuscite identique à moi-même) dit Orson, le prof d'histoire, pour rassurer sa petite amie Lucy...

Facile à dire, mais au fur à mesure, chacun perd un peu de sa véritable nature, de son véritable moi, pour aboutir parfois à l'effacement total, oublié de tous. J'ai été véritablement charmée par ce roman, à la lecture facile certes favorisée par de courts chapitres, mais qui atteint des sommets dans l'analyse psychologique des personnages et dans la construction de l'intrigue, avec une fin intelligente.
Gros coup de cœur!

Le Passage du Diable, Anne Fine

Ed. L'Ecole des Loisirs, janvier 2014, collection Médium
traduit de l'anglais par Dominique Kugler, 306 pages, 17.5 euros

"Jusqu'à le jour se lève pour chasser les ombres."


Liliana Cunningham a décidé de vivre seule avec son fils Daniel dans une grande demeure. Daniel a rarement vu d'autres personnes, et passe ses journées allongé au lit, en reclus, lisant et relisant le peu de livres que lui cède sa mère:
" Ah, les livres! Sans eux, je serais devenu fou. Je ne pouvais ni nager, ni marcher, alors d'autres remontaient à ma place des rivières infestées de crocodiles et escaladaient des sommets enneigés."
Ayant eu vent qu'un petit garçon vivait enfermé dans la maison, les voisins ont recours à un subterfuge pour éloigner Liliana et ainsi "délivrer" Daniel. Il est recueilli par de le Docteur Marlow et sa bavarde famille. Vivre chez eux est aux antipodes de ce qu'il a toujours vécu, "c'était comme passer d'un monde crépusculaire à une floraison de couleurs."
De son passé, il n'a gardé que sa maison de poupées, réplique exacte de la demeure de High Gates où jadis sa mère est née et a grandi:
"Jusqu'au jour où le Docteur Marlow m'avait pris chez lui, ma vie était une page blanche, comme si je n'avais jamais vécu."
Hélas, Liliana meurt en hôpital psychiatrique. L'oncle maternel et unique famille vivante de Daniel, un certain Capitaine Jack Severn, se propose de l'accueillir dans la demeure familiale. Daniel accepte, même s'il se sent angoissé de vivre avec cet inconnu. De plus, depuis quelques temps, ses jeux avec la maison de poupées qu'il partage avec la petit Sophie ont pris une tournure inquiétante:
"Il commença à se passer des choses bizarres dans nos jeux. On eût dit que quelqu'un d'autre que nous s'y invitait. L'étrange poupée double s'emparait de toutes nos histoires."
Justement cette étrange poupée double est la représentation de Jack Severn...
Le séjour de Daniel à High Gates débute sous les meilleurs auspices. Il fait la connaissance d ela bonne Maria et du jardinier Thomas, tous deux déjà employés à l'époque où Liliana était enfant. Jack, par contre est un être au caractère changeant et brusque, si bien qu'il est impossible d'anticiper son comportement:
"Tout le monde avait compris que Jack était d'une nature instable depuis sa naissance. Toujours avec des hauts et des bas. Joyeux à un moment, odieux l'instant d'après. On aurait dit qu'un ange et un démon se disputaient constamment son âme."
photo personnelle au SDL de Paris
Daniel comprend vite qu'il est en danger, et que le Mal est intimement lié à la maison de poupées et son oncle.

Dominique Kugler a soigné sa traduction au point que le lecteur a l'impression d'être dans l'ambiance d'un roman de Charles Dickens. Daniel est le narrateur du récit. Il raconte son histoire, noircit les pages blanches de sa nouvelle vie, tente de comprendre les raisons qui ont poussées sa mère à s'isoler et le protéger de manière excessive.
Nous ne sommes pas dans un roman d'apprentissage, mais plutôt dans un roman où l'intrigue flirte avec le genre fantastique, avec l'imprégnation de la magie et des pouvoirs maléfiques.
Le Passage du Diable, cet endroit du jardin familial où autrefois "les gentilshommes de la maison venaient déambuler en jurant et en proférant des malédictions", devient le lieu où la folie, la jalousie et le mal restent tapis en attendant que leur maître vienne s'emparer d'eux.
Anne Fine a construit une intrigue sans temps mort, cohérente, au suspens tenu jusqu'à la fin, et porté à bout de bras par un petit héros intelligent, courageux et fort.

Une belle réussite à partir de 12 ans.

Gros sur la tomate, Dominique Brisson

Ed. Syros, collection Tempo, février 2014 (réédition), 82 pages, 6.2 euros

La dyslexie racontée de l'intérieur.


Sujet délicat que la dyslexie de l'enfant surtout qu'elle entraîne souvent l'incompréhension ou l'impuissance chez l'adulte confronté au problème.
Le narrateur est un petit garçon dyslexique. Il vit très bien avec tous ces mots qui se mélangent dans sa tête, d'ailleurs sa maman est son plus fidèle alliée car elle l'aide à remettre de l'ordre dans tout ça. Mais la directrice, la maîtresse, les enfants de son âge, c'est une autre paire de manches!
Il trouve du réconfort auprès d'une petite fille "différente" comme lui: elle est sourde et muette...
L'auteur, avec humour, décortique notre langue et montre à quel point nos expressions sont imagées et parfois vides de sens, et peuvent représenter un lourd travail pour ces enfants en difficulté. Le comportement de l'école est un peu caricatural car les maîtres passent pour des gens froids et distants (oh mon dieu, faites que je ne sois pas comme cela!) mais ils traduisent bien du peu d'effort fait dans la construction du relationnel avec un enfant dyslexique.....
Mais le plus beau, c'est le petit carnet à la fin, car non seulement, il est gage d'optimisme pour l'avenir (la disparition du symptôme), mais en plus il permet de relativiser.
Parents et enfants concernés ou non, lisez ce livre intelligent, il amène à réfléchir...

A partir de 8 ans

Le sel, Jean-Baptiste Del Amo

Ed. Folio Gallimard, janvier 2012, 368 pages, 7.4 euros

Écriture désincarnée


Les phrases sont lourdes: lourdes de sens, lourdes de silences et de non-dits. Le grand absent, le chef de famille, Armand, est mort depuis quelques mois, mais il est encore omniprésent dans les souvenirs de sa femme Louise et de ses trois enfants désormais adultes, Fanny, Jonas et Albin.
Armand, c'était à la fois un mari aimant qui, sans raison, pouvait se transformer en "homme-écorce" et devenir un tyran domestique: "leur famille portait le sceau du patriarcat, combien cet homme avait étendu son emprise sur sa descendance".
Albin a accepté ce fardeau tandis que Jonas en a choisi un autre, selon lui, l'homosexualité. Quant à Fanny, elle reste "à la surface des apparences, éthérée", réfugiée dans le paraître.
Pourtant, ce père haï était l'armature de leur vie, le chemin déjà tracé dont il était impossible de se dévier. Même la mort ne résout rien, et Louise ne tente même pas de justifier son comportement...
C'est une histoire dense sur une famille unie en apparence mais terriblement déchirée. Le père n'a pas failli dans son rôle de référent, mais dans celui de père aimant. Il laisse trois enfants devenus adultes  qui fléchissent sous le poids de la culpabilité ou du sentiment de n'avoir pas été aimé.
La prose est très belle, désincarnée, idéale donc pour interpréter les états d'âme et l'intime,mais, elle ne s'adapte pas à l'action, si bien que l'auteur se cantonne aux réminiscences du passé, aux souvenirs, aux introspections, tissant par ce biais une toile d'araignée étant censée représenter et justifier au lecteur les personnalités de Louise et ses trois enfants.
Or, une fois qu'on a compris que le père était un homme médiocre et intolérant, on tourne en rond à la recherche d'un peu d'action sans toutefois tomber dans un ennui total (comme l'avait suggéré bizarrement certains articles).
Ainsi, l'érotisme de certaines scènes devient un exutoire à la haine et à la violence où l'amour et la douceur y tiennent peu ou pas de place. Enfin, ce roman laisse un goût amer (le sel?) d'inachevé que même l'agencement de très belles phrases n'arrive pas à effacer.
Avis mitigé, donc, mais  roman assez intéressant à lire, pour sa forme notamment.

Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo

Ed. Folio Gallimard, mars 2010, 464 pages, 8.4 euros

Pêché de chair


En 1760,que fait-on lorsqu'on est né "fils de rien, produit de l'emboîtement d'une femme truie et d'une ombre sévère", et que l'on veut réussir à Paris en société?

 

Prix Goncourt du Premier Roman

 

L' éducation libertine, c'est celle de Gaspard, jeune quimpérois fraîchement débarqué à Paris, et prêt à tout pour gravir les échelons de l'échelle sociale. Il comprend vite que pour se sauver de la misère et des menaces de la capitale, il doit "vendre" son corps aux époux des "Marquises de Peu et des Duchesses de Rien". Cynique et las de la vie, Etienne de V l'initie à ce genre de vie, lui rappelant que "seules l'hypocrisie et la mondanité assurent la marche du monde".
 Simplement, au fur et à mesure de son ascension sociale, Gaspard y perd son âme en se considérant comme "un bougre travesti". Il lui manque l'assurance et la force d'esprit qui lui auraient permis de faire le clivage entre chair et conscience.
 En comprenant la "finitude des choses", Gaspard se perd, Gaspard se détruit et entre dans "une solitude assourdissante". 
Ce roman commence tout doucement. L'auteur prend la température de Paris en 1760, rend compte des mœurs de l'époque, des odeurs pestilentielles, de la difficulté de vivre, surtout l'hiver. Paris, c'est aussi la Seine, qui exerce sur Gaspard une influence considérable, véritable personnage qui revient régulièrement comme pour lui rappeler d'où il vient. L'écriture est charnelle, sensuelle, tout en rondeur et volupté. Cet effet de style agacera sûrement le lecteur habitué à une écriture plus contemporaine et directe, mais elle a le mérite de s'accorder admirablement avec le sujet traité. En lisant ce récit, beaucoup de références reviennent en mémoire: on pense à Valmont des Liaisons Dangereuses, tout en marquant les différences notoires entre les deux protagonistes; on pense au Parfum de Suskind pour les descriptions des odeurs de Paris et leurs influences sur les habitants; enfin on pense aussi aux Nuits de Paris de Rétif de La Bretonne pour les descriptions des errances noctambules de Gaspard. 
En conclusion, ce roman est surtout un incroyable portrait d'homme, sans cesse tiraillé entre ce qu'il était et ce qu'il est devenu,avec  les sacrifices concédés qui le "dévorent comme une gangrène"
Son maître, Etienne de V avait raison: "ce qu'il faut comprendre, c'est combien l'homme est versatile, stupide en société, indécis lorsqu'il est seul"
Gaspard est une incarnation possible de la réussite sociale, mais à quel prix? 
Bonne lecture!

Le nom du fils, Ernest J.Gaines

Ed. Liana Lévi, mai 2013, traduit de l'anglais (USA) par Michelle Herpe-Voslinsky et Jean-François Gauvry, 268 pages, 19 euros

"Au nom du Père, du Fils, du Saint-esprit, Amen". Telle est cette prière répétée mainte et mainte fois par le révérend Philippe Martin lorsqu'il célèbre la messe. Il est une figure locale dans la petite ville de Louisiane de Sainte Adrienne. En effet, leader du mouvement pour les droits civiques en faveur des Noirs Américains, il a le sentiment du devoir accompli. Sainte Adrienne a enfin accepté la population de couleur et les habitants tentent de vivre en paix. Certes, il reste encore des "irréductibles" qui tentent d'agir comme au temps de l'esclavage, comme le commerçant Chena qui ne veut pas payer ses employés de couleurs, mais il est maintenant un cas isolé.
Philippe Martin est un homme écouté et respecté. Marié et père de trois enfants, il cache cependant soigneusement tout un pan de sa vie. Avant d'être un homme de foi, il fut jadis un homme sans foi ni loi, qui a préféré fuir la plantation où il a grandi et travaillé plutôt qu'assumer ses responsabilités.

Un soir, un jeune homme apparaît à Sainte Adrienne, "rien qu'une âme errante à la dérive", taciturne.
"Il ne parlait jamais à personne. Il ne posait jamais de question sur personne, à personne. Pourtant, nuit et jour, qu'il pleuve ou qu'il vente, ils le croisaient ou le dépassaient, arpentant les rues de Sainte Adrienne."
 Il dit s'appeler Robert X et veut approcher le révérend pour, dit-il, soigner son âme:
"C'est mon âme qui est malade (...) Je me sens comme un déchet, du verre brisé, une vieille boîte de conserves. Un débris."
Lorsqu'il le voit, Philippe Martin s'effondre, au sens propre et au sens figuré. Il a compris. Robert X est le fils qu'il n'a jamais assumé, laissé loin de lui avec sa mère à la plantation. Le passé refait surface, le personnage lisse et sans histoire se carquèle:
"Ils vous ont effacé de leur mémoire le jour où ils ont quitté cette maudite plantation. Comme on efface toutes les lettres et tous les chiffres d'un tableau noir. Y a pas de père, y a pas  plus de dieu ni de loi."

Le révérend décide de connaître ce fils, or il ne sait même plus comment il s'appelle en réalité. Pour justifier cet oubli, pour justifier le fait d'avoir rayé lui et ses frères de son existence, il tente de se justifier: "j'ai dit à mon fils que ce qui nous sépare, c'est une paralysie héritée de l'esclavage". Or, Robert X refuse les excuses. Il n'est pas venu se faire reconnaître, il est venu se venger...

L'intensité dramatique de ce roman monte en crescendo. Face à un homme dont le passé ressurgit violemment au point de détruire ce qu'il représente au sein de la communauté, un jeune homme dont les silences sont criants de violence et rancœur contenue. En filigrane, l'auteur explore le jeu des apparences, joue sur les mots, dénonce la versatilité de l'entourage, prompte à tourner le dos pour prendre une place convoitée.
Philippe Martin ne veut plus se cacher. Mais peut-on réparer une erreur vieille de plus de deux décennies?
Le nom du fils est un roman troublant, au style recherché, dont les phrases courtes sont remplies de non-dits et de douleur rentrée. L'affrontement entre le père indigne et le fils est le point culminant d'un récit où, sous-jacent, est racontée la lutte du peuple noir pour la reconnaissance de ses droits civiques et son acceptation en tant que citoyens à part entière.
Une lecture de belle qualité à découvrir.



Mister Pip, Lloyd Jones

Ed. Le Livre de Poche, janvier 2011, 288 pages, 6.6 euros

Survivre à tout grâce à la littérature


Mathilda vit seule avec sa mère sur une île de Papouasie Nouvelle Guinée. Les seuls Blancs qu'elle a vus sont ceux qui exploitaient jadis la mine pas loin de chez elle. Maintenant il ne reste plus que Bel Oeil, alias Mr Watts, un homme un peu farfelu qui traîne sa compagne une fois par mois sur un charriot, affublé d'un nez de clown.
Alors que des mutineries et des combats s'installent autour du village, Mr Watts s'improvise instituteur pour les enfants. A cette occasion, il leur fait découvrir Les Grandes Espérances de Charles Dickens, en leur faisant chaque jour la lecture magistrale d'un chapitre: "cette lecture nous offrait un pays vers lequel nous enfuir, ce qui nous aidait à ne pas perdre la raison."
A travers cette lecture, Watts veut montrer aux enfants qu'un autre avenir est possible même si on a tout perdu.
Ainsi, Pip, le héros de Dickens devient en quelque sorte l'ami imaginaire de Mathilda et ses camarades. Or, les rebelles envahissent le village...
A la fois drôle et grave, ce roman happe le lecteur en proposant des personnages complets et attachants, à la psychologie parfois complexe et qui, grâce à la littérature ont trouvé leur voie.
 En tentant de récupérer "la quintessence originale" du roman de Dickens, les enfants s'évadent d'une réalité violente et trop dure pour leur petit coeur. Ils comprennent qu'un autre avenir est possible. Pour se sauver du malheur et de la tristesse, Watts pense que la seule solution est de se réinventer. Ainsi, Mathilda gardera en mémoire ce précieux conseil malgré le malheur qui s'abattra sur elle. Pour se sauver de la folie des hommes, la littérature devient une solution, une évasion.
 D'ailleurs, l'auteur prétend que ceux qui ne lisent pas n'ont pas cette richesse en leur cœur, et subissent de plein fouet la violence de leurs congénères. Sur une île paradisiaque, pour rebondir et ne pas sombrer dans la folie, la lecture est un acte de survie.
Superbe roman!

NEWSLETTER (22)


EN ROUTE VERS LE SALON DU LIVRE DE PARIS !!!


En attendant le compte rendu de la visite et les photos, voici un aperçu photographique du SDL version 2013...

Bon week end amis lecteurs, j'ai un TGV à prendre!

(Photos personnelles)


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Laurent Gaudé
Jérôme Ferrari



Philippe Besson et Mazarine Pingeot






Sur la scène numérique avec Karine Tuil notamment










RUE DES ALBUMS (41) Tante Amélie, Rebecca Cobb

Ed. NordSud, janvier 2014, traduit de l'anglais par Agnès de Ryckel, 24 pages, 12 euros

Les enfants sont bien embêtés car ils vont être confiés à une inconnue en l'absence de leurs parents: "non seulement nous ne la connaissions pas, mais en plus, nous n'avions aucune envie d'une baby-sitter." 
C'est donc contrariés qu'ils accueillent la nouvelle nounou, tante Amélie, qui arrive cachée par sa robe à ligne et son grand chapeau rose. Il s'avère très vite que Tante Amélie est une originale; c'est en fait une dame crocodile qui a l'intention de suivre à la lettre la liste de recommandations laissée par les parents. Seulement, le sourire dessiné sur ses lèvres laisse à supposer que la baby-sitter cache bien son jeu...
...Et, dès qu'on tourne la page, on se rend compte que cette fameuse liste sert de point d'appui pour braver les interdits. Les enfants, surveillés et accompagnés par la nounou, vont expérimenter tout ce qu'ils n'ont pas droit de faire en temps habituel: s'accrocher aux branches,  nager dans l'étang, jouer à la boue, se gaver de bonbons, mettre le bazar dans la chambre sans ranger...
Sous l'oeil bienveillant de Tante Amélie, les enfants s'amusent finalement calmement, trop heureux de ces nouvelles situations. Et puis, avant que papa et maman ne reviennent, ils rangent et nettoient tout sans rechigner!
"- J'espère qu'ils ont été sages? a demandé maman.
  - Sages comme des images, a dit Tante Amélie."
En effet, du début à la fin, le trio a gardé le sourire, les conflits ont disparu ainsi que toute trace de débordement.
Ainsi Tante Amélie est LA nounou rêvée!

Les illustrations colorées mises en valeur par le fond blanc, montrent trois personnages qui s'activent à chaque page, heureux d'être ensemble et d'explorer des jeux inattendus. La liste d'interdictions se transforme en liste de loisirs possibles. En bravant les interdits, Tante Amélie les responsabilise en les accompagnant dans leurs jeux et en leur demandant de ranger.
Le personnage de la nounou est en soi une incarnation utopique. L'auteure a voulu souligner cette "incohérence" en lui donnant les traits d'un crocodile féminisé par une longue robe rose et un large chapeau assorti. Dès lors, cet animal, qui d'habitude provoque rejet et peur, devient un soutien amical, un compagnon de jeux.
On ne peut que tomber sous le charme de cette baby sitter pas comme les autres et irrésistible à souhait!

A partir de 4 ans

L'âge des miracles, Karen Thompson Walker

Ed. 10/18, février 2014, traduit de l'anglais (USA) par Alice Delarbre, 327 pages, 8.1 euros

Et si...


"Il n'y avait aucune image à montrer à la télévision, ni immeubles en feu, ni ponts effondrés, ni bouts de ferraille tordue, ni terre brûlée, ni maisons emportées par un glissement de terrain. Aucun blessé. Aucun mort. Ce fut, au début, une tragédie invisible."

La tragédie invisible dont parle Julia, la narratrice du récit, est le ralentissement de rotation de la Terre. Petit à petit, les jours s'allongent. De 24 heures, les journées vont durer parfois jusqu'à 50 heures, modifiant en profondeur non seulement l'écosystème mondial, la mondialisation et les marchés boursiers, mais aussi nos horloges intimes.
A partir de cet événement inattendu et durable dans le temps, digne d'un épisode de la Quatrième Dimension, l'auteure a écrit un roman à la première personne dont le personnage principal est une jeune adolescente californienne.
Julia fille unique de Joël et Helen prend plutôt la nouvelle calmement, au grand désarroi de sa mère qui y voit une future fin du monde, ou des parents de sa meilleure amie, qui fuient à Salt Lake City où un énorme silo à grains est prévu pour nourrir tous les Mormons d'Amérique.
Julia est une adolescente solitaire qui tente de garder un semblant de routine malgré les changements radicaux qui se jouent autour d'elle. En effet, pas facile de dormir alors qu'il fait encore jour, ou d'aller au collège une partie de la nuit. Pas facile de se lier et se faire de nouveaux amis en ces temps où chacun s'alarme finalement pour de mauvaises raisons, ou décide de rejoindre de nouvelles communautés comme celle de Circadia, perdue au milieu du désert, dont les adeptes vivent au rythme solaire. Enfin, pas facile de rester optimiste quand le ralentissement gravitationnel provoque de nouvelles maladies comme celle dont est atteinte sa mère et son meilleur ami.
Alors qu'une nouvelle société se met en place et qu'il est indispensable de trouver un nouveau rythme de vie, Julia raconte en quoi tous ces changements l'ont touchée de manière intime ou non, et de façon irréversible.


Malgré la gravité du thème, nous ne sommes pas dans un roman pré apocalyptiques. Les conséquences radicales sont racontées de façon à ce que lecteur les perçoit comme un écho lointain au récit principal. Cependant, c'est aussi un témoignage sur les bassesses humaines, sur le rejet de l'autre aussi.
L'âge des miracles est un roman d'apprentissage d'un genre nouveau, qui démontre que, malgré les aléas du monde où nous vivons et les changements radicaux, l'adolescence reste l'âge de tous les possibles, la période où tout se joue, quoiqu'on en dise.