Une terre d'ombre, Ron Rash

Ed. Seuil, collection Cadre Vert, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, janvier 2014, 241 pages, 20 euros.

 S'il ne fallait lire qu'un roman...



"Une terre d'ombre et rien d'autre lui avait dit sa mère, qui soutenait qu'il n'y avait pas d'endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans  la première famille blanche à s'y être installée tout le monde était mort de la varicelle."

C'est à cet endroit, à l'écart de tout et de la petite ville de Mars Hill, que vivent Laurel et son frère Hank, revenu de la Grande Guerre en Europe avec une main en moins. Leur vie c'est la ferme à tenir et à équiper avant la venue de l'hiver. Autrefois, Laurel avait rêvé d'un autre avenir, être institutrice, comme le lui avait suggéré la sienne, Mlle Callicut, mais elle a du quitter l'école sous la pression des parents. En effet, Laurel fait peur depuis toujours. Les gens jettent du sel, crachent ou font le signe de croix à son passage, simplement parce qu'elle porte une tâche de naissance. Pourtant la jeune femme n'est pas vilaine, mais ce signe en fait une âme damnée aux yeux de la communauté.
Pour Laurel, la vie à la ferme est une étendue de solitude, aussi sauvage que le paysage environnant, au point qu'elle se demande souvent si ce qu'elle voit ou vit est de l'ordre du rêve ou du réel:
"Si de la cendre me laisse du noir sur la main, au moins je saurai que cet homme était réel, pas quelque chose que ma solitude a inventé."
Cet homme, c'est le joueur de flûte aperçu en revenant de la rivière. En guenilles, adossé à un arbre, il joue une ballade mélancolique. Les sons mélodieux touchent Laurel car ils rompent enfin le silence qui accompagne sa vie:
"La mélodie avait la mélancolie des ballades que jouaient Slidelle et les frères Clayton, sauf que les paroles n'étaient pas nécessaires pour qu'on en ressente la nostalgie (...) On aurait dit qu'elle racontait tous les deuils qui avaient jamais existé."
Hank, au départ contraint par sa sœur, accueille cet homme chez eux,le soigne, et en fait un ouvrier pour ses travaux afin de construire un puits. Walter, c'est son nom, semble muet. Il est le symbole d'une nouvelle vie qui commence enfin pour Laurel:
"A présent, elle sentait que quelque chose allait arriver, était peut être déjà arrivé, un début dans lequel cet inconnu avait éventuellement sa part." L'amour est au rendez-vous...

...Sauf que vous êtes dans un roman de Ron Rash et que, dès le prologue, le lecteur sait qu'il va se passer quelque chose de grave. Le danger vient de la ville de mars Hill où le sergent recruteur Chauncey tente d'être un héros de guerre à sa façon aux yeux de la communauté, à défaut de combattre dans les tranchées. Dans cette bourgade où on a rejeté Laurel pour une simple tâche, la peur de l'autre est immense, et en ce début de 20ème siècle, c'est "le Boche" qui en est l'incarnation. Et si le prof d'allemand était un espion à la solde de l'ennemie? Et si Walter était autre chose qu'un homme perdu et musicien? Et si...

Au fil des pages on sent monter le patriotisme nauséabond qui sous couvert de servir la loi ne fait que donner droit à la violence gratuite. Avec une construction implacable et impeccable, Ron Rash fait monter la pression, le tout dans un décor grandiose, aussi sauvage que la bêtise humaine.
Un roman magnifique.

Sur ce blog, ma lecture de Le monde à l'endroit du même auteur:  http://virginieneufville.blogspot.fr/2013/10/le-monde-lendroit-ron-rash.html

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