REGARDS CROISES (4) Le colosse d'argile, Philippe Fusaro

Ed. Folio Gallimard, novembre 2006, 208 pages, 6.8 euros

 

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 

 

L'antithèse incarnée

 

Primo Carnera de Sequals,  région de Frioul en Italie "est debout. Ses 2m05 s'ajoutant à la hauteur du piédestal, il est monstrueux parce que gigantesque."
Mais Primo a faim, constamment. Il se damnerait pour enfin manger une entrecôte! Fraîchement immigré en France, il accepte tous les travaux qui se présente à lui. Un jour, un certain Paul le croise et lui dit qu'il ferait un sacré boxeur, vu sa carrure. Mais Primo n'a jamais vraiment boxé. Il travaille pour un homme de foire, un freak show à la française, mais la boxe c'est du sport, pas du spectacle.
"Si j'avais pas crevé de faim, je jure, c'est vrai, jamais j'aurais mis les gants. Mais la faim est plus fort que tout."
Primo est pris en charge par Paul Sée, manager de boxeurs. "Le Colosse de Rhodes sauce spaghetti" est le symbole même de la phrase de Georges Carpentier: "pour boxer, il faut avoir faim". En effet, Primo a toujours faim au sens propre, mais il a aussi faim de réussite. Et puis, il a enfin des chaussures à sa taille, des chaussures de boxe...
Le géant travaille dur, s'entraîne, se laisse prendre en charge par Léon qu'il considère comme un père. Il multiplie les combats, se fait une renommée catégorie poids lourds. Mais sa carrière prend une autre ampleur lorsqu'il traverse l'Atlantique, en 1930.

Cependant, en 1931, tout bascule. Primo tombe sur le carnet de matchs de Léon et comprend qu'une partie de ses combats sont truqués. Déçu, il décide de se séparer de son manager. Car Carnera a beau être la Montagne de fer, il n'est pas méchant pour deux sous. C'est un doux, un tendre , qui accorde sa confiance facilement. Il aurait tellement préféré être au courant des agissements de Léon... De ce fait, sans vraiment comprendre conscience des conséquences politiques et pour sa carrière, il rejoint l'équipe que le Duce, Mussolini, a formé pour lui. Primo devient "l'idéal de la grandeur fasciste", le modèle de la réussite de l'empire fasciste, bref il sert pour la propagande nazie. Pourtant, le boxeur se veut extérieur à tout ça. Il préfère boxer et montrer aux yeux de tous que son titre de champion du monde poids lourds, il l'a remporté  en combat régulier...
Primo Carnera et Joe Louis avant le combat
le 25 juin 1935 est une date clé. Il combat contre Joe Louis, le futur grand champion. Il doit gagner car Joe est noir, et une victoire serait bien vu en Italie et servirait à la politique du Duce dont les troupes tentent de conquérir l'Ethiopie. Mais Joe Louis l'emporte par KO, c'est la fin de sa carrière.

"J'ai jamais voulu être un grand acteur. J'avais tout juste aimé qu'on me prenne moins pour l'homme de foire. Ou qu'on me prenne pour un boxeur. Et tout ça mélangé avec le temps, ça a donné une drôle de sauce. On sait plus qui est qui et qui fait quoi."
A défaut de durer dans la boxe, Primo Carnera apparaît dans des productions hollywoodiennes, puis participe à des combats de lutte. Il faut bien faire bouillir la marmite, surtout depuis que son épouse Pina a mis au monde leur second enfant. Grâce à cet argent, ils ouvrent un commerce et vivent tranquillement. Certes, la renommée lui manque, même si elle été ternie par ses accointances avec l'Italie fasciste.  C'est sa réhabilitation personnelle. Non, Primo veut montrer qu'il a été manipulé, qu'il est un homme simple, père de famille, ancien boxeur de grand talent. Pina disait: "je lui tenais une main et des milliers de gens s'accrochaient à l'autre." Son époux était doux et tellement aux antipodes de l'horreur véhiculée par le IIIème Reich...

Philippe Fusaro dresse le portrait d'un homme hors norme physiquement prêt à tout pour s'en sortir, sauf perdre son âme et ses principes. Il lui prête même une voix (en italique) exprimée en chapitres entiers, reconnaissable par sa tournure populaire, permettant ainsi au lecteur de comprendre ce qui se passe chez cet italien, paysan du Frioul, qui a connu la gloire et la défaite. Son Italie natale n'est jamais loin, toujours présente dans son esprit, si bien qu'il y finira ses jours.
A défaut d'avoir une personnalité complexe, on a exploité l'excès de confiance et de générosité de Primo Carnera. Alors, ce roman est-il une œuvre de réhabilitation du boxeur? Le débat est ouvert.
Les faits, rien que les faits; les combats rien que les combats,la petite histoire aussi  pour raconter ce colosse d'argile.