Quatre soldats, Hubert Mingarelli

Ed. Points Seuil, mai 2004, 208 pages, 6.3 euros

La chenille de Pavel


Prix Médicis 2003


Pavel, Kyabine, Sifra et Bénia le narrateur, sont quatre soldats de l'Armée Rouge. Pendant l'hiver 1919, ils se réfugient dans la forêt avec le reste de l'Armée. A quatre, ils construisent une cabane selon leurs plans, et organisent le quotidien. Ces quatre là s'entendent à merveille, n'ont même pas besoin de mots pour se comprendre.
La rudesse de la guerre n'est jamais loin, mais l'auteur fait de ces scènes des moments de toute beauté: la réquisition de nourriture dans une ferme, la soupe du groupe de plus en plus claire, l'attente d'un combat contre un ennemi invisible.
Ce quatuor est en décalage par rapport au reste du groupe. D'ailleurs, on entend les autres seulement au loin, comme s'ils n'existaient pas vraiment:
"Nous écoutions les bruits du camp, paisiblement assis sur nos traverses."
 De temps en temps, leur chef vient les voir pour les rappeler à son bon souvenir, mais rien vraiment ne vient perturber l'équilibre fusionnel du groupe:
"J'ai été tout d'un coup plein d'émotion parce que chacun était à sa place, et parce qu'il m'a semblé aussi qu'à cet instant chacun de nous était très loin de l'hiver dans la forêt. Et que chacun de nous était aussi très loin de la guerre qui allait reprendre parce que l'hiver était fini."

Un jour, un jeune volontaire, Evdokin, leur est présenté. Il doit s'intégrer au groupe. Très vite, il devient un élément essentiel: il attire l'attention des autres, car il écrit des choses dans un carnet qu'il garde toujours sur lui. Un soldat qui sait écrire, c'est tellement précieux! Alors les autres lui demandent de coucher par écrit leur quotidien, leurs baignades dans la rivière, les mains de femmes sculptées par Yassov, pour ne pas oublier la douceur de celles-ci... Les accents tragiques de la guerre déjà peu visibles  en surface s'effacent complètement à la faveur des pages noircies par Evdokin. Les quatre soldats ont le coeur plus légers lorsqu'il faut quitter le camp de la forêt et affronter la guerre...

"Le ciel est sans fin et il n'y a pas les mots" dit le narrateur. La beauté de la vie est dans l'indicible. Pourtant, l'auteur ne perd jamais de vue que l'action se passe en temps de guerre, mais il le rappelle au lecteur par petites touches qui, paradoxalement, sont décrites avec beaucoup de beauté: un matelas d'herbes, un cheval errant en sueur, Sifra qui démonte et remonte son arme en un temps record, ou surtout Pavel qui ne dort plus à cause des images dans sa tête.

Quatre soldats est un roman rempli de poésie et de fulgurances littéraires.C'est l'histoire d'une amitié et d'une solidarité autour d'un semblable qui peut garder par écrit leurs souvenirs. C'est l'histoire de quatre hommes, en marge de la guerre, qui survivent tout simplement.

Admirable.


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