Last exit to Brooklyn, Hubert Selby Jr

Ed. Albin Michel (réédition), janvier 2014, traduit de l'anglais (USA) par Jean-pierre Carasso et Jacqueline Huet, 416 pages, 24.5 euros

Créatures de Dieu...


Last Exit to Brooklyn est LE roman de la misère New-Yorkaise dans tout ce qu'elle a de complaisante et d'assumée par ses protagonistes. Ecrit en 1964, Hubert Selby Jr y décrit la population américaine la plus démunie , parquée dans des immeubles de misère, en bordure de friche industrielle, vivant de travaux journaliers, d'aides sociales, ou du travail à l'usine lorsqu'il n'y a pas de grève.
Les femmes n'ont pas le bon rôle. Mères de famille trop tôt et sans le vouloir vraiment, elles se retrouvent vite contraintes à accomplir des tâches subalternes, tout en tentant, soit de motiver leurs époux à trouver du travail, soit d'en faire un chef de famille concerné et bien aimant. Et celles qui aspirent à l'indépendance financière et amoureuse, sont hélas des filles de rue jouant de leurs atouts physiques. La prostitution n'est jamais loin...
Les hommes sont souvent fainéants (c'est le mot), piliers de bar, coureurs de jupons invétérés, pourtant mariés et père de famille contraints, parfois à la sexualité floue, lorsque des groupes de transsexuels viennent faire la fête dans les bars du quartier.
Car, l'auteur n'y va pas par le dos de la cuillère. Il n'hésite pas à consacrer une partie complète  à Georgette, travesti amoureux, "une folle dernière mode", drogué à la benzédrine, fuyant les coups de son frère Arthur, et cherchant désespérément à attirer l'attention d'un gars du coin, un certain Vinnie. Homme selon l'état civil, Selby pousse la provocation littéraire en employant invariablement le pronom personnel elle pour la/le désigner:
"Elle portait des petites culottes de femmes, portait du rouge à lèvres, du mascara, avait une longue chevelure ondulée, des ongles manucurées et vernis, portait des vêtements féminins jusqu/au soutien-gorge rembourré, talons hauts et perruque."

Provocation littéraire est l'expression adéquate. Chaque personnage présenté se démarque. Nous ne sommes jamais dans la bienséance ou la normalité sociétale. Selby prend à contrepied le verset 1.27 de la Genèse cité en tout début du roman:
"Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, et il les créa mâle et femelle."
Ces personnes décrites sont-elles vraiment à l'image de Dieu?
De plus, la violence est omniprésente. Qu'elle soit verbale ou physique, rien ne se résout sans elle. Dans la dernière partie du livre, l'auteur explore des tranches de vies de l'immeuble, créant même un "choeur de femmes" où la vulgarité fait corps avec la méchanceté. Ainsi, le lecteur se retrouve dans la tête des personnages, dans l'intimité de ces couples bancals, où le seul dialogue se résume par des cris et des insultes en présence des enfants:
"Mais y commençait à se fatiguer que ça soit toujours la même chose et puis depuis peu elle s/était mise à lui casser les couilles pour qu/y retrouve un boulot. Mais jl/emmerde. Pourquoi qu/il aurait dû bosser? Il en retire rien. Pourquoi qu/y devrait se lever le matin et aller se casser les couilles? Ils s/en tiraient très bien comme ça avec le boulot d/Irène."
Ainsi, Selby met en perspective le mode de fonctionnement de cette population: une vie au jour le jour, sans perspective d'avenir que celle d'avoir de la bière pour le lendemain et de quoi "lever une poulette". Même ceux qui travaillent font partie de cette fange, utilisant à leur profit le système pour assouvir leur quotidien. Henry est l'exemple tout choisi. Ouvrier et délégué syndical, il monte une grève de plusieurs mois à l'usine. Lui, s'en fiche, payé par le syndicat, la grève peut durer. A lui la belle vie ! Et dans sa misérable intelligence, il a l'impression d'être un homme important:
"Henry se sentait chaque jour plus important. Il se baladait à travers l'usine, saluant les ouvriers d/un grand geste de la main, les interpellant avec des gueulantes pour couvrir le vacarme; songeant que le silence était pour bientôt. Cette putain de taule toute entière se tairait."

Narrateur omniscient, Selby ne porte aucun jugement. Il ne fait que décrire des situations et présenter des personnalités qui ne font qu'alourdir le bilan. Entre Abraham le séducteur, Harry le syndicaliste, Vinnie le délinquant à la petite semaine, Tralala, la jeune fille aux gros seins, ou Georgette le travesti, la petite Lucy fait fausse note. Elle tente désespérément d'inculquer des règles à ses enfants, tenir correctement sa maison, bien loin des moeurs de ses voisins qui se moquent d'elle.

Hubert Selby Junior a crée sa propre musique, une partition unique en son genre: retranscrire littérairement le parler des rues, refuser l'emploi de l'apostrophe (remplacé systématiquement par la barre de fraction, ou carrément condamné), mettre en évidence cette partie de la population qu'on refuse de voir, choquer pour expliquer.
Or, ce roman est toujours d'actualité. La provocation, la succession de scènes dérangeantes, glauques, font l'écho parfois de faits divers réels que nous pouvons lire dans les journaux.
Englués dans ce système, ne cherchant pas à en sortir, leurs enfants reproduiront le schéma familial plus tard. Le cercle est vicieux, Selby l'avait bien compris. Est-ce la faute à la société ou à la nature humaine, plus soucieuse parfois d'obéir à ses instincts les plus vils qu'à se conformer à un modèle sociétal?
Last exit to Brooklyn est un roman dérangeant, souvent choquant, dont on ne ressort pas indemne avec pourtant l'impression nette d'avoir lu un grand livre.

A propos de la traduction: http://larepubliquedeslivres.com/comment-jai-traduit-last-exit-brooklyn/