A l'heure où les hommes vivent, Delphine de Malherbe

 Ed. Plon, janvier 2014, 187 pages, 17 euros

Quand les certitudes volent en éclat


Franck, la cinquantaine, est un homme perdu. Alors qu'il contemple, tétanisé, sa résidence secondaire de Vincennes en proie aux flammes, il se dit que toutes ses certitudes partent aussi en fumée. Vincennes, c'était son antre, "sa possibilité d'une île", son refuge.
Anthropologue de son état, cela fait plusieurs années qu'il consacre ses recherches aux méfaits de la crise mondiale sur le psychisme masculin. A force, il se remet en question, surtout depuis que son meilleur ami et collègue, John, s'est pendu. De plus, Franck a une hérédité spirituelle lourde à porter en la personne de son père, Yvan. En effet, ce dernier n'a eu de cesse de lui répéter durant sa jeunesse: "tu es trop humain, Franck, donc tu n'es rien."
Là, devant les flammes qui se nourrissent de ses souvenirs et de ses biens matériels, Franck décide de se raccrocher à son épouse Elisa et sa fille Alex, âgée de quinze ans. Mais là aussi, ce n'est pas facile. Comme il ne sait plus qui il est vraiment, il se sent dans l'impossibilité de leur parler, de se sentir honnête avec eux. Depuis quelques temps, lorsque la pression familiale est trop forte et qu'on lui demande de jouer son rôle de père ou de chef de famille, Franck se réfugie devant la télé, visionnant sans cesse un film, La vie des autres, persuadé qu'il y trouvera des réponses.
" J'aime avancer chaque jour d'un pas, dans l'amour d'un travail bien fait, je révère les avancées infinitésimales, les gestes répétés mille fois, tandis que ma femme Elisa n'aime que les fulgurances, les feux d'artifice, les éclats de rire, les pragmatismes de la droite et les grandes rapides."
Sa vie sexuelle avec son épouse n'est plus ce qu'elle était au début de leur relation, elle frise même le néant. Mais ses sentiments pour Elisa restent forts. Alors, pendant que cette dernière s'envole pour la Grande Bretagne pour retrouver Yvan qui semble avoir disparu, Franck décide de renouer avec la sexualité débridée de sa jeunesse en prenant une maîtresse, Angie. Pendant ce temps, sa fille Alex, remplie des certitudes de ses jeunes années, a rejoint le gang des "détrousseurs de l'aube", Robin des Bois modernes, ce qui lui vaut quelques soucis.

Tout au long des 187 pages, le lecteur lit les conflits intérieurs d'un homme qui ne sait plus où il en est, "écartelé entre ses désirs immédiats et ses inspirations profondes. Car la fissure s'était creusé entre ce qu'il y a de bon et de mauvais en [lui] pendant ces années sur les crises de l'homme et de son monde."
Pourtant écrit par une femme, le récit pousse loin dans la psychanalyse de surface d'un homme qui se retrouve insatisfait à 50 ans. A partir du constat "nous sommes tous des salauds invisibles", Franck prend un malin plaisir quasi masochiste de faire voler en éclat ce en quoi il croyait, joue avec le feu quant à son équilibre familial et amoureux. On dirait un gosse rempli de caprices qui cherche désespérément à attirer l'attention. La disparition de son ami John ne fait qu'accentuer son ersatz de détresse: comment se fait-il que John ne l'ait pas prévenu de son acte désespéré??
A force, le récit tourne en rond; Franck devient un rat de laboratoire que le lecteur observe. Cet homme se cherche tellement qu'il en vient à vouloir prendre au mot des propos tenus autrefois par une star holywoodienne, Marilyn Monroe:
"Je veux être attentive à tout. La réalité est la seule vérité. Je veux prendre les choses pour ce qu'elles valent. Je veux travailler. M'améliorer. Changer. Je ne veux pas d'amour."

Pourtant, Franck fait tout le contraire. Finalement, Il est le jumeau de son père qu'il hait tant: sa personnalité est complètement tournée sur lui-même, son bien être, quitte à se servir de son entourage telles des marionnettes pour  arriver à ses fins.
A défaut de passionner par le contenu, Delphine de Malherbe nous propose un style simple, fluide, aux personnages secondaires assez vraisemblables. Son histoire est rythmée par des dialogues incisifs qui nous font presque oublier les poncifs et les lourdeurs des états d'âme du personnage principal.
Ainsi,  A l'heure où les hommes vivent est un roman inégal dont la forme sauve le fond, mais ce n'est pas suffisant pour tirer son épingle du jeu littéraire.