NEWSLETTER (18 et 19) TREVE HIVERNALE du 22 février au 02 mars 2013 inclus

Image FB de St François Longchamp, en haut du télésiège du Soleil Rouge

Après 4 mois 1/2 de bons et loyaux services quotidiens, Fragments de lecture s'octroie une semaine de vacances, histoire de recharger ses batteries physiques et livresques!
A bientôt!

La merditude des choses, Dimitri Verhulst

Ed. 10/18, février 2013, traduit du flamand par Danielle Losman, 215 pages, 7.5 euros

Carnaval perpétuel


On fantasme beaucoup sur ces familles, sur la façon dont ils vivent ou plutôt survivent, leurs idées, leurs coups de cœur, leurs états d'âme aussi. On les rencontre au détour d'une rue, d'un café, ou ce sont les parents d'un camarade d'école...
Mais qui peut mieux en parler que celui qui a grandi avec eux et dont "le carnaval perpétuel" est le cercle familial. Alors, Dimitri Verhulst a pris sa plume, peut-être pour expier son enfance, et a décrit le quotidien des siens. Et bizarrement on ressent chez l'auteur de la mélancolie mêlée à de la méchanceté. Le lecteur s'attache à cette bande de joyeux lurons dont le leitmotiv récurrent est "boire est mon destin". Seule la grand-mère tient la route, et c'est d'ailleurs grâce à elle que le petit Dimitri s'en sortira et aura un autre avenir que champion du monde de la dive bouteille..
Pierre, Poutrel, Herman ont été les référents imbibés d'un gamin de treize ans. Ils ne travaillent pas (sauf Pierre qui se souvient de temps en temps qu'il est facteur), ils ne payent pas leurs factures, et boivent encore et encore, puis cuvent encore et encore. Pendant ce temps, la grand-mère qui les hébergent essaye tant bien que mal de tenir une maison et des meubles sans cesse convoités par l'huissier. Mais, malgré leurs gros défauts manifestes, c'est une famille aimante et solidaire. D'ailleurs Dimitri explique: "l'amour pour mes oncles est grand et incompréhensible, mais personne n'a exigé de l'amour qu'il soit compréhensible".
 De la course de vélo nudiste, à la soirée télé chez une famille iranienne, en passant par l'arrivée de Pierre à la maternité pour la naissance de son fils, on admire l'auteur d'avoir échappé à cet avenir tout tracé pour lui. Seulement, les souvenirs restent et quelques rancœurs aussi: la haine d'une mère qui est partie sans lui, la persévérance de ses oncles dans un système de misère sociale fonctionnant en vase clos,ou les pseudo bien-pensant qui veulent récupérer à leur compte le patrimoine des chansons paillardes...
"Le souvenir est le spasme consolateur d'une vie, une forme supérieure de placenta. Ce n'est que lorsque tout souvenir est desséché que la mort peut vraiment faire son œuvre". Dimitri ne les a pas trahis, mais il s'est éloigné pour son propre salut, et grâce à ce roman, il rend hommage à sa famille "plus que bancale", à son enfance aussi.

Voyage vers les étoiles, Akira Yoshimura

  Ed. Actes Sud Babel, janvier 2014, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 148 pages, 6.7 euros

 La vie Théodore (Alain Souchon) 

 

"On s'ennuie tellement/Alors la nuit quand je dors/Je parle avec Théodore/Dehors, dehors,...." ou comment écrire sur la solitude et la mort avec tact et élégance.

 

Deux nouvelles pas très gaies dans lesquelles le thème de la mort occupe une place essentielle, mais traité de façon originale.
Certes, la première histoire, Le corps transparent peut paraître morbide, mais elle explore le rapport au corps mort, la volonté de lui donner une seconde chance en le mettant en valeur. L'enveloppe humaine devient un "spécimen" tout comme ceux précieusement gardés dans la nouvelle de Yoko Ogawa, L'annulaire.
La seconde histoire Voyage vers les étoiles, met en scène un groupe de jeunes gens en apparence biens sous tous rapports, mais submergés très jeunes par "une lassitude tenace", "tombée d'un seul coup" et contre laquelle ils n'arrivent plus à se battre. Ainsi, ils décident de rejoindre la mer pour une ultime tentative de se raccrocher à la vie afin de quitter cette "impression de vide, comme si ce corps, réduit à l'état de squelette après l'évaporation instantanée de son contenu, s'élevait vers le ciel dans le couchant".
Beaucoup de poésie donc pour un sujet délicat. Les phrases sont délicieusement ouatées, les sentiments "cruellement" vraisemblables si bien qu'on s'y retrouve un peu dans cette angoisse existentielle. Et même si les exigences de la vie font que l'on demande un peu de légèreté en littérature, cette lecture en procure et permet d'aborder la mort comme une autre forme de vie, "un voyage vers les étoiles", sans pour autant être un appel au suicide.

Zone B, Marie Hermanson



Ed. Actes Sud, Collection Actes Noirs, janvier 2014,  388 pages, 23 euros
  

Un agneau parmi les loups.


Daniel et Max sont frères jumeaux. Séparés très tôt par les parents, ils ont grandi et développé une personnalité tout à fait différente. Autant Daniel est un homme doux, introverti, divorcé et traducteur de profession, autant Max a un "comportement autodestructeur", libertin, et magouilleur, si bien que sa vie ressemble a un chaos.

Ils ne se sont jamais perdus de vue, mais n'ont jamais partagé ensemble de moments privilégiés. Alors, lorsque Daniel reçoit un courrier de Max qui l'invite à lui rendre visite à la clinique de Himmelstal où il se repose, ce dernier n'hésite pas. En effet, Himmelstal, en Suisse, est "la vallée du paradis", et comme son frère lui paye le voyage, cela lui fera quelques jours de vacances avant de commencer un nouvel emploi.

Himmelstal accueille en son sein un centre, un havre de paix pour gens aisés qui veulent se reposer de la vie active ou d'un burn out. Or, lorsque Daniel arrive, ce lieu ressemble davantage à une prison dorée: les caméras, les gardiens, le couvre-feu, et les portiques de sécurité rappellent que les hôtes ne sont pas finalement si libres que cela.

"Aux yeux d'un spectateur non averti, ce n'était rien plus qu'un village ordinaire, aux maison proprettes peuplées d'habitants laborieux vaquant à leurs occupations quotidiennes."

A côté de la clinique, Max fait visiter le village, qui semble finalement complètement dépendre de la clinique. Le centre est vraiment coupé du reste du monde.  Ainsi, le résident explique à son invité les règles de vie du lieu, les lois internes à la communauté dirigée par une équipe de psychiatres chevronnés. Très vite, Max dévoile son plan: il désire quitter les lieux quelques temps afin de réunir l'argent nécessaire au paiement de son séjour à Himmelstal, mais comme il ne peut pas sortir aussi facilement, il demande à Daniel de prendre sa place durant cinq jours maximum.

Daniel accepte. Certes, quelques éléments lui semblent bien étranges, mais cela ne l'empêchera pas de passer quelques jours de repos en plus au contact de la nature.

Hélas, Max ne réapparaît pas, La clinique est en fait un lieu d'études sur les psychopathes dirigée par le professeur Fischer qui, fort de la réflexion de Nietzsche : "l'homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain", veut créer des êtres humains dénués de tout sentiment, des marionnettes.

Daniel a beau clamé qu'il n'est pas Max, il doit trouver une autre solution pour sortir de ce lieu de tous les dangers.

Marie Hermanson propose un polar efficace construit sur l'échange d'identités. Le lieu de l'action fait froid dans le dos, et les résidents n'ayant  rien à envier au personnel soignant, ajoutent au climat angoissant du récit.

L'auteure distille le suspens à petites doses. Son héros est à multiples facettes: larmoyant, peu concerné, rebelle, pragmatique, c'est finalement sa part d'humanité qui l'emporte et l'aide dans son entreprise. Il est "un agneau parmi les loups".

Cependant, entrer dans ce roman n'est pas facile. En effet, on a une impression constante de rester à la surface des événements, comme si, dès le départ, on avait pris le parti que les personnages et les péripéties seraient trop tranchés. L'intrigue fait la part (trop) belle au manichéisme: le bon d'un coté, les méchants de l'autre, ce qui, à force, peut lasser. De ce fait, on se sent extérieur  à tout ce qui se passe, et surtout  on se sent peu concerné par ce qu'on lit.

C'est pourquoi Zone B est un roman étrange sur bien des points, clinique et froid dans son traitement du récit.