L'homme qui avait soif, Hubert Mingarelli

Ed. Stock, janvier 2014, 180 pages, 16 euros

Où vont les âmes?


Depuis qu'il a survécu à la bataille de Peleliu, Hisao est atteint d'une soif irrépressible, qui, lorsqu'elle lui prend, peut lui faire perdre la tête s'il ne l'étanche pas sur l'instant. C'est en vétéran fragile et meurtri qu'il prend le train qui doit le mener en Hokkaïdo, auprès de sa promise Shigeko, à qui il doit offrir un œuf de jade en guise de cadeau de mariage. De sa future épouse, il ne sait rien, ne l'a même jamais vue, mais à travers sa correspondance, il sent qu'il ne se trompe pas, qu'une nouvelle vie va s'offrir à lui grâce à ses épousailles.
Or, lors d'un arrêt du train, Hisao est contraint de descendre pour boire. Trop tard, la machine repart sans lui, emportant sa petite valise verte contenant son trésor. Encore une fois, l'eau a mis sa vie entre parenthèse:
"Il regardait fixement l'eau dans le creux de sa main. Elle était sa vie et son bonheur. Elle était plus importante que la Patrie et le pays natal, plus belle que Shigeko, bien que dans son imagination, cette dernière l'était déjà beaucoup."
Commence alors un périple à pied jusqu'à la gare terminus où Hisao est persuadé qu'un soldat étranger avec qui il voyageait y a déposé sa valise. Ce voyage plus long que prévu rappelle en lui le souvenir de son ami défunt Takeshi, avec lequel il creusait au cœur de la montagne Peleliu. La perte de son unique ami lui pèse sur le dos tel "un arbre mort". Inconsolable, Hisao se demande depuis "Où vont les âmes?". Ainsi, notre héros marche à la fois vers son bien et vers une possible consolation qui lui permettra de faire son deuil:
"Ce qu'ils formaient tous les deux était né dans la montagne, dans ce ventre sombre, rempli de poussière, de bruit, et sans la moindre lumière naturelle."
Leur vie était rythmée par le bruit des pioches et des combats au loin. Leur sommeil était permis grâce aux chants de Takeshi dont "la voix était un don". Quand la bataille fit rage, un éboulement les enferma tous deux dans une grotte jonchée de cadavres:
"La douleur qui les avait réveillés grandissait à l'intérieur d'eux comme un animal monstrueux Et l'odeur, ils la mangeaient par le nez, par la bouche, . Elle était devenue une matière, tout comme les ténèbres, et semblait nourrir l'animal à l'intérieur d'eux."

Hubert Mingarelli offre à la fois un roman poétique et puissant porté par la douleur et l'espoir d'un seul homme, partagé entre le désespoir d'avoir perdu son alter ego, et l'espérance d'une nouvelle vie pleine de douceurs.Son périple lui permet à la fois de trouver une certaine consolation au travers de ses rencontres et ses échanges avec des gens, qui comme lui, portent leurs fardeaux intimes, mais n'hésitent pas à l'aider.
Depuis la bataille, les nuits d' Hisao sont "pleines de fureur"; il revit invariablement chaque épisode en espérant que les souvenirs de celle-ci tombent un jour dans un trou. Marcher vers l'avenir lui permet de désacraliser ce temps consacré à la douleur, de profiter à nouveau de la beauté immuable de la nature, et l'eau qui, pour lui, "était devenue sans rivale" dicte sa loi à intervalles plus grands.
Enfin, Mme Taïmaki, la logeuse d'Hisao, et Shigeko, la future épouse, figures désincarnées du récit, sont source de repos et de refuge. Repos enfin après avoir connu la fureur des combats et la violence des images gardées à l'esprit, refuge de douceur pour soigner une âme en peine et retrouver le sommeil.
L'homme qui avait soif est un merveilleux roman traitant d'un sujet douloureux avec la légèreté d'un conte dont l’œuf de Jade symbolise le Graal et l'expiation.

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