Une bonne raison de se tuer, Philippe Besson

Ed. 10/18, janvier 2013, 274 pages, 7.5 euros

 Quand la vie n'a plus de saveur...

 

En partant du principe que "tout le monde a une histoire, et que ceux dont l'histoire est la plus intéressante étaient ceux à propos de qui on ne détectait rien à l'œil nu", et qu'un écrivain "ne peignait pas les choses, mais au delà des choses, que pour lui un nageur était déjà un noyé", Philippe Besson met en scène deux anti héros abimés, un jour particulier de leur vie.
Le roman est construit comme une tragédie: unité de temps (jour de l'élection de Barack Obama), unité de lieu (la ville de Los Angeles), unité d'action: "une bonne raison de se tuer".
Par une alternance quasi clinique des chapitres, le lecteur découvre Laura Parker, ancienne bourgeoise abandonnée par son mari, "la femme sans histoire. Son existence est absolument ordinaire, linéaire, sans aspérité, sans aventures (...) Pas de gouffres ni de sommets, une sorte de faux plat, quelque fois accidenté." Envahie par sa nouvelle vie précaire et l'égoïsme apparent de ses enfants, elle décide de mettre fin à ses jours. En parallèle, le lecteur suit Samuel Jones, "père orphelin. Le père sans descendance. Il est dans la stupéfaction de se découvrir sans descendance." En effet, il enterre aujourd'hui son fils Paul qui s'est suicidé dans l'enceinte de son lycée.
Laura et Samuel ne se connaissent pas, mais ont en commun d'être des taiseux. Ils n'ont jamais eu ou pris l'habitude d'exprimer à autrui ce qu'ils ressentent, si bien que très vite, le silence s'est imposé à eux, et le regard est devenu parfois une parole. Le peu de conversations avec leurs enfants n'ont été que "des babillages, sans consistance, qui ne touchent jamais l'intimité, ne font jamais appel à l'intelligence".
 Alors, Samuel se demande quelle est sa part de responsabilité dans le geste désespéré de son fils. Est-ce le silence entre eux que lui considérait comme un instant de communion? Est-ce son aspect décalé de bobo trouvant la paix sur une planche de surf? Quant à Laura, "la mortification du déclassement" social est à l'origine de son mal être. "Cassée, vaincue", elle passe sa journée à se donner du courage et à justifier le geste qu'elle désire accomplir le soir.

Dans ce texte, le regret devient une morsure, une démangeaison. Le "si j'avais su" prend des proportions titanesques au point d'annihiler tout autre sentiment. Ces deux êtres vont se croiser, mais cet "instant de communion, de compréhension et de pardon" ne durera qu'une fraction de secondes. Rien ne peut les guérir de ce mal-être terrible et irrévocable.
Besson raconte "le désespoir des naufragés" à un instant critique de leur vie. Inexorablement, le lecteur s'achemine avec eux vers une voie sans issue mais ne peut que compatir et respecter la décision de Laura.
Finalement, le lecteur n'est que le spectateur de deux âmes en perdition dans un récit qui, tout en ne formulant aucun jugement, se veut très fort en justesse des sentiments décrits.
Pour conclure, cette phrase d'Olivier Adam dans le Cœur Régulier qui résume à elle seule le contenu:
"personne n'a envie de mourir. Tout le monde veut vivre, seulement, à certaines périodes de notre vie, ça devient juste impossible."

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro