Les fantômes du Delta, Aurélien Molas

 Ed. Albin Michel, mars 2012, 515 pages, 22.3 euros

Bienvenue au Nigéria!


Qui sont les « fantômes du Delta » ? Sont-ce les enfants mal-nourris « déjà presque effacés du monde des vivants », « des écorchés, des planches anatomiques quasi ambulantes », ou ces « paysans et ces pêcheurs à qui on avait promis l’avènement d’un monde plus juste » ?
Bienvenue au Nigéria, paradis du pétrole mais enfer à l’état pur pour celui qui y vit au quotidien. Ce pays représente le monde tel qu’il est aujourd’hui : « guerre de religions, guerre du pétrole, destruction de l’environnement, disparités sociales, corruption, etc… ». Tous se livrent une guerre sans merci et sans fin pour prendre le pouvoir ou s’enrichir au détriment d’un peuple qui souffre. Au milieu de ce chaos, les ONG, dont les médecins aguerris à ce genre de situation tentent d’assurer un quotidien médical aux plus démunis. Aurélien Molas a centré son intrigue sur ce milieu, composé de gens qui ont tout quitté pour l’Afrique, et qui, à force d’y séjourner, en connaissent tous les rouages. Une enfant « pas comme les autres », soignée et protégée, devient un enjeu économique inestimable autant pour l’Etat que pour les rebelles. La noirceur de l’âme humaine n’a plus de limite lorsque l’intérêt particulier prime.

Le chapitrage est court, structuré, agrémenté à chaque fois d’une citation d’auteur. La lecture se fait rapidement, servie par une prose très accessible aux dialogues omniprésents. De par son intrigue et sa forme, ce roman est destiné à un large public. Ce qui aurait pu être un thriller géopolitique difficile et sans grand intérêt devient une aventure palpitante et exotique. Dans une région « pourrie jusqu’à la racine par le pétrole », Benjamin, Jacques et Megan tentent de donner un sens à leur mission humanitaire en protégeant une enfant aux gènes miracles. La corruption est l’affaire de tous et de chacun. Elle devient un élément essentiel à la survie dans un pays où même le gouvernement en place l’utilise. Américaine, Megan pense que « de Chicago à ce grand nulle part, elle [a] l’impression d’avoir parcouru plusieurs vies et de n’en avoir vécu aucune ». C’est ça l’Afrique : se sentir démuni et incompétent face à l’injustice et l’indicible.
Certes, quelques scènes peuvent sembler invraisemblables, mais nos critères de vraisemblance n’ont plus cours dans un monde où règne la loi du plus fort. Au moins, le récit a le mérite d’être sérieusement documenté, contribuant ainsi à colmater « les brèches » d’une éventuelle défaillance de l’intrigue.
Dans La Chute, Albert Camus dit « n’attendez pas le jugement dernier. Il a lieu tous les jours ». Et le Nigéria décrit par Aurélien Molas en est la preuve.