Elle joue, Nahal Tajadod

Ed. Albin Michel, octobre 2012, 375 pages, 20.9 euros



Deux iraniennes se rencontrent, se parlent, se découvrent. L’une est l’auteur. Elle a quitté l’Iran depuis plus de trente ans pour vivre en France. L’autre est Sheyda (en fait Golshifteh Farahani), star de cinéma dans son pays, devenue persona non grata depuis qu’elle est apparue non voilée dans un film américain.
« Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu écrire sur elle. Je n’avais pas vu la plupart de ses films et elle n’était pas une amie. (…) Sheyda a vingt-huit ans. Elle est née six ans après mon départ de l’Iran et quatre ans après l’instauration de la République islamique. Elle est cet Iran que je ne connais pas, que je cherche à happer, à saisir, cet Iran qui attire et terrorise, qui danse et pleure, qui ment et prie, qui boit et jeûne, qui célèbre la fête du feu et qui se flagelle pour l’Imam Hossein ».
Nahal Tajedod ne cherche pas à faire la comparaison entre deux régimes politiques. Elle a grandi sous le régime du Shah et ne connaît pas l’Iran d’aujourd’hui, celui des Mollahs. Sheyda lui explique ce que c’est de grandir, vivre, et surtout être une femme dans un pays où justement être une femme est en soi un problème.
Issue d’une famille d’artistes (son père est un comédien et réalisateur reconnu), Sheyda était vouée à devenir une pianiste virtuose, mais très vite, c’est jouer, être comédienne qui devient un leitmotiv : « Elle veut faire du cinéma : trois consonnes, trois voyelles et tout un monde ». Fini le Conservatoire et son écrin protecteur. Désormais, la jeune fille doit apprendre à se vendre devant une caméra tout en restant voilée et « conforme » aux règles islamiques. Pas facile d’être actrice dans un état où ce métier est synonyme de RIEN :
« Ton métier est RIEN. Je voulais être ce RIEN. Tout mon être tendait vers ce RIEN. Pour le RIEN, j’étais prête à donner ma vie, à subir le martyre ».
Malgré les menaces et une agression à l’acide dans la rue, Sheyda devient une actrice reconnue et aimée de la population. Rapidement, son aura atteint les producteurs hollywoodiens qui la veulent dans un film à gros budget. Or, accepter, c’est perdre son aberou, sa réputation. L’Homo Islamicus qui, selon elle, « correspond, dans la longue évolution de l’être humain, à la phase qui précède, de peu, l’Homo Sapiens » la prévient déjà que si elle accepte elle deviendra persona non grata en Iran… Seulement, Sheyda n’est pas femme à se plier à la loi islamique. N’a-t-elle pas dans sa jeunesse rasé ses cheveux et fait naître son double masculin répondant au doux nom d’Amir pour s’opposer au port du voile ?
Pourtant son audace, sa volonté d’avancer, la conduisent tout droit vers un exil forcé.
Nahal Tajadod s’est intéressée à ce personnage pour sa hargne, sa force malgré les menaces, les mensonges, la violence et la censure. « Notre pays est gouverné par l’invisible » souligne Sheyda ; l’hypocrisie et la peur sont des armes quotidiennes contre ceux qui veulent s’épanouir librement. Nahal se retrouve dans ce portrait :
« Un miroir évidemment. Elle est devant moi comme un miroir. Je me regarde en elle. Par moments, je m’y reconnais. A d’autres, ce n’est pas moi. Elle est jeune et pourtant plus âgée, elle pourrait être ma fille, mais elle vient d’un monde que je croyais oublié, perdu, et que je retrouve en elle. Un monde revenu de loin et à coup sûr réinventé ».
L’Iran est devenu « un paria, un intouchable, un lépreux, un mauvais qu’on évite, qu’on n’invite pas à la maison », mais avec lequel on entretient encore des relations à cause du pétrole et du gaz. Néanmoins, l’Iran reste aussi leur pays d’origine, le berceau de leurs familles respectives, leur terre, c’est pourquoi, malgré les années qui les séparent, l’auteur et son personnage gardent en eux l’amour d’un Iran « réinventé ».
A la fois drôle, violent, bouleversant, ce témoignage donne « les accents d’une réalité devenue fiction ». La vie de Sheyda est digne d’un roman dont le lecteur tourne les pages avec un réel plaisir sans bien comprendre pourquoi un livre d’une telle qualité soit passé à travers les mailles du filet des « ouvrages à recommander » de la rentrée littéraire.

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