De là, on voit la mer, Philippe Besson

Ed Julliard, janvier 2013, 216 pages, 19 euros

Fantaisie italienne


"Écrire le livre. C'est pour cette unique raison qu'elle est venue ici: écrire le livre. Elle sait, d'un savoir imbattable, la solitude d'une occupation comme celle-ci exige, presque une sauvagerie. La villa l'enferme dans cette sauvagerie."
Louise est écrivain, et lorsqu'elle doit passer de la gestation à l'"accouchement" de son roman, elle s'éloigne de son mari François en allant se réfugier dans la villa d'une amie à Livourne en Italie. De là, elle profite du silence, de la solitude. De là, on voit la mer. Seule Graziella, la dame de ménage, vient rompre ce "modus vivendi".
De toute façon, cela ne sert à rien que François vienne la rejoindre, car lorsque Louise écrit, elle ne supporte pas l'autre, car "le livre n'est pas au-dedans d'elle. Il est au dehors. C'est au-dehors qu'elle va le chercher. C'est une nouvelle maison qu'elle va habiter."
Or, un matin, Luca, le fils de Graziella vient frapper à la porte de la villa. Il prévient que sa mère ne pourra pas venir; elle est souffrante. Luca et Louise se fixent, se scrutent; c'est le coup de foudre.
La liaison entamée se veut sans entrave, sans sentiment presque. En effet, Luca n'hésite pas à qualifier Louise de vieille à la peau relâchée; Louise apprécie chez Luca son dédain pour l'écriture:
"Qu'elle écrive des livres lui (Luca) est absolument indifférent. L'écriture constitue pour lui un territoire inviolable, où il n'a pas sa place. Il le contourne avec une aisance de torero. Il danse autour."
"Le gouffre de leurs différences qui leur interdit tout lendemain" va se frotter au destin: Louise doit rentrer d'urgence à Paris, au chevet de François. Dans une chambre d'hôpital, ils se parlent: usure du temps, divergences, mariage, adultère. Leur vie à deux a-t-elle encore un avenir?

Philippe Besson devient, le temps d'un roman, chirurgien du couple. Il décortique les sentiments des trois personnages, pèse les destins, comme Zeus jadis dans l'Iliade, et décide de leur avenir commun ou non. Il fait de François un modèle d'abnégation et de force de l'âme, et Louise, une auteure qui s'accroche "à la magnifique certitude de l'écriture" pour faire face aux tourments. Or, la vie, la vraie, n'est pas une fiction. Certes, son histoire avec Luca fait jaillir l'inspiration, mais il met en péril l'équilibre de sa vie.
A force de détachement Louise peut-elle devenir un bourreau, un monstre d'égoïsme?
Ce roman en trois actes est une autopsie du couple. La fantaisie italienne est à la fois lourde de conséquences et salvatrice. "La fracture intime de la découverte" remet les choses à plat, oblige à la vérité et à la transparence. Et Philippe Besson écrit tout cela avec son style bien à lui, architecte de l'expression des sentiments, spécialiste de la nuance, car "l'écriture n'est absolument rien d'autre qu'une affaire d'illusion".
Un très bon roman.

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