Lucia Antonia, funambule, Daniel Morvan



Editions ZULMA, août 2013, 144 pages, 16.5 euros



Lucia Antonia, funambule et artiste dans le cirque fondé par son grand-père Alcibiade qui rêvait d'un cirque antique à la romaine, a tout "laché" depuis la chute de son amie et jumelle de spectacle Arthénice. Nées le même jour, corps accordés de la même façon aux dangers du cirque, elles incarnaient "les jumelles funambules", et évoluaient sur le fil tendu de quatorze millimètres avec grâce et complicité.
Mais en ce 14 juillet funeste, le père de Lucia, directeur de ce cirque sans animaux, a décidé qu'Arthénice, sans Lucia malade, traverserait seule l'abîme de Bramadiau. Depuis, la vie de Lucia est entre parenthèses.
"Quel que soit le lieu, le secret des funambules est le même: du danger, de l'espace, du silence."
Toute petite, son père la posait sur un fil pour la calmer, mais depuis la disparition d'Arthénice, rien ne calme la douleur de Lucia. Alors, écartée du cirque, elle s'est installée sur la presqu'île de Lysangée, lieu de leur première rencontre, lieu de sel, de vent, et de pauvreté:
"J'ai consenti au bannissement et je l'ai organisé. Je me suis posée ici au milieu des oiseaux du sel.(…) La nuit, les salines sont une ville illuminée dont les murs seraient des levées d'argile et les sillons lumineux, des vers luisants. Là-dessus, un peuple de géants maigres accroupis sur le talus la faim au ventre."
Parmi ces "géants maigres accroupis", Eugénie la peul et sa fille Astrée à la voix d'ange. Elles invitent Lucia à recommencer ce pour quoi elle est faite: être funambule.
"C'est sur le fil que je suis la plus proche d'Arthénice. J'y marche comme dans une forêt sans voûte pour l'éclairer."
Lucia Antonia décline sur son journal les jours de vie sans sa jumelle de cœur. Très vite, le lecteur sent qu'elle "appartient au ciel et à la terre, comme un chien attaché à deux laisses." Impossible pour elle de faire un choix; et le deuil de l'autre devra se faire par leur passion commune: "le seul lien qui ne m'étrangle pas est un fil d'acier de quatorze millimètres."
Arthénice, sur la presqu'île, avant d'être funambule, était modèle d'un peintre amateur. Celle qu'il appelait La Distraite hante son œuvre depuis qu'elle a préféré fuir persuadée que les peintres "nous montrent comme si nous regardions ce monde depuis l'au-delà."
Encore une question de hauteur…
Le roman de Daniel Morvan est le retour à la vie d'une âme déchirée en deux. Présenté comme des fragments, le récit est fait de chapitres courts titrés qui comporte des phrases fulgurantes alternant espoir et tristesse. Et parce que "ce qui produit l'émotion est le passage du bonheur au malheur qui nous étreint", Lucia Antonia consigne ces jours sans Arthénice. Il faut dompter la perte, le chagrin, la culpabilité de n'avoir pas été là.
"Le départ d'une personne aimée fait de nous de grands hallucinés, et nous plaçons dans ces visions la prophétie de son retour"
Son rire en écho, le bruit de ses pas familiers, son portrait lancinant peint par le peintre propriétaire du vieux moulin, autant de signes qu'Arthénice n'est pas encore réellement partie. Alors, faut-il corrompre tout cela pour libérer l'âme de la défunte?
L'auteur nous offre un très beau texte, les fragments écrits du carnet d'une orpheline de cœur dont la moitié "s'est éparpillée dans l'abîme". Remonter sur le fil tendu par son ami marin lui permettra de renouer avec la vie, et peut-être toucher l'âme d'Arthénice.