Lointain souvenir de la peau, Russel Banks

Ed. Actes Sud (Babel), septembre 2013, 528 pages, 9.8 euros
 

Sous le Viaduc....la faune?  

 

"Il n'avait pas d'amis, rien que des connaissances, pas de petite amie, et en gros, pas de famille non plus. Il n'était pas sûr de s'en trouver malheureux, et comme il n'avait aucune idée sur la manière de procéder pour avoir des copains, de petites amies ou une famille, il prenait son parti de la situation le mieux possible."
Tel est, grosso modo, la situation du Kid, vingt et un an dont dix passés devant les sites pornos du Net. Pourtant ce n'est pas tant qu'il soit un obsédé sexuel, non, le porno a comblé sa solitude comme d'autres achètent un chien pour se sentir moins seul. D'ailleurs, depuis qu'il a été condamné comme "délinquant sexuel", à défaut d'ordinateur, bien calmé, il se balade avec un iguane d'abord, puis avec un vieux toutou et un perroquet.
La "prude" société américaine en a fait un paria. Ni exhibitionniste, ni violeur, ni pédophile, il a cru pouvoir sortir avec une fille rencontrée via un chat internet, et enfin mettre fin à sa virginité. Or, le chat était un piège...Depuis, contraint à porter pendant dix ans un bracelet électronique, viré par sa mère (qui a de mère que le nom), le Kid loge sous le Viaduc avec ceux qui comme lui sont des parias:
" des parias absolus, les intouchables américains, une caste d'hommes classée bien au dessous de simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitent simplement qu'ils cessent d'exister."
Un soir, un homme énorme soulève la bâche de sa tante et lui dit qu'il a besoin de lui. Louche? Un "malade" comme lui? Il se trouve qu'il est professeur d'université en sociologie et fait une étude sur les sans-abris délinquants sexuels...D'emblée, le Kid le surnomme "Alamasse", et tout en se méfiant instinctivement, il accepte de collaborer. Au fil des jours, le Prof est un individu bien étrange à l'appétit sans fin, à la vie bien compartimentée et dont le passé est si trouble qu'il commence à s'éroder et s'effondrer... Finalement qui est le plus dangereux des deux?
Dénonciation de la société américaine percluse de contradictions et de puritanisme, Russel Banks offre ici un roman fleuve dont le personnage principal peu banal attire somme toute la sympathie du lecteur. L'intérêt du roman vient de la complexité des individus en présence: chacun porte ses secrets comme un fardeau avec lequel il faut s'accommoder et affronter les autres. Néanmoins, la cohérence intime vole en éclat lorsqu'il s'agit d'affronter le monde du dehors "toujours en train de déborder, imprévisible et dangereux."
De par le sujet traité extrêmement délicat (les délinquants sexuels) et la cohérence d'ensemble du récit qui se complique au fur et à mesure, on ne peut que saluer l'intelligence de ce roman.

Posts les plus consultés de ce blog

ZERO K, Don DeLillo

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro