Les lisières, Olivier Adam

Ed.  84 (J'ai lu), mai 2013, 504 pages, 7.9 euros

 

A la lisière de sa propre vie.

 

"Tu n'es jamais là, disait toujours Sarah. Vivre avec toi, c'est vivre avec un fantôme. Tu n'es jamais là. Jamais vraiment. Il faut toujours te répéter trois fois la même chose. La première pour que tu t'aperçoives de ta présence ici. La seconde de la nôtre. La troisième pour que tu écoutes pour de bon. Et encore. C'est épuisant à la fin. Un jour dans tes livres. L'autre tu te perds dans la contemplation des étendues. Mais jamais tu n'es là, ici, avec nous."
Sarah n'en peut plus. Vingt ans qu'elle vit avec Paul, écrivain à succès mais qui livre un combat constant avec lui-même contre le retour de la Maladie. Alors Sarah lui a demandé de quitter la maison. Il y laisse ses deux enfants et ne se résout toujours pas à ne les voir que les week end.
Paul a grandi en banlieue parisienne au sein d'une famille ouvrière où on ne se disait pas les choses. De retour dans sa ville natale pour aller au chevet de sa mère, il y croisera ses anciens copains de collège et lycée, retrouvera les rues où il traînait, mais surtout à travers tout cela, se rendra compte qu'il n'y est plus chez lui:
"J'avais beau toujours me sentir aussi mal au milieu de la bourgeoisie intellectuelle qui peuplait majoritairement le milieu auquel je devais parfois me frotter par obligation professionnelle, j'étais passé de l'autre coté. En dépit de tout ce que je pouvais en dire ou écrire, je n'étais plus d'ici. Et puis il semblait acquis que je ne serais jamais non plus d'ailleurs, j'étais désormais condamné à errer au milieu de nulle part."
Écrit à la première personne, "les lisières" est un roman social à travers le prisme d'un homme constamment en retrait et qui souffre. La force du texte vient du fait qu'incontestablement le lecteur s'y retrouvera au moins une dizaine de fois notamment dans les réflexions sur la famille, les souvenirs, les années collège....Ce roman a aussi une résonance certaine avec "d'autres vies que la mienne" d 'Emmanuel Carrère.La vie est un combat de tous les jours que beaucoup considèrent désormais comme perdu d'avance tant les obstacles qui se dressent sont de plus en plus difficiles à surmonter.
C'est un roman à lire à petite dose (50/70 pages par jour) pour ne pas se laisser envahir par une certaine forme de sinistrose mais aussi pour savourer une prose forte, sans fioriture, dans laquelle la fiction sert la réalité dans ce qu'elle a de plus concret et de plus intime.
Dans le cœur régulier, Olivier Adam écrit "personne n'a envie de mourir. Tout le monde veut vivre, seulement, à certaines périodes de notre vie, ça devient juste impossible."Dans les lisières, on retiendra:
"Je suis un être périphérique, les bordures m'ont fondé, je ne peux jamais appartenir à quoi que ce soit, et au monde pas plus qu'à autre chose. Je suis sur la tranche. Présent, absent. A l'intérieur, à l'extérieur, je ne peux jamais gagner le centre." (...) Je ne me sens aucune appartenance nulle part. Pareil pour ma famille. Je ne me sens plus y appartenir mais elle m'a définie. C'est un drôle de sentiment. Comme une malédiction."
Coup de cœur.