Le temps, le temps, Martin Suter

Ed. Bourgois,traduit de l’allemand par Olivier Mannoni mai 2013, 317 pages, 18 €

« Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va ».
Léo Ferré

Peter Taler a perdu l’amour de sa vie, Laura, un jour de mai, assassinée en bas de chez elle. Depuis, il est incapable de revenir aux choses quotidiennes. Certes, il a repris son travail de comptable, mais une fois chez lui, il passe son temps à la fenêtre, ou bien il tente de reconstituer à l’identique les moments de la journée où sa vie a basculé. Dans son appartement, le temps s’est arrêté.
A force d’observer l’extérieur, il se rend compte de subtiles modifications du paysage. Se disant que « quelque chose n’était pas pareil, mais il ne savait pas quoi », il concentre son attention sur le voisin d’en face, un certain Knupp, veuf lui aussi. Très vite, il comprend que ce dernier, connu pour être lunatique et un rien dérangé, prend des photos du quartier. Si le voisin est un photographe amateur, il a peut-être pris des photos intéressantes le jour du meurtre de Laura ! Peter décide donc de le rencontrer.
Knupp est un bien étrange personnage. A 82 ans, il est botoxé, a les cheveux teints, et avoue qu’il a subi un lifting. Dès lors, il expose à son voisin sa théorie sur le temps :

« – Vous comprenez le temps ?
– Le temps ?
– Vous le comprenez ?
– Il passe. Je n’en sais pas plus.
– Première erreur. Il ne passe pas.
(…)
– Le temps ne passe pas, mais tout le reste passe. La nature. La matière. L’Humanité. Mais pas le temps. Le temps n’existe pas ».

Ainsi Knupp s’efforce de reconstituer à l’identique le jour funeste à l’origine de la perte de son épouse Martha. Désarçonné, Peter se dit que finalement ce concept lui ramènera peut-être Laura, sans trop y croire vraiment. En effet, être un abolitionniste du temps suppose l’acceptation de la théorie de la modification :
« Il n’existe qu’un seul indice du fait que le temps passe : la modification. Le temps est comme une maladie. On ne le reconnaît qu’à ses symptômes. Quand ils sont partis, la maladie n’est plus là non plus ».
A partir de photos d’époque, entrés tous deux dans une logique d’atemporalité, Knupp et Peter vont tenter de ramener leurs épouses à la vie en remontant le temps…
Martin Suter propose un roman policier original essentiellement basé sur une théorie farfelue faisant du temps une conception humaine pour expliquer le passé, le présent, le futur. Utilisant beaucoup la photographie, le récit tient la route et emmène le lecteur vers une issue pour le moins à la hauteur de l’ensemble de l’intrigue.
Peter a besoin des photos de Knupp pour trouver le meurtrier de Laura, et Knupp a besoin de Peter pour transformer la rue à l’identique d’avant la mort de Martha. Avec cet échange de bons procédés, les deux protagonistes utilisent la vengeance et le déni pour aboutir à leurs fins. Le temps érode tout, à eux de le restaurer pour changer le cours de leurs histoires personnelles.
Faire du temps la trame d’un roman policier est pour le moins un pari risqué. Et pourtant, Martin Suter a su détourner les obstacles philosophiques et mathématiques pour proposer au lecteur un roman agréable à lire, à la portée de tous, où la complexité psychologique des personnages rivalise avec une intrigue au suspens bien entretenu.
« Le temps adoucit tout » peut-on lire dans L’Ingénu de Voltaire. Oui, mais s’il n’existait pas ?