Le cas Eduard Einstein, Laurent Seksik

Ed. Flammarion, août 2013, 304 pages, 19 euros

"Mon père n'a pas de vérité"

 

On ne peut pas être doué en tout. Chez Einstein, l'amour paternel existe mais il est incapable de le restituer en gestes, en attention, en paroles réconfortantes. Alors, quand son fils Eduard, celui aux "grands yeux clairs toujours perdus dans le vide", doit être enfermé en hôpital psychiatrique, il laisse le soin à sa première épouse Mileva de gérer "le ressort cassé":
"Il affrontera seul la catastrophe. Ce drame est une affaire personnelle, quelque chose qui concerne le ressort. Le ressort est cassé."
Et puis le contexte historique et politique ne joue pas en la faveur du génie des mathématiques:
"Il était l'objet des plus violentes controverses. Il était encensé, adulé, haï."
Alors, lorsque s'ouvre la possibilté de fuir le vieux continent pour l'Amérique, sa responsabilité de père envers un fils malade ne fait pas pencher la balance. Exprimer ses sentiments est trop difficile pour Albert. Certes, lorsqu'il écrit à son vieil ami Michele Besso, "le point fixe de son existence", il s'épanche un peu, mais rien ne le fera revenir. D'ailleurs, la faiblesse d'esprit ne vient-elle pas des Maric, la famille maternelle? "Esprits dérangés", "vies dévastées", "âmes oubliées", peut-être, mais fous certainement pas!
Alors Mileva, divorcée et seule, rythme sa vie en fonction des entrées et sorties de son fils à l'hôpital, en fonction de ses crises délirantes où il entend hurler les loups, se sent pourrir de l'intérieur, ou croit qu'une femme s'est emparée de l'intérieur de son corps.
Eduard s'exprime, on peut même dire qu'il est atteint de logorrhée mais ses propos sont vite confus et incohérents. Toujours est-il qu'il voue une haine sans nom à son père depuis qu'il a osé abandonné sa mère, son frère et lui:
"Hors mon père, je n'ai pas d'existence légale (...) Il n'y pas de place dans ce monde pour un autre Einstein."
Einstein est sûrement un mauvais père à cause de ses absences mais ne serait-il pas plutôt un père apeuré qui ne comprend pas la maladie psychique de son fils?


Laurent Seskik, déjà biographe d'Einstein, décortique l'histoire familiale intime de cette famille écartelée, perdue, en vie aux moments sombres de l'Histoire. Il ne juge pas, il expose les faits. La fiction lui permet même de donner la parole à l'enfant malade, qui se morfond dans sa folie et son internement.
Personne ne peut appréhender la folie véritablement. La schizophrénie endeuille les familles de celui qui en est atteint avant même qu'il ne meurt. Car, quand on perd la raison, que reste-t-il de l'enfant, de l'adulte qu'on a été ou qu'on aurait voulu devenir?

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro