Freezing, Cléa Koff


Ed. Héloïse d'Ormesson, octobre 2012, trad. de l’anglais (USA) par Pascale Haas, 426 pages, 22 €


Steelie et Jayne, collègues et amies, anthropologues légales, sont dépêchées à Los Angeles par le FBI pour l’identification d’un corps démembré tombé d’un van accidenté…
Le roman commence sur des chapeaux de roues. Les victimes ont la particularité de n’avoir pas de tête, et de ne présenter que des morceaux non susceptibles d’établir leur identité ! De ce fait, seuls des spécialistes peuvent « faire parler » ces cadavres « imparfaits ». Steelie et Jayne ont fait leurs armes aux Rwanda et au Kosovo en identifiant les victimes des génocides. C’est là aussi qu’elles y ont rencontré Scott Houston, l’agent du FBI en charge aujourd’hui de l’enquête. Que ce soit à Kigali, à Srebrenica ou à Atlanta, « tout le monde est pareil, partout », se dit Jayne. Les corps anonymes ont besoin de retrouver une dignité et c’est leur identification qui la leur rendra.
Ainsi, les deux jeunes femmes ont créé une organisation rassemblant toutes informations concernant des personnes disparues aux Etats-Unis. Avec l’aide de leurs familles, chaque individu « évaporé dans la nature » possède son dossier avec ses radios, ses signes distinctifs profonds et son profil. Ainsi, en cas de découverte d’un corps, les services de police peuvent piocher dans la banque de données pour enfin donner un nom à leur macabre découverte.
Or, ce métier laisse des traces psychologiques. Alors que Steelie a su se préserver, Jayne n’arrive plus à « compartimenter » : son sommeil est fuyant, et les bouffées larmoyantes arrivent sans crier gare :
« Les larmes viendraient plus tard, lorsqu’elle serait de retour chez elle, agitée, démoralisée et insomniaque, un simple tiroir vide pouvant susciter chez elle un débordement de chagrin refoulé ; un chagrin où se mêlaient les victimes et les assassins, les tombes ou les mines à retardement, la vie et le deuil ».
A défaut de consulter un psy, elle préfère « toucher la réalité pour supporter la nuit ». Le travail, encore et encore, devient sa raison de vivre.
Au delà du thriller somme toute banal, ce roman pose les bonnes questions sur ceux qui, tous les jours, sont confrontés à la souffrance des familles des victimes et à l’identification des corps. L’anthropologie légale est une nécessité, « à mi-chemin entre les vivants et les morts, aidant à établir un lien qui transcendait le temps et l’espace, puisqu’il s’agissait d’un bien intemporel qui traversait les frontières », mais elle nécessite un cloisonnement parfaitement hermétique de la vie de ceux qui l’exercent afin de ne pas les voir sombrer. Comment encore croire en l’être humain lorsqu’on est confronté à l’indicible ? Comment évacuer le trop plein de compassion ? Bref, comment mener une vie privée normale ?
Seul un auteur côtoyant au plus près ce genre de problèmes pouvait apporter une réponse tangible. Cléa Koff a la particularité d’être une « jumelle cosmique » de ses personnages. Ecrire ce qu’elles ressentent ou ce qu’elles ont vécu, est peut-être sa manière à elle d’évacuer le trop plein accumulé dans sa carrière de légiste. Prendre du recul, extérioriser, bref parler sont les seuls moyens de garder la tête froide face à l’indicible.
Finalement, Freezing est très intéressant car il propose plusieurs portes d’entrée au lecteur, et surtout, la fiction est au service de la réalité pour évacuer le vécu et mettre en avant la dignité humaine.