Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain, Amandine Dhée

 Editions La Contre Allée, collection La Sentinelle, février 2013, 86 p. 10 €

Les chiffres d’abord : 86 pages et 25 chapitres. A eux seuls, ils symbolisent l’urgence de l’écriture, la volonté de dire l’essentiel en peu de phrases. Dès le début, le lecteur plonge dans l’intime, dans une chambre de maternité. L’objet de toutes les attentions, c’est elle, la narratrice. La grand-mère dit : « elle est laide, un peu sommaire », les autres ne relèvent pas la violence involontaire de la phrase. Un bébé pourtant c’est toujours beau d’habitude ! « Mais les mots manquent souvent pour dire ce qui pèse sur le ventre ».
Justement, parlons-en des mots. Ils sont au cœur de cette narration. La narratrice, devenue adulte, a fait de l’écriture une forme « d’arthérapie ». Des rédactions en primaire qui lui valaient parfois les éloges de son institutrice, aux mots couchés dans le journal intime pour ne pas sombrer, ce sont eux maintenant qui lui confèrent un statut : artiste. Issue d’une famille où le père, taiseux, faisait des silences une forme possible de langage : « n’empêche, quand les mots de mon père arrivent, je les attrape de tout moi », et d’une mère, « l’invisible », qui lui a donné le goût des mots, la jeune fille a grandi avec la sensation constante d’être en décalage par rapport aux normes. Ces normes ce sont celles que la société veut bien donner, ces normes se sont aussi les leçons de vie que sa mère lui donne, ces normes enfin, ce sont celles parfois aberrantes que la maîtresse tente de transmettre, comme par exemple cette idée que « seuls les propres seront sauvés ».
Les mots sont libérateurs et transforment « la fille-caillou » qui n’en peut plus de voir le père se taire. « Il faut du nouveau. Du interdit d’habitude » pour avoir le sentiment d’exister. A l’adolescence, elle reste bien sage aux yeux du monde, même si « sous la peau », c’est un désespoir sans fond :

« Je me tiens sage
Mon corps, mes idées, mes mots
Je voudrais appartenir.
Mais tellement d’efforts pour si peu d’amour.

Je me termite du dedans – doucement – Et avec moi ces règles et ces frontières qui ne servent pas à être heureuses ».
(…)
« Mon corps est une balise d’appel à laquelle personne ne répond ».

Heureusement, la renaissance se fait par l’écriture. « Je suis là » se dit-elle la première fois qu’elle lit son texte à voix haute devant un public. Le décalage persiste, la colère accumulée avec les années aussi, mais ils servent au travail d’écriture. Les expériences de l’enfance, le divorce de ses parents sont autant d’étapes qui lui ont servi à construire sa vie d’adulte, à se « façonner » aux yeux des autres. Sa mère « triste d’un truc qui ne se console pas » est toujours présente, alors elle « cache le difficile car [elle] est celle qui réussit sa vie ».
Les chapitres sont courts, denses, intimes. On est frappé par l’écriture ironique, souvent drôle, où la rupture de construction se fait art en totale adéquation avec le contenu. En filigrane, l’auteure propose une vraie réflexion sur l’utilité d’écrire et son effet salvateur. En effet :
« pourquoi écrire ? (…), pourquoi plonger en dedans ? » :
L’écriture doit être un compagnon de route au fil du temps et non pas une thérapie. L’auteur doit ressentir le plaisir de « sentir une histoire sous la peau », ou « peut-être sommes-nous juste des hommes tristes qui se tricotent des histoires pour avoir chaud ».
Ce petit roman est une bouffée d’oxygène : drôle, impertinente, et pourtant sérieuse, sa prose est celle, pour reprendre l’expression de Christine Marcandier, « du désaccord parfait ». La couleur du livre attire, le titre interpelle, ne reste plus qu’à lire le contenu, encore et encore.

Posts les plus consultés de ce blog

ZERO K, Don DeLillo

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro