Entretien avec Amandine Dhée

Amandine Dhée, c’est la simplicité incarnée. Rencontrée au Salon du livre de Paris alors qu’elle dédicaçait son dernier livre, c’est avec naturel et décontraction que nous avons engagé la conversation. Son approche de la littérature m’a séduite, puis la lecture de son ouvrage, d’où notre rencontre à Lille pour cet entretien.

Vous êtes une jeune auteure ; racontez-nous un peu votre parcours et votre rencontre avec votre maison d’édition

J’ai commencé sur des scènes ouvertes, car dès le départ j’ai accordé beaucoup d’importance à l’oralité de l’écriture. J’aime mettre mes textes « en voix ». Le concept des scènes ouvertes est fort intéressant en cela, car dehors, dans un lieu public, on déclare « la scène ouverte » et chacun peut déclamer soit son propre texte soit lire celui d’un autre. Ainsi, on sait tout de suite si nos mots ont de l’impact sur le public.
Avec la Compagnie Générale de L’Imaginaire, je participe à des animations collectives, des ateliers. Enfin, avec Les encombrantes (compagnie théâtrale) nous écrivons et jouons des textes féministes.
Ma rencontre avec Benoit Verhille (Editions La Contre Allée) s’est faite suite à des textes que j’avais écrits sur la ville. En effet, ce thème m’a toujours fascinée ; il a aimé et émis le souhait de les publier. C’est comme cela que notre aventure commune a commencé.

Dans « Et puis ça fait bête d’être triste en maillot de bain », vous considérez l’écriture comme une forme d’Arthérapie. Est-ce vraiment un remède pour aller mieux ?

Je pense qu’il faut toujours être en contact avec sa capacité de création. C’est vrai que l’écriture est un acte solitaire en soi, mais écrire c’est aussi une façon d’aller vers les autres… Je considère que cet acte est aussi un acte de partage : on ne garde plus ses mots pour soi mais on les offre aussi aux autres. Dans ce sens, les Scènes Ouvertes ont été un espace d’expression très utile.
De plus, il ne faut pas attendre que la vie déraille ou que nous soyons submergés par les épreuves pour comprendre que l’écriture peut être un remède, un moyen d’évacuer. Je suis persuadée qu’elle doit plutôt être un compagnon au quotidien.

Quel est votre rapport à l’écriture ?

La société actuelle fait de la lenteur et de l’oisiveté des « actes contre nature ». Or, justement, écrire c’est aussi se permettre la lenteur. De ce fait, cette action devient un acte fort, à contre courant, au sein d’une société qui est celle du mérite et du consumérisme à outrance. Alors, j’écris non seulement parce que c’est un besoin, mais aussi parce que c’est aussi un acte militant.

Vous opposez l’écriture libératrice et celle, castratrice, de l’administration ; est-ce volontaire ?

C’est vrai que je consacre un chapitre aux tracas administratifs pour obtenir le statut d’artiste, et j’ai inséré aussi le courrier officiel de la cérémonie d’intégration des personnes ayant obtenu la nationalité française… J’ai voulu bien mettre en évidence que cette écriture « protocolaire » est l’antithèse de l’écriture créatrice, libre. Obtenir un statut est une obsession de notre société. On le fait vis-à-vis de la famille, et vis-à-vis de soi-même car, qu’on le veuille ou non, nous sommes conditionnés à cela.

Votre livre consacre une place importante à la famille ; pensez-vous que « la névrose familiale » est primordiale pour se façonner à l’âge adulte ?

Ecrire c’est une façon de se recentrer, de reprendre la main, bref d’avoir du pouvoir sur les choses. La relation familiale, et surtout celle avec nos parents, est quelque chose d’ambigu en soi. Chaque famille possède ses propres névroses. Enfant, on constate celles de nos parents sans trop les comprendre, et, une fois adulte, soit on les analyse, soit on tente de les oublier, soit on espère ne pas les reproduire sur nos propres enfants.

Sommes nous vraiment les brouillons de nos parents ?

Lorsque j’ai écrit « je suis une femme brouillon », c’est dans la perspective d’une véritable réflexion sur la question de la transmission. En effet, si je mets au monde une personne, quels outils lui transmettre ? Puis-je m’autoriser à choisir pour lui ce qui convient et ce qui ne convient pas ?

Faut-il vraiment ressentir le sentiment de déception vis-à-vis de nos parents pour pouvoir passer à l’âge adulte et les aimer tels qui sont ?

Cela fait partie du « jeu » : remettre les parents à leur place, savoir couper le cordon ombilical et enfin admettre ce qu’ils sont réellement. Ainsi, sans colère, il faut apprendre à « se débarrasser » de sa famille et cesser de leur faire prendre une place gigantesque dans notre vie. Ils sont là, c’est bien, mais maintenant « je suis là » aussi. C’est ce que j’ai voulu faire comprendre dans mon roman.

Les souvenirs de l’enfance prennent aussi une place prépondérante. L’école primaire semble avoir été un « canalisateur » de souvenirs alors que vous êtes restée pudique sur la période de l’adolescence ; pour quelles raisons ?

Je pense qu’il existe un vide immense entre l’enfance et l’adolescence que même les mots ne peuvent combler. Ainsi, n’y consacrer qu’un petit chapitre c’est rendre évident la brutalité de ce moment où la perte de repères et la recherche d’une place au sein de la société nous accaparent.

L’école primaire est-elle le lieu de tous les possibles ?

L’école primaire est un moment qui m’a beaucoup marquée. L’école s’avère être un véritable « petit laboratoire de société » dans lequel le paraître possède un pouvoir hallucinant. Je me souviens de certaines situations où le jugement d’autrui était plus grave que l’accident en soi, d’où mon exemple de la maîtresse qui explique qu’il est important de ne pas avoir de chaussettes trouées car, en cas d’accident et d’arrivée des pompiers pour nous secourir, quelle allure aurions-nous, et surtout que vont penser les pompiers ? (Rires)

Quel sens le lecteur doit donner aux articles, recettes et documents qui ponctuent la narration ?

Concernant l’article sur « l’obésité du chat » c’est pour mettre en évidence cette volonté ancrée en nous de tout vouloir contrôler et de trouver des réponses à nos détresses même lorsque ces dernières sont complètement artificielles. Sur la mise en page de la recette de cuisine, c’est une forme de réconciliation entre le père et la narratrice…
Ces pages doivent être considérées comme des moments de respiration dans un récit intimiste. Elles nous renvoient vers la société actuelle qui nous construit.

Votre prose est souvent ironique, pourquoi ?

C’est une façon comme une autre de gérer, de prendre de la distance. C’est par ailleurs une forme de liberté : il vaut mieux rire de ce qui nous pèse afin d’avoir la force de faire « le pas de côté » qui nous libérera.
Enfin, l’ironie n’est pas antithétique avec la création. Il y a urgence de prendre du recul et rire.

Pourquoi avez-vous fait le choix de chapitres courts, de phrases souvent en rupture de construction ?

Comme je voulais un récit intimiste, il me fallait une écriture ramassée et concentrée. Peu de mots suffisent pour exprimer une idée. Le fond de mon sujet appelait donc un récit bref, « dégraisser le texte donne de la force » ; ne pas trop en dire donne la possibilité au lecteur de s’approprier le texte.

Enfin, ma dernière question est purement personnelle, de quoi satisfaire ma curiosité ! Quel sens véritable faut-il donner à l’épisode de Fanette la folle au chapitre 6 ?

(Rires) Comme on est tous fous et tous bancals, autant désigner quelqu’un de véritablement fou. Au moins, ça nous rassure et nous persuade que nous faisons partie de la norme. Nous grandissons dans les injonctions et les critères de référence. Le personnage de Fanette est la maman d’un camarade d’école de la narratrice… Et lui, avec une mère pareille, quels ont été ses critères, quelle est sa représentation de la norme maintenant qu’il est adulte ? Pourtant, ce petit garçon, en classe, ne dépareillait pas des autres…

(voir l'article sur Et puis ça fait bête d'être triste en maillot de bain)