Deux étrangers, Emilie Frèche

Ed. Actes Sud, janvier 2013, 224 pages, 21 euros


Mon père, cet inconnu

 

"Que ces êtres soient des parents, des amis ou des amants peu importe, l'inconsolable solitude est toujours la même quand on réalise qu'on est devenu deux étrangers."
Les étrangers, ce sont Elise et son père. Sept ans de silence, puis un coup de fil: le père somme la fille de le rejoindre à Marrakech. Bêtement prise par son propre mensonge pour faire garder ses enfants par son futur ex-compagnon, Elise décide de faire le voyage par la route. Le périple lui donne le temps de se souvenir de ce père tyrannique, agréable en public mais odieux en privé. Sa jeunesse se résume à une violence verbale inouïe de la part d'un homme, mari infidèle et père peu aimant. La mère faisait tampon, enjoignant ses enfants à considérer ces mots de haine comme des mots d'amour... Adulte, le fils, Paul, a pris de la hauteur, au sens propre comme au sens figuré. Passionné d'escalade, il parcourt le monde, tutoyant les sommets. Elise, elle, a coupé les ponts, car seule la rupture est apparue comme une solution. Adulte, elle n'a jamais réussi à voir "autrement son père que depuis une taille d'enfant". "Rien de ce que j'ai fait de ma vie ne m'a libérée de ma peur que j'avais de lui", s'avoue-t-elle. Et pourtant, un coup de fil de lui, et elle part le rejoindre!
"On ne peut rien contre les pères. Jamais rien. Ils ont la force implacable des éléments."
Deux étrangers est un voyage dans le temps et dans l'espace. Le voyage d'Elise est salutaire. Les paysages lui procurent une paix de l'esprit dont elle grandement besoin, car sa vie avec Simon, le père de ses enfants, est devenue très compliquée. Ne sont-ils pas en train de devenir aussi deux étrangers l'un pour l'autre?
Fuir.... Verbe de tous les possibles, synonyme pour Elise de paix et de liberté. Son voyage vers son père, elle le fait dans sa vieille R5, personnage à part entière, point d'ancrage, refuge des souvenirs heureux:
"Je ferai ce voyage tranquillement au rythme qui sera le mien, ou plus exactement à celui de la R5 de ma mère, mais c'est un rythme idéal car ma mère a toujours été la seule personne au monde capable de m'ouvrir un chemin vers mon père."
Cette voiture, c'est un peu sa mère disparue qui l'accompagne. En effet, pourquoi ce désir soudain de la voir après sept années de silence?
Dans ce roman tout en finesse, Emile Frèche propose une variation sur le titre pour finalement poser un constat simple: le père tant craint est aussi un étranger pour lui-même...
Rempli de fulgurances littéraires, le récit tente de comprendre un homme, pervers narcissique, et explique aussi que les mots peuvent être aussi violents que les coups:
"Il fallait lui pardonner la violence de ses mots. Car les mots n'étaient rien. Les mots n'étaient pas des actes, quand il n'étaient pas écrits, ils ne laissaient aucune trace."
Dès lors, cette phrase de Balzac dans La peau de Chagrin me revient: "En France, nous savons cautériser une plaie mais nous n'y connaissons pas de remède au mal que produit une phrase."
Belle lecture...

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