Une rançon, David Malouf




Ed Albin Michel,Traduit de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie, août 2013, 224 p. 17,50 €

L’Iliade d’Homère ne raconte pas que la colère d’Achille contre Agamemnon. Elle narre aussi la reprise au combat du héros grec, motivée par le désir de tuer Hector, le prince troyen, meurtrier de son cher et tendre ami Patrocle.
Au bord de l’eau, savourant la quiétude des berges, invoquant sa mère la nymphe Thétis, le Péléide sait très bien qu’il ne pourra rester inactif éternellement :
« Une telle vie est mortelle pour l’esprit du guerrier. Qui, s’il veut se maintenir au plus haut degré, a besoin de l’action, du fracas des armes qui règle promptement un conflit et renvoie l’homme, l’esprit rafraîchi, à sa vie de bon paysan ».
Patrocle est mort, tué par Hector. Ce dernier doit donc mourir.
« Il avait pleuré la mort de Patrocle. L’avait pleuré sans frein. Assis en tailleur par terre, se balançant d’avant en arrière sous le coup de l’angoisse, se versant à pleines poignées de la poussière sur la tête ».
Et pourtant…
Le corps inanimé du prince troyen à ses pieds ne résout rien. Le Péléide ne ressent rien. Où est donc la rage qui est censée l’envahir ? Même en accomplissant l’outrage de traîner le corps d’Hector autour des remparts de Troie, Achille n’est pas en paix avec lui-même. De plus, les dieux le défient car, chaque matin, le corps de sa victime redevient celui « d’un dormeur immobile et serein dans la perfection nue de sa jeune maturité ».
Du côté Troyen, c’est la consternation. La famille assiste à la profanation quotidienne du corps de leur héros. Priam n’en peut plus. Lui qui a vu tant de fils mourir durant les neuf années de guerre contre le camp grec, est profondément affligé par la disparition d’Hector. A son épouse Hécube, il explique son intention de récupérer le corps en échange d’une rançon, qu’il versera en mains propres à Achille. N’est-ce pas aussi l’occasion pour lui d’être enfin un père et non un roi ? Sans artifice, sans apparat, il sera un vieil homme venu chercher son fils défunt.
« Enfin assumer la charge plus légère d’être simplement un homme. C’est peut être ça le vrai cadeau que je dois lui faire. C’est peut-être ça la rançon ».
Sur une charrette brinquebalante, accompagné de son héraut, Somax, journalier engagé sur le marché de Troie, Priam entreprend le voyage vers le camp achéen. Il sait que ce défi entrera dans la postérité. On se souviendra de lui comme le roi qui a su abandonner son costume royal pour revêtir celui du père en deuil.
Corps d'Hector ramené à Troie après l'ambassade de Priam (détail)
Bas-relief romain sur un sarcophage - marbre - v. 180–200 ap. J.-C.
Musée du Louvre - Département grec, Antiquités grecques et romaines
Achille apprécie l’attitude du vieil homme. A son arrivée, il l’a confondu, le temps d’une minute, avec son père Pélée, roi de la lointaine Phthie. Et, paradoxalement, c’est Priam qui va lui redonner la paix intérieure qui lui manque tant. Désormais, la vue du corps d’Hector ne le heurte plus. Ce dernier est devenu un compagnon de guerre mort au combat :
« A ses pieds gît le corps dont il peut maintenant accepter la quiétude comme un miroir de la sienne. (…) Ils sont en parfaite amitié. Leur rôle dans la longue guerre est terminé ».
Achille et Priam conviennent d’une trêve, un retour à la vie :
« Jours de chagrin, mais de vacance aussi, loin de l’épouvante et du vacarme de la bataille. Un temps pour vivre ».
David Malouf s’est attardé sur un épisode méconnu de la guerre de Troie. Finalement, Priam est l’incarnation du pouvoir royal, mais par son geste, il redevient un homme dans toute son humilité. L’auteur retrace l’histoire de ce père aux cinquante filles et cinquante fils, promis à un destin tragique et sauvé par Hercule. Le voyage vers le camp troyen est l’occasion d’un cheminement introspectif. Le personnage fictionnel de Somax donne de la dimension au caractère du roi de Troie. Même l’impétueux Achille ne peut résister car lui aussi est un père…
Ce roman est idéal pour un lecteur curieux d’approfondir ses connaissances sur le sujet. Ecrit de façon simple, didactique sans être ennuyeux, l’auteur et la traductrice ont su éviter le ton « donneur de leçons » et donner de l’élan à l’ensemble. Le côté passionné et enthousiaste de l’auteur se fait sentir à chaque page. Sans parti pris, David Malouf devient, avec ce roman, un aède des temps modernes, et remet la lecture des mythes au goût du jour.